Les secrets du plus vieil hôpital psychiatrique de Belgrade

À l'intérieur du « foyer de ceux qui ont perdu l'esprit », qui accueille près de 33 000 personnes chaque année.

Il est 9 heures du matin et nous sommes assis dans un salon spacieux et bien éclairé de l'un des plus vieux hôpitaux psychiatriques des Balkans, qui se trouve être public. Des effluves de café et un nuage de fumée prennent possession de la pièce, éloignant cette odeur si caractéristique des hôpitaux. Avec sa grande fenêtre pourvue de barreaux de fer, cette salle est le seul endroit où fumer est autorisé dans le Laza Lazarevic de Belgrade.

« Priver un patient en psychiatrie de cigarettes ne ferait que lui imposer un nouveau fardeau », m'explique l'infirmière en chef, Sandra Radulovic, tandis que Blondie me roule une cigarette. Blondie a à peu près mon âge – avant d'être admis à l'hôpital, il était consultant pour des entreprises. Son surnom, qui n'a aucun rapport avec son vrai nom ou son physique, lui a été donné ici.

L'hôpital a été fondé par le duc serbe Mihailo Obrenovic en 1961, comme « foyer pour ceux qui avaient perdu l'esprit ». Environ 15 épileptiques y ont été admis cette année-là. Aujourd'hui, plus de 33 000 personnes y sont admises chaque année. Le service des urgences de la clinique traite 7 000 patients par an, et environ 3 000 d'entre eux sont hospitalisés pour une longue durée.

« Généralement les gens ne savent pas que seulement 1 % de nos patients souffrent de maladies chroniques et que les 99 % restants viennent uniquement quand une crise surgit », explique Radulovic.

Blondie faisait partie des 10 % de patients amenés par la police. « J'avais oublié à quoi ressemblait la réalité », explique-t-il en m'offrant un café noir dans un gobelet en plastique rouge. Il commence à rouler une autre cigarette. « Je ne me souviens pas de mes trois premiers jours ici », dit-il, souriant. « Je me sens mieux maintenant ».

L'infirmière Radulovic explique qu'en cas de grande agitation psychomotrice, le patient reçoit immédiatement un traitement pharmaceutique. « Il est rare que le patient soit enchaîné à un lit, cela se produit uniquement lorsque le fait que les médicaments n'aideront pas est bien établi. Et il est interdit que cela dure plus de deux heures », ajoute-t-elle.

Les camisoles de force n'ont pas été utilisées dans cet hôpital depuis le milieu du XXe siècle mais la stigmatisation induite par une maladie mentale est toujours aussi forte : dans la petite ville où j'ai grandi, à un peu plus de 300 kilomètres de Belgrade, qui que ce soit ayant passé du temps à « Laza » devait être soigneusement évité. Il existe même des chants de football concernant des fans s'étant « enfuis de Laza ».

« Tout le monde en Serbie sait ce qu'est Laza », m'a dit Dr Gorica Djokic, le chef de projet. « Notre subconscient collectif se caractérise par la peur de la folie. Et nous avons raison d'avoir peur, d'une certaine manière – n'importe quel être humain peut développer une maladie mentale », ajoute la directrice de la clinique, le Dr Slavica Djukic Dejanovic.

La honte ou la peur de la discrimination conduit une majorité de patients à ne pas être traité à temps, alors même que les experts insistent sur le fait que plus on cherche de l'aide rapidement, plus il est probable que le processus de guérison soit couronné de succès. Les patients sont envoyés à Laza par d'autres établissements de soins médicaux ou par des institutions sociales, lorsqu'ils ne viennent pas de leur plein gré en ressentant le besoin d'être aidés.

L'un des patients, Jimmy, me dit qu'il « se sent toujours assez tendu » avant de venir ici. Il a déménagé à Belgrade avec sa femme quelques années auparavant. Elle suit également un traitement à Laza.

« C'est comme si vous étiez en lune de miel », plaisante Blondie, qui est constamment en train d'essayer de charmer tout le monde. Seuls certains petits détails rendent évident le fait que je suis en train de parler aux patients d'un hôpital psychiatrique ; les pupilles dilatées ou les mains agitées par exemple. Blondie parvient à calmer les siennes en jouant avec sa cigarette.

Un peu plus tard, il me montre la bibliothèque de l'hôpital et je lui demande ce qu'il lit en ce moment.

« Un truc qui s'appelle Love Delusions ( Les Illusions de l'amour) », dit-il.
- Quelle est la plus grande illusion ?
- Je dirais que c'est le fait d'être amoureux, non ? »

Alors que nous quittons les lieux, nous passons devant une rangée de grandes chambres soignées, remplies de rangées de lits. À certains moments, mes yeux en croisent d'autres, sous les couvertures, en train de lancer un regard furtif et je me détourne involontairement avec un sentiment de gêne. Ce n'est cependant qu'une fois que les portes de l'hôpital se verrouillent derrière nous et que je vois l'inscription « Verrouillez deux fois » écrite en gros sur chacune d'elles que je me souviens de l'endroit où je me trouve.

Avec un salaire mensuel moyen de 694 € et un taux de chômage qui atteint les 20 %, la Serbie est l'un des pays les plus pauvres d'Europe. Des études récentes ont montré qu'environ 45 % des jeunes étaient au chômage tandis que la majorité de ceux qui étaient dans leur vingtaine vivent toujours avec leurs parents.

« À cause des tensions sociales que nous avons connues au cours des décennies passées, l'adolescence tardive se prolonge en Serbie. Nous avons des trentenaires faisant face à des problèmes qui devraient normalement préoccuper des personnes de vingt ans et plus. La plupart des patients ayant cet âge nous indiquent que le chômage et leur dépendance à leurs parents sont leur principale source de stress », affirme Dimitrijevic.

Et c'est cette réalité que la plupart des Serbes oublient souvent – tout comme Blondie.

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