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Génération Ouin-ouin : une critique des pleurnichards qui veulent changer le monde

Le philosophe Francesco Masci est persuadé que les apprentis révolutionnaires se fourrent le doigt dans l'œil.

Il y a deux mois, le collectif Catastrophe publiait une tribune dans Libération. Puisque tout est fini, alors tout est permis, s'intitulait ce manifeste néo-Bisounours illustré fort à propos par une jolie image de ballon en forme de cœur, avec couronne de fleurs en toc au premier plan. Si l'on voulait faire du mauvais esprit, on dirait que ce pamphlet de bac à sable pourrait se résumer en deux mots : ouin-ouin. Ouin-ouin, l'Histoire est finie, ouin-ouin, le monde nous a rejetés, ouin-ouin, nous allons inventer une nouvelle voie.

Mais comme le mauvais esprit n'est pas le genre de la maison, on a préféré convoquer Francesco Masci. Né en 1967 à Pérouse, ce philosophe a publié en 2011 un essai intitulé Entertainment ! aux éditions Allia, où il en découd avec le divertissement et la toute-puissance des images comme force motrice de la postmodernité – même si ce n'est pas faire justice à son ouvrage dense et complexe que de le résumer ainsi en une phrase, pardon Francesco. On lui a mis le texte de Catastrophe sous les yeux, puis on en a profité pour lui poser tout un tas de questions au sujet de notre société contemporaine et de son rapport au politique.

(Masci lit le manifeste de Catastrophe)

Francesco Masci : C'est un peu vide... C'est toujours la même chose, une sorte de Comité Invisible édulcoré, à usage des médias de masse.

Il se trouve que je les ai connus, les gens du Comité Invisible – ce qui, je le reconnais bien, n'est pas un exploit. Ils m'ont approché à l'époque de mon premier livre, alors que le Tiqqun était déjà en phase d'implosion et qu'ils montaient le Comité Invisible. Ils se réunissaient souvent chez Giorgio Agamben, dans son appartement parisien. Ils volaient dans les magasins bio, Agamben leur faisait des pâtes, ils mettaient trois heures à choisir un mot, c'était drôle de les observer.

Julien Coupat, à l'époque, avait beaucoup d'humour – je pense qu'il l'a un peu perdu par la suite. Il y avait une logique de groupe un peu caricaturale, chacun jouait son rôle. Tous étaient liés par une véritable dévotion pour Agamben. Leur ambition de révolution kabbalistique était démesurée et l'écart entre leurs écrits et les faits était tellement énorme que c'en devenait confondant. Après il y a eu l'histoire de Tarnac, qu'ils ont gérée d'une manière catastrophique selon moi. Avec papa et maman qui se sont mis à sillonner les émissions en clamant : « Mon fils est André Breton, ce n'est pas un groupe terroriste mais une avant-garde littéraire ! » D'un autre côté, Hobbes a raison : quand tu es en prison, tous les moyens sont bons pour en sortir. Personnellement je comprends, mais c'est une logique ambivalente : je fais la révolution, mais quand les choses se corsent – et évidemment qu'elles sont amenées à se corser car il y a un pouvoir qui met en place des moyens d'action pour contrecarrer le combat – on se protège en disant que les pauvres garçons faisaient de la littérature, que c'est horrible de le persécuter, qu'on écrase la culture.

En plus, si l'on considère simplement l'aspect littéraire, leurs textes ne sont pas bien écrits selon moi. C'est très crispé, cette langue à la Debord, pleine d'envolées rhétoriques fastidieuses. Plus on perd en contenu politique, plus on injecte de la rhétorique. Et ce texte que vous me montrez, c'est une version très, très édulcorée de ça.

VICE : Permettez-moi de revenir sur cette histoire. Vous avez donc participé à des réunions du Comité Invisible – comment ont-ils pris contact avec vous ? Comment s'est fait ce rapprochement ?
Non mais là, je ne veux pas donner l'impression de me mettre en avant. Il faut savoir que plus ou moins tout le monde a été en contact avec Coupat à cette époque. Moi, j'étais simplement à la BNF, je travaillais sur un livre en allemand de Carl Schmitt, quelqu'un s'est approché pour me parler de cette lecture, et il se trouve que c'était Coupat. Il m'a proposé de rencontrer des gens.

Il était obsédé par le fait d'être surveillé – à l'époque j'en riais, mais il s'est avéré plus tard que ses soupçons étaient fondés ! Il jetait des choses dans les poubelles, il attendait puis revenait voir si quelqu'un avait fouillé dedans. Je pense que le pouvoir le fascinait – ce pouvoir qui est là, qui le traque et qui le certifie. Il avait un certain besoin de reconnaissance par le pouvoir.

Pour revenir au texte, tout cela me semble vraiment post-adolescent. En plus, c'est une adolescence de jeunes vieux, ridés. Les situationnistes, c'était la même chose, c'est vu et revu... Ça ne finira donc jamais, cette idée d'être les victimes d'un monde injuste ?

De quelle manière participiez-vous aux réunions ?
J'y étais parfois. Tantôt ils se retrouvaient dans leur bar préféré à Mouffetard ­ – un quartier que je ne supporte pas – tantôt ils allaient chez Agamben, qui vivait juste à côté. J'étais là au début. Je commençais à écrire sur la culture absolue, Coupat était très intéressé par ça – par le fait que la culture soit devenue le contraire d'un outil d'émancipation... Il en avait parlé à Agamben qui lui, par contre, est beaucoup plus superstitieux. Il a dit : « Ça, c'est la théorie du Grand Inquisiteur de Dostoïevski* dans Les Frères Karamazov. » Selon Agamben, la rédemption est toujours imminente... « Tu crois au Royaume ? », m'a-t-il demandé lors de notre première rencontre.

Quelle a été votre réponse ?
J'avais l'impression d'être dans La Guerre des Étoiles ! Moi, je suis sorti de tout ça, de ce mysticisme. Pour revenir au texte, tout cela me semble vraiment post-adolescent. En plus, c'est une adolescence de jeunes vieux, ridés. Les situationnistes, c'était la même chose, c'est vu et revu... Ça ne finira donc jamais, cette idée d'être les victimes d'un monde injuste ? Il serait temps de commencer à dire la modernité d'une autre manière. Pour moi, tous ces gens lisent notre époque avec des structures de pensée qui datent du XIXe siècle. Je le dis sans jugement moral, c'est juste un jugement ontologique. La société moderne se complexifie de plus en plus, on ne peut pas continuer à en avoir cette lecture inadéquate.

Quand ils décrivent le loisir qui endort et critiquent une industrie du divertissement dont ils prétendent s'être distanciés, vous pensez que c'est leur définition du divertissement qui est périmée ?
Moi, je me demande : tous ces gens-là, sur quoi s'appuient-ils ? La brique sur laquelle se construit tout le divertissement comme phénomène secondaire, c'est la représentation de la chose ; l'image est le centre ontologique de cette modernité, cette dernière a privilégié l'image, la fiction si vous voulez, au réel. Ces gens-là s'appuient sur la fétichisation d'un réel qui reste de la représentation, et c'est pour ça que qu'ils retombent dans des chutes rhétoriques. Ils font des pirouettes sans point d'appui.

Plutôt que d'avancer une telle critique, déjà entendue ailleurs, peut-être faut-il changer les instruments, sortir de la critique, avoir une autre lecture. Une lecture peut-être plus historique, archéologique ; pourquoi cette modernité-là s'est construite ainsi ? Pourquoi en est-on à un point où la critique la plus sincère, la plus féroce, la plus radicale, est destinée à échouer ? Et je ne veux pas dire par là qu'elle rate simplement son coup, non, pire : elle alimente ce système-là. Quand je dis « échouer », on pourrait penser qu'il y a des forces en compétition dont une est plus faible, et on espère d'une manière marxiste qu'elle va prendre de la puissance et finalement renverser l'autre, mais non ! Le problème, c'est que nous sommes dans un système où il n'y a pas de forces d'opposition, mais uniquement des choses qui servent à alimenter la machine.

On donne toujours la responsabilité à des coupables très connus, le capital, l'économie, qui auraient dévoyé d'authentiques forces du Bien. La culture, la production d'images, passe toujours pour une vierge effarouchée qu'on aurait violée. Je me dis que, peut-être, les choses ne sont pas aussi simples. Il faut sortir de ce mécanisme gnostique qui voit le Bien d'un côté et le Mal de l'autre.

Selon vous, ils s'appuient sur une définition inexacte du réel. Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Il s'agit d'un fantasme absolu selon lequel le réel, ce fameux « royaume » d'Agamben, serait là, mais que des forces malveillantes feraient écran pour nous empêcher d'y accéder. C'est une représentation très classique écran/réel. Je me demande si l'espoir de percevoir ce fameux réel n'est pas une construction fantasmatique de la modernité pour pouvoir fonctionner.

La modernité se fonde sur des processus hautement abstraits. Il suffit de repenser à la révolution copernicienne, au temps et à l'espace newtoniens, ou à la naissance de l'individu. Ce dernier naît comme entité morale, le lien avec les autres ne se fait plus par lien immédiat, physique, mais parce que les autres sont perçus comme individus moraux. C'est un lien abstrait qui rompt avec le lien par proximité. Ce n'est pas que je veuille jouer au jeu postmoderne à la Baudrillard, mais le réel est une entité très compliquée. Si l'on considère aussi toutes les études de neurobiologie, il y a notamment un neurologue Américain, Benjamin Libet, qui a étudié notre perception temporelle de ce fameux réel. De ses recherches, il ressort qu'on est toujours en décalage, même notre volonté est toujours inconsciente.

On est en décalage de quelle manière ?
Temporelle. Par exemple, on est toujours en retard par rapport au réel. Il y a une expérience intéressante sur les mécanismes de la volonté : si je veux prendre ce verre, tous les mécanismes du cerveau se mettent en place une fraction de seconde avant que je ne me dise consciemment « je veux prendre le verre ». Il y a un moment où je prends conscience, et où je déclenche mon action, et ensuite il y a l'action.

Metzinger, un philosophe allemand qui a écrit un gros ouvrage de philosophie des neurosciences intitulé Being no one, dit aussi que le sujet n'existe pas. Ce n'est qu'un instrument, un outil pour se donner les moyens de survivre dans une réalité très complexe. L'ouvrage est surtout scientifique, mais pour résumer la partie philosophique, en gros il en conclut que la caverne de Platon est vide. Il n'y a personne pour voir toutes ces images projetées, il n'y a pas de sujet. C'est compliqué évidemment, je ne veux pas dire que tout doit partir dans le simulacre, mais je me demande quel poids a cette relation du réel au fictif dans la construction du fonctionnement de la modernité.

Le fantasme du réel, c'est encore autre chose. Le fantasme d'un réel plus que réel, d'une vie authentique, est paradoxalement très lié à la modernité. C'est un véritable mythe antimoderne qui est présent presque depuis les origines de la modernité et qui est désormais omniprésent et en train de la déconstruire. Jusqu'à un certain moment, la modernité réussissait à l'utiliser à son profit, comme un mythe parmi d'autres dont elle a besoin pour fonctionner. Aujourd'hui, ce besoin d'authentique est en train de prendre une telle ampleur en Occident qu'il est en train de se transformer en force d'implosion. En revanche, je ne suis pas sûr qu'une fois que tout ceci aura implosé, on trouve vraiment un réel plus authentique que celui qui nous a été donné.

Je ne veux pas non plus faire l'apologie du monde tel qu'il est. Dans mon travail théorique, j'ai essayé de sortir du jugement et de voir uniquement comment fonctionne la modernité. On donne toujours la responsabilité à des coupables très connus, le capital, l'économie, qui auraient dévoyé d'authentiques forces du Bien. La culture, la production d'images, passe toujours pour une vierge effarouchée qu'on aurait violée. Je me dis que, peut-être, les choses ne sont pas aussi simples. Il faut sortir de ce mécanisme gnostique qui voit le Bien d'un côté et le Mal de l'autre. La modernité a misé sur la culture absolue parce que les images sont un instrument très souple, le seul instrument assez souple pour être capable d'accompagner une complexification croissante de la société, complexification technique mais aussi ontologique.

La modernité tient sur différents paradoxes et le principal, selon moi, c'est que le mythe d'un réel riche en expériences et sensations vraies est continuellement réactivé par les images, donc par la chose la moins réelle qui soit.

Pensez-vous que le politique a encore un rôle à jouer dans ce processus ?
Non. Je pense qu'il y a des choses comme la morale, l'esthétique, les images, qui se sont substituées au politique comme force d'organisation sociale. Le politique est une voie « économiquement » (et je parle d'économie en sens large, pas forcement monétaire) trop difficile à emprunter, parce qu'il a besoin d'un ennemi réel, d'une confrontation permanente. C'était un poids trop lourd pour une société progressivement orientée vers l'émancipation technique de l'individu.

Je pense qu'on fantasme ce retour au politique, mais cela reviendrait à refaire irruption dans un réel qui nous échappe. Bien sûr, il y a eu des grandes irruptions d'hyper-politique, d'hyper-violence, le XXe a été un siècle extrêmement violent, plein de grandes confrontations. Mais je parle de cette évolution de la modernité dans les grandes lignes. Je ne dis pas que le politique n'a jamais existé, je dis qu'il n'était pas adapté pour être le support principal de la modernité. Il a régulièrement ré-émergé mais ce sont les images qui ont servi de cheval de Troie à la morale mais aussi au droit. Notre société est gérée de plus en plus par les images et le droit. C'est lié à l'effondrement des institutions, tout particulièrement de la religion, à l'abandon de la conscience du péché, remplacée par l'idée de crime et par la loi.

Quand le for intérieur était géré par la religion, il y avait quelque chose qui n'était pas du ressort du pouvoir mais de la conscience. La modernité s'est presque entièrement construite sur cette dichotomie : d'un côté les lois, de l'autre une conscience sous l'emprise du péché. La religion s'étant effondrée, on se retrouve paradoxalement avec des lois partout et des images qui projettent un fantasme de liberté. La modernité tient sur différents paradoxes et le principal, selon moi, c'est que le mythe d'un réel riche en expériences et sensations vraies est continuellement réactivé par les images, donc par la chose la moins réelle qui soit.

Considérer qu'il y a des émetteurs d'images et des gens qui subissent les images, c'est une logique du XIXe siècle avec une arrière-pensée marxiste – détournée évidemment, puisqu'il ne s'agit pas à proprement parler d'économie, mais d'économie imaginaire. Ce système ne s'est pas mis en place pour exploiter les gens – bien que je ne nie pas qu'il le fasse, mais ce n'est pas son but principal, c'est une conséquence.

D'accord, les images façonnent notre perception, mais ne pensez-vous pas qu'au fil de la modernité, nous avons pris conscience de ce façonnement, et que, gagnant en conscience, on gagne aussi en possibilité de s'en distancier ? Nous jouons tout de même énormément avec les images. Nous sommes éduqués à remettre leur véracité en question – les images sont décryptées, sabotées, détournées...
Pour moi, cela relève d'une superstition du contenu, dans le sens où l'on pense que les images ne sont qu'un support pour un contenu ; on vise le contenu, mais le problème, c'est le contenant. Le détournement de publicité, ce n'est que de la communication inter-publicitaire. Cette production d'images n'est pas statique, elle a besoin d'une remise en question constante, cela entre dans sa logique et ça ne la dérange en aucun cas.

Considérer qu'il y a des émetteurs d'images et des gens qui subissent les images, c'est une logique du XIXe siècle avec une arrière-pensée marxiste – détournée évidemment, puisqu'il ne s'agit pas à proprement parler d'économie, mais d'économie imaginaire. Ce système ne s'est pas mis en place pour exploiter les gens – bien que je ne nie pas qu'il le fasse, mais ce n'est pas son but principal, c'est une conséquence. Le système mis en place par la modernité – avec d'un côté l'individu auquel on promet une liberté de plus en plus illimitée et de l'autre une société complexe qui a tendance à empiéter sur la liberté de l'individu – devait trouver un équilibre pour survivre. Dans cet équilibre-là, il y a, et pas seulement économiquement parlant, des perdants et des gagnants, des gens qui en profitent, des gens qui jouent le jeu, des gens qui ne savent pas jouer le jeu parce qu'ils n'ont pas les instruments... mais tous sont à la fois émetteurs et récepteurs.

Je voudrais vraiment sortir de ce schéma avec des grands méchants et des innocents, où les grands méchants font tout pour cacher la vérité aux innocents, et où, si les innocents avaient conscience de la vérité, il y aurait la révolution et on connaîtrait le meilleur des mondes dès demain.

Sans les images que nous produisons et que nous confrontons aux images que nous renvoient les autres, comment serait-il possible de nous définir ?
J'aurais tendance à être d'accord avec Metzinger : comme lui, bien que par un autre chemin, je suis arrivé à la conclusion que l'individu n'existe pas. Les images ne sont qu'un instrument de l'être humain pour survivre, pour améliorer ses performances dans une société de plus en plus complexe. Avant, dans le monde prémoderne et dans la modernité classique, il y avait des institutions qui protégeaient l'individu et l'aidaient à s'orienter dans un monde où les sollicitations de son environnement devenaient de plus en plus importantes. Mais ces institutions – la religion, la famille – étaient trop lentes. Elles sont tombées en désuétude.

La plasticité des images a permis à l'individu de devenir lui-même une institution, ce que j'appelle une subjectivité fictive, d'avoir des réponses rapides aux sollicitations de son environnement, sans qu'il y ait besoin des institutions. À la limite, si on veut vraiment donner un jugement moral, ce fameux réel que tout le monde cherche, cette authenticité éternellement absente, elle était peut-être un peu plus présente dans la société préindustrielle ou dans la modernité classique, quand il s'agissait pour l'individu de trouver de l'orientation dans des institutions. Aujourd'hui, nous sommes des produits secondaires d'images sans cesse changeantes. Prenez l'expo sur la beat generation qui a lieu en ce moment à Beaubourg : elle montre qu'ils étaient des pionniers de la société actuelle, qu'ils se mettaient en scène comme on peut le faire aujourd'hui sur Instagram, et ce dès 1953 ! Quand l'expo les présente comme des grands révolutionnaires, c'est ridicule, mais quand elle les présente comme des avant-gardistes, elle a absolument raison.

La modernité est née en abandonnant l'idée de vérité absolue. Pour libérer l'individu, il fallait lâcher cette emprise d'une vérité transcendante et en même temps incarnée. C'est donc extraordinaire que ce mythe antimoderne renoue avec une emphase de vie authentique, et de vérité qui serait là, cachée quelque part par des forces malveillantes, mais tout de même à disposition.

Est-ce que vous croyez à la possibilité d'une révolution violente qui amènerait des changements sociaux fondamentaux ?
Je crois que la modernité est plutôt confrontée au mythe antimoderne, à sa force d'implosion. Je ne crois pas du tout à l'insurrection, à la révolution en Occident. Je crois plutôt à l'impact de la force de la technique, à la révolution par la technique qui rendra tout ce dont je parle complètement caduc – un monde de clones, des changements tellement profonds que les autres arrêteront enfin de voir le monde avec leurs catégories datées du XIXe siècle.

Après, il y a aussi la possibilité d'une implosion, où ce mythe antimoderne ne sera plus subordonné au récit moderne qui l'utilise, mais s'imposera et grippera la machine. La modernité est née en abandonnant l'idée de vérité absolue. Pour libérer l'individu, il fallait lâcher cette emprise d'une vérité transcendante et en même temps incarnée. C'est donc extraordinaire que ce mythe antimoderne renoue avec une emphase de vie authentique, et de vérité qui serait là, cachée quelque part par des forces malveillantes, mais tout de même à disposition. Toutefois, je ne pense pas que le mythe antimoderne maîtrise les conséquences de cette implosion...

Dans tous les cas, je ne pense pas que le changement viendra avec une révolution. Je suis curieux de voir comment fonctionne la modernité et combien de temps elle peut encore fonctionner.

Pour en revenir au manifeste de Catastrophe, j'aimerais vous entendre sur la dimension très forte d'entre-soi, qui affleure tout au long du texte. Les signataires semblent fuir quelque chose qui les a déjà exclus, rester entre eux, développer quelque chose en marge.
Mais pourquoi n'appellent-ils pas les choses par leur nom en disant : nous souhaitons la formation d'élites ? Je ne les trouve pas très courageux. Pourquoi ne trouvent-ils pas le courage de dire qu'il y a des élites qui doivent se reconnaître entre elles et des gens qui vont rester dans leur merde au sein de la société de consommation spectaculaire, de l'entertainment ? Mais là aussi, on a peur. Il y a une injonction morale, on ne peut pas dire « élite » parce qu'on se ferait traiter de tous les noms.

C'est le Comité Invisible version Biedermeier. Ça n'est pas mauvais en soi mais ça ne va pas changer grand-chose à la société telle qu'elle fonctionne. Je vois poindre une envie de retrait, d'abandon, de lâcher prise sur quelque chose – mais pas sur le flux du désir. Qu'en est-il des structures qui tiennent le tout ? On ne peut pas choisir comme au supermarché ! Il y a l'illusion que l'individu est maître – d'un côté, ils vont accepter à bras ouverts les flux de désir et de l'autre rejeter les flux économiques qui accompagnent ça. Ça n'est pas si facile !

On leur projette une liberté fictionnelle mais quel pouvoir ont-ils, finalement, à part celui de se mettre à l'écart ? Et se mettre à l'écart comment ? Payer leur loyer comment ? Pour que la société autour d'eux fonctionne comment ? Pour que les services publics fonctionnent comment ? Parce que la nuit, quand ils ont écrit leurs jolis manifestes, qui les ramène chez eux ? Qui a déblayé la rue ? Qui a mis en marche le système électronique pour qu'ils puissent utiliser leur ordinateur ? Mais je deviens trop méchant. Je comprends l'exigence, je vois les poussées de ce virus hippie un peu technologisé, mais cela ne me semble pas en mesure de créer une révolution. La modernité est arrivée à un point de saturation. Une mutation anthropologique est en cours et je me demande si ce processus qui marchait si bien n'est pas en train de préparer son implosion.

Comme d'habitude, je ne vous ai pas rassurée !

* Ce roman contient en son sein une sorte de nouvelle : dans celle-ci, le Christ revient en Espagne pendant l'Inquisition, tout le monde le reconnaît... Alors le Grand Inquisiteur arrête le Christ, va le voir en prison et lui dit : « Je t'ai reconnu, je sais qui tu es, mais on n'a plus besoin de toi, de ta présence, on fait les choses très bien entre nous. Certes, ils t'ont reconnu, mais moi, grâce au pouvoir de l'Église, en une nuit, je peux faire changer l'opinion des gens, et demain je te ferai brûler. Choisis si tu veux rester ». Ce qu'il dit, c'est qu'on n'a plus besoin de la rédemption. Il laisse la porte de la prison ouverte, et le Christ sort dans la nuit et disparaît.

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