La naissance de la scène punk de San Francisco en images

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La naissance de la scène punk de San Francisco en images

John Roberts a photographié les meileurs concerts du Deaf Club, fréquenté par des serveurs sourds, Iggy Pop et les Dead Kennedys.
3.3.15

À la fin des années 1970, John Roberts était étudiant au San Francisco Art Institute et passait le plus clair de son temps libre à documenter la naissance de la scène punk locale. Ses photos, qui mélangent à la fois photographie de rue, portraits et clichés de concerts, sont un témoignage unique de cet intervalle particulier entre la fin du mouvement hippie et le triste avènement des années sida. Il a pris ses meilleures photos au Deaf Club, une minuscule salle de concert punk située sur Valencia Street, laquelle a accueilli des dizaines de concerts de punk hardcore entre 1978 et 1980.

Peu après avoir présenté son projet de fin d'études, Robert s'est fait tirer sa voiture où se trouvait une bonne partie de son travail. Après s'être installé à New York où il a bataillé quelques années pour se faire un nom, Roberts a définitivement abandonné sa carrière de photographe. En 2000, on lui a diagnostiqué un cancer des reins. En l'espace de quatre ans, sa maladie s'est étendue à son colon et son pancréas. Pourtant, ce n'est qu'en janvier dernier, soit 15 ans après son premier diagnostic, que Roberts fut finalement transporté dans un service de soins palliatifs.

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L'été dernier, alors que la maladie de Roberts gagnait du terrain, son fils Willee a emménagé à son domicile, où il a découvert une boîte remplie de vieux négatifs. Sur les conseils de son ami Enosh Baker, Willee a contacté un artiste local du nom de Sean Vranizan. Vranizan et Baker ont trié les 13 000 négatifs de Roberts, avant de numériser leurs favoris. C'était la première fois que Roberts voyait ses propres œuvres, lesquelles dataient d'environ trente ans.

Je suis allé voir Roberts et Willee dans leur maison de Berkeley. On a parlé de sa relation avec la photo, de la scène punk de San Francisco et de ce que ça lui a fait de redécouvrir son travail après tant d'années.

Photos : John Roberts

VICE : Comment vous-êtes vous mis à la photographie ?
John Roberts : En 1964 et 1965, New York accueillait l'exposition universelle. J'y suis allé, j'ai pris des photos et j'ai vraiment adoré cette expérience. Une année plus tard, Polaroid sortait son premier « Swinger » – un appareil blanc qui prenait des clichés instantanés. Sur le coup, j'ai trouvé que c'était le truc le plus cool du monde. La photo sortait directement, tu pouvais la prendre en main et regarder l'image apparaître petit à petit. Je trouvais ça fascinant. À partir de là, je suis devenu le photographe officiel de la famille.

Comment avez-vous découvert le Deaf Club ?
La musique a toujours tenu une place très importante dans ma vie. J'étais adolescent quand Grateful Dead et la scène musicale de San Francisco ont commencé à prendre de l'importance. Mais au tournant des années 1980, la musique est devenue plus molle, elle avait en quelque sorte vieilli. C'est à ce moment-là que sont apparus des morceaux plus novateurs, en provenance d'Angleterre. C'était des morceaux de deux minutes max, vraiment incroyables. Ça contrastait radicalement avec les longs titres jazzy de groupes comme Rush ou Yes. Là, dès qu'un morceau s'arrêtait, un autre recommençait immédiatement.

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Quand je suis arrivé à San Francisco en 1979, on commençait tout juste à faire ce type de musique. C'était vraiment une révélation. À l'école, on avait entendu parler du Deaf Club. On a trouvé l'idée sympa : il s'agissait d'un local pour la communauté sourde qui accueillait les groupes les plus bruyants et les plus bourrins que l'on puisse trouver. Tout le monde y trouvait son compte. Eux ne subissaient pas la musique trop forte, et nous, on avait enfin trouvé un endroit pas cher pour écouter nos groupes favoris.

A l'époque, San Francisco regorgeait de jeunes gens capable de faire de l'art avec très peu de moyens. On pouvait trouver des groupes de musique à chaque coin de rue, certains étaient assez avant-gardistes. Il y avait par exemple Tuxedomoon, composé d'un clarinettiste, d'un organiste et d'un batteur. C'était presque du jazz d'avant-garde, un truc à la John Cage. On pouvait aussi y voir des groupes plus radicaux, comme les Dead Kennedys.

Vous pouvez me parler de cette photo d'Iggy Pop ?
Ah, la photo d'Iggy Pop ! Il n'y avait que deux endroits pour écouter ce genre de musique. Le premier, c'était le Mabuhay Gardens qui était tenu par un certain Dirk Diksen, un type de la trempe de Bill Graham. Je crois qu'Iggy jouait là-bas.

Ça ressemblait à quoi une soirée classique du Deaf Club ?
Je me rappelle qu'il y avait pas mal de styles vestimentaires différents. On pouvait y croiser des punks qui ne juraient que par les Ramones. Ils portaient du cuir, avec plein de chaînes. Les femmes se maquillaient beaucoup et avaient les cheveux hérissés. Ensuite, il y avait les mecs un peu plus branchés Talking Heads, puis les étudiants.

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Où se trouvaient les sourds durant les concerts ?
Ils bossaient au bar, au fond de la salle. Ils ne servaient que de la bière – pour en avoir, il fallait faire la lettre « B » en langage des signes.

Qu'avez vous fait à la sortie de l'école ?
J'ai fait une présentation à San Francisco et à l'Hampshire College (Massachusetts), puis j'ai été diplômé. J'ai tenté de faire un peu de photo à New York, mais c'était vraiment difficile. Dans le monde de l'art, je ne m'en sortais pas financièrement. Et comme je ne cherchais pas à faire de la photo de mode ou commerciale, j'ai bossé dans l'entreprise familiale qu'on avait à New York. Depuis, la photo est plus un hobby qu'un travail à plein temps.

C'était difficile pour vous de quitter la photographie ?
Oui, c'était très dur. Mais la vie à New York est très chère. De plus, j'ai appris que pour être un artiste, il faut se donner corps et âme. Je me suis aperçu que je n'étais pas prêt à faire ce sacrifice. J'ai fait un gros travail sur moi-même. Dans un sens, il faut suivre ses rêves – mais mon vrai rêve, c'était de fonder une famille.

C'est le diagnostic de votre cancer qui vous a poussé à reprendre ?
Effectivement. Quand j'étais à l'école, je cherchais à travers la photographie une manière plus visuelle d'appréhender le monde. Une fois mon cancer diagnostiqué, j'ai commencé à intégrer du sens dans mon travail – j'ai compris que cela me permettait d'alimenter notre album de famille. Mes enfants m'ont donné du fil à retordre, ils n'ont jamais aimé que je fasse ça. Mais, d'une manière ou d'une autre, je savais que je voulais immortaliser leur enfance. Quand je serais parti, il leur restera ce souvenir.

Qu'avez vous ressenti lorsque vous avez appris que Willee et Enosh avaient mis la main sur vos négatifs ?
Dans un premier temps, je me suis dit : « Mon Dieu, ils vont sûrement tomber sur plein de trucs compromettants ».

Mais après tout, j'avais tout de même gardé ces négatifs. Je n'ai jamais été vraiment sûr de la raison pour laquelle je les avais conservés, car je ne développais plus rien depuis la sortie des appareils numériques. Quand Enosh les a découverts et a voulu fouiller dedans, j'étais content et flatté. J'étais aussi pressé de voir ce qu'il allait en sortir, car je ne pensais plus revoir ces photos un jour.

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Vos photos capturent un moment bien particulier de l'histoire de San Francisco.
C'était une époque où San Francisco ne connaissait pas encore le sida, et je pense que c'est à ce moment-là que le maire de la ville, George Moscone, s'est fait tirer dessus. Le jour où John Lennon s'est fait assassiner, j'étais aussi à San Francisco. Malgré tout ces tristes événements, c'était une période de liberté sur tous les plans – les gens se laissaient photographier facilement.

Que représente pour vous le fait d'avoir été à San Francisco à ce moment ? À quel point est-il important que les gens se souviennent de cette scène musicale ?
La musique est un moyen de créer une communauté. C'était un moment très spécial où la jeunesse désargentée pouvait se retrouver, se connecter, partager et se forger une identité commune. Nous nous retrouvions tous les uns les autres, concert après concert.

Nous étions aussi conscients que ce que l'on faisait à San Francisco était moins commercial que ce qui se passait à Los Angeles à la même période. Ça paraissait plus naturel. C'était une musique unique avec des personnes uniques, dans un lieu bien défini. Je me suis senti vraiment privilégié d'avoir vécu cette période et d'avoir été en mesure d'immortaliser ces instants avec l'approbation de tout ceux qui y participaient.

Plus de photographies ci-dessous.

Joseph Bien-Khan est un journaliste indépendant basé à Oakland. Il a publié dans le Rumpus, No Tofo et le Believer. Il est également rédacteur en chef du magazine littéraire de San Francisco OTHERWHERES. Suivez le sur Twitter.