« La Grande bouffe » est – toujours – l'un des meilleurs films français au monde

Claude Parnet, stagiaire sur le plateau, est revenu sur toutes les histoires pétées qu'il a vécues sur le tournage de ce film où des gens bouffent et baisent jusqu'à en crever.

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mars 26 2015, 6:00am

Un soir de mai 1973, le Festival de Cannes connaît un scandale comme seul le microcosme cinématographique français peut en produire. La Grande bouffe, film de Marco Ferreri réunissant le quatuor Philippe Noiret-Michel Piccoli-Ugo Tognazzi-Marcello Mastroianni, choque l'ensemble des spectateurs réunis dans l'ancien Palais des Festivals. Les plus outrés vont jusqu'à prédire « la fin de la carrière des acteurs » qui jouent dedans.

La cause : le film. Celui-ci met en scène une spectaculaire bacchanale organisée par quatre amis qui s'enferment dans une maison en vue d'un « séminaire gastronomique » ponctué de pinard et de bonnes femmes, et qui se conclura dans un océan de merde et de mort.

40 ans plus tard, le film ne provoque plus les réactions outrancières qui avaient préoccupé la société française des années 1970. Pourtant, avoir vu La Grande bouffe au moins une fois dans sa vie est un élément indispensable pour tous ceux qui prétendent « aimer le cinéma ». Film sensoriel qui mélange bruits de pets, hommage à Rubens, plats rabelaisiens et sexe débridé, l'œuvre de Ferreri est la meilleure digression du XXe siècle sur Eros et Thanatos.

Récemment, j'ai rencontré Claude Parnet, alors âgé de 22 ans et stagiaire sur le tournage. Il m'a raconté plein d'anecdotes sur ce qui demeure le meilleur film de potes jamais réalisé.

Extrait de La Grande bouffe , Marco Ferreri

VICE : En tant que stagiaire, vous avez bien été payé sur La Grande bouffe ?
Claude Parnet :
En fait, je n'avais pas de mission bien définie. Aujourd'hui, un tournage est très compartimenté – la production, les assistants, la mise en scène, etc. — mais à l'époque, on échangeait les postes. À la base, j'étais régisseur, mais en réalité je faisais un peu tout, comme tous les stagiaires. Je répondais aux besoins du metteur en scène, j'allais chercher les sandwiches, etc.

Je me souviens qu'avec l'autre stagiaire, on touchait 250 francs par semaine, plus 300 francs pour l'indemnité voiture. Un jour, on a décidé de faire grève pour que notre salaire soit au moins égal à notre indemnité voiture. Ça a été un échec total. Jean-Pierre Rassam, le producteur, nous a même demandé de partir. Les acteurs l'ont regardé et lui ont dit : « Si tu les vires, nous aussi on fait grève. » Au final, Rassam a accepté de nous augmenter et nous a conseillé de remercier l'équipe en organisant un pot.

Réglo. Vous avez ramené quoi ?
Du pastis, du Martini, des cacahuètes, du whisky, des trucs pas chers. Rassam nous a alors reproché d'organiser un « apéro de merde », alors qu'on venait tout juste d'être augmentés. Au final, on s'est dit qu'il avait raison, et ça nous a poussés à organiser une fête énorme. Ça nous a coûté trois semaines de salaire.

Vous étiez sur le plateau avec les comédiens ?
En fait j'étais installé à la cave, avec le régisseur général. On avait la seule ligne de téléphone disponible pour l'ensemble de l'équipe – on était en 1972, ne l'oubliez pas. Un jour, une copine du régisseur général qui partait en vacances lui a laissé un python dans un bocal pour qu'il s'en occupe. Chaque matin, Piccoli et les autres passaient par la cave pour voir comment allait le python. Je me suis rendu compte qu'ils venaient surtout pour nous demander s'ils pouvaient téléphoner. On leur répondait inlassablement : « Non, on a besoin de cette ligne pour bosser. »

Au fil du temps c'est devenu un gag. C'était assez drôle de faire attendre des mecs comme Mastroianni et Noiret et de leur dire de revenir vers 22 heures pour pouvoir passer un coup de fil.

Vous aviez un rythme de travail soutenu ?
La première semaine, j'étais débordé. C'était la semaine de tournage en extérieur, et c'est bien plus compliqué que de tourner dans une maison. Un jour, on m'a demandé de ramener Ugo Tognazzi chez lui – il avait fini sa journée. Moi, ça me faisait chier – je râlais déjà beaucoup à l'époque, alors que je n'étais que stagiaire. Piccoli m'a demandé si ça m'emmerdait vraiment et je lui ai répondu que oui, que je n'avais pas le temps. Il m'a dit de lui passer les clés de ma 4L. Il l'a prise et a ramené Tognazzi lui-même. L'ambiance était pour le moins familiale.

Avec le recul, on a l'impression que ce film est simplement une histoire de potes qui aiment la bonne chère.
C'est vrai. Les quatre acteurs principaux étaient amis dans la vie et ils n'hésitaient jamais à se charrier. Un jour, alors qu'on arrivait à la maison pour tourner, on a vu un énorme calicot qui recouvrait toute la façade et sur lequel était écrit : « Ici on tourne La Grande bouffe, avec Marcello Mastroianni et Ugo Tognazzi ». Les deux autres avaient été ostensiblement oubliés. Quelques semaines plus tard, un autre calicot, tout aussi imposant, était installé sur cette même façade. On pouvait y lire : « Ils ne nous feront jamais autant marrer qu'ils nous ont fait chier. Signé : Piccoli et Noiret. »

D'ailleurs, comment se portait Noiret au milieu de tous les autres ? J'ai toujours eu l'image d'un mec un peu plus réservé.
Vous savez, Noiret avait déjà tourné en Italie à l'époque, il connaissait tout le monde. Sur le tournage je fumais des Toscani, des cigares torsadés qui puaient mais coûtaient que dalle. L'odeur était si forte qu'à un moment Noiret est venu me voir pour me dire à quel point j'empestais. Puis un jour, il m'a donné un de ses cigares personnels. Il a fini par m'en filer un chaque matin, pour que je fume autre chose que mes horreurs !

Extrait de La Grande bouffe , Marco Ferreri

Marco Ferreri était cool avec vous ?
Au début du tournage, Ferreri m'a demandé de lui rapporter des œufs de cane, de dinde et d'oie. On était en plein milieu du mois de février – à cette période de l'année, les animaux ne pondent pas. Pour en choper, Ferreri m'a conseillé d'aller au Salon de l'agriculture. Je sentais qu'il se foutait un peu de ma gueule. J'ai cherché ces œufs pendant des semaines et j'ai fini par les trouver. Il m'a alors demandé ou je les avais chopés, mais je lui ai dit que c'était un secret. En entendant ça, il a hurlé « Vaffanculo ! » Puis il a aperçu la date qui était inscrite sur les œufs : 1880.

En fait, j'avais pris ces œufs au Muséum d'histoire naturelle – ils en avaient des centaines. À partir de ce jour-là, pour lui je suis devenu le roi des petits pois.

D'ailleurs, qui faisait la bouffe sur le tournage ?
Ferreri avait fait appel à un cuisinier italien célèbre, Giuseppe Maffioli. Ce mec-là était d'une radinerie totale. Il avait beau être défrayé, il préférait dormir dans la maison qui accueillait le tournage pour ne pas avoir à payer l'hôtel. Pour un mec de son envergure, c'était incroyable. Et il était non seulement radin, mais aussi fainéant. Il commandait toute la bouffe chez Fauchon. Marco se foutait constamment de sa gueule ; il passait son temps à lui demander pourquoi il l'avait engagé. Mais bon, c'était un copain – c'était plus un conseiller culinaire au final.

Extrait de La Grande bouffe, Marco Ferreri

En tant que stagiaire, avez-vous eu le droit de participer à tous ces festins ?
Oui, bien sûr ! Vous savez, lors de la dernière scène, lorsque Andréa Ferréol rentre dans la maison après la mort de Noiret, on voit des morceaux de viande déposés dans le jardin par les livreurs. Hé bien, on les a tous récupérés et on se les est répartis entre nous. Je me suis retrouvé avec un morceau de bœuf. Je l'ai ramené chez moi.

Vous avez eu des nouvelles des acteurs par la suite ?
J'ai revu Mastroianni quatre ou cinq ans après, lors du tournage d'une pub pour du vin japonais. On devait tourner le spot à Mantes-la-Jolie, et le producteur m'avait demandé d'aller le chercher à l'hôtel. Mais le jour convenu, je ne me suis pas réveillé. J'ai fini par l'appeler alors que j'étais complètement à la bourre, et lui m'a répondu calmement en me disant de prendre mon temps. Au final, j'ai quand même conduit à toute allure et on a été en avance. En arrivant, il m'a regardé et m'a dit : « Tu vois, fallait pas se presser. »

La Grande bouffe a fait scandale lors de sa sortie ; vous n'avez pas eu peur de vous « griller » en participant au tournage ?
Vous savez, je ne connaissais pas du tout le scénario en arrivant sur le tournage. J'ai débarqué du jour au lendemain. Je ne savais même pas ce qu'était une équipe de tournage. Avant le film, j'étudiais l'Histoire à la fac de Vincennes. À l'époque, on allait tout le temps au cinéma, je voyais deux ou trois films par jour, et l'une de mes relations m'avait rencardé pour que je participe à ce film. Eh bien, je peux vous dire que les contacts que je me suis faits sur le tournage m'ont permis d'enchaîner les films pendant 40 ans.

Merci M. Parnet.

Romain est sur Twitter.

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