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Musique

Comment former un groupe de musique en prison

Difficile de trouver un équipement correct derrière les barreaux, mais le trio de rock progressif The Institution y est parvenu.
8.1.16
Illustrations : Dessie Jackson

Être musicien en prison n'est pas aussi romantique qu'on pourrait le croire. OK, des gens estiment que Gucci Mane a composé certains de ses meilleurs morceaux derrière les barreaux. Mais pour un détenu lambda, il est assez difficile de faire de la musique – surtout s'il fait partie d'un groupe.

Tout d'abord, l'équipement n'est pas bon, mais ce n'est pas comme si on s'attendait à ce qu'une prison soit dotée d'une salle de répétition suréquipée où des types condamnés pour meurtre pourraient peaufiner leur cover de « Stairway to Heaven ». Généralement, les amplis et les haut-parleurs sont nuls – mais cela n'a d'importance que si l'on parvient à dénicher des musiciens compétents enclins à faire de la musique ensemble. Aussi, même si vous réussissez à réunir tous ces éléments dans un espace convenable, il vous faudra aussi trouver un moyen de ne pas taper sur le système des gardiens, lesquels n'ont jamais particulièrement envie d'entendre vos reprises de Black Sabbath.

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Bien que la prison semble théoriquement être un lieu idéal pour s'adonner à l'art contestataire, il est très rare d'y former un groupe à même de survivre à la durée de la peine de ses membres. Vers la fin de la première décennie des années 2000, j'ai été incarcéré au FCI Loretto, une prison fédérale de Pennsylvanie où j'ai rencontré trois musiciens qui ont réussi à devenir l'exception confirmant la règle. Le chanteur/guitariste Jason Scott, le batteur Pete Markovina et le bassiste Johnny Dunlop forment un trio rock appelé The Institution. Ils se sont rencontrés alors qu'ils étaient tous enfermés pour diverses infractions liées à la drogue et ont finalement réussi à former un groupe qui a perduré au-delà des portes de la prison. The Institution, qui s'auto-définit comme « un groupe de rock progressif et mélodique » dans la veine des Deftones ou de Soundgarden, a enregistré des dizaines de chansons depuis la prison, en utilisant un magnétoscope pour enregistrer leurs démos.

Cinq ans après leur sortie de prison, les trois membres du groupe ont donné près de 300 concerts, sorti un album réunissant tous leurs morceaux composés en prison. Aujourd'hui, ils travaillent sur un EP acoustique et un deuxième album qui sera cette fois-ci enregistré dans un vrai studio.

J'ai contacté le leader, Jason Scott, et le batteur, Pete Markovinia, par Skype pour parler de la formation d'un groupe de musique derrière les barreaux et de la manière dont la prison avait affecté la créativité du groupe.

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VICE : Quand vous avez formé ce groupe, vous pensiez continuer en sortant de prison ?
Jason Scott : Je suis rentré chez moi en 2008, et le groupe existait depuis trois ans. On a commencé à évoquer la possibilité de le faire exister à l'extérieur de la prison en 2006. Ça a toujours été notre objectif : « Nous allons sortir et faire ça pour de vrai ». Nous étions simplement en train de monter un plan et de le mettre en marche. Pete est rentré chez lui en 2010 et John en 2011. Il est directement venu à San Francisco, où j'habitais. Pete était déjà sur place. Le monde réel a plus ou moins mis John, notre bassiste, KO. Il s'est tiré pendant quelques années et puis il a fini par revenir.
Pete Markovina : Au début, c'était impossible de faire abstraction du fait que tout ce microcosme que nous avions créé en prison a volé en éclats quand Jason a été libéré, alors que nous étions toujours enfermés. Mais cela fait presque cinq ans maintenant – depuis nous sommes tous sortis et [le projet] continue.

Qu'est-ce que le fait d'être dans un groupe a changé à votre expérience de la prison ? Est-ce que cela a rendu l'incarcération plus supportable ou plus pénible ?
Jason : Travailler sur un truc original nous a permis de rester concentrés alors que tout le monde jouait aux dominos, pariait ou faisait des trucs qui ne valaient pas grand-chose. La musique nous a permis de penser à autre chose. C'était presque comme si nous étions libres.
Pete : C'est bien de tirer parti de son temps en prison, au lieu de regarder la télé ou de perdre son temps. C'est en grande partie pour ça que nous étions capables de le faire. Nous adorions notre musique, nous faisions beaucoup d'efforts et nous accordions beaucoup de temps à la pratique. Jason est devenu un excellent guitariste parce qu'il a quelque chose comme 10 000 heures [de pratique] derrière lui. Il connaît tous les accords, toute la structure, toute la théorie. C'est ce que la prison peut t'offrir : elle te donne du temps pour pratiquer sans être interrompu.

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Votre premier album Hegemony contient toutes les chansons que vous avez écrites en prison, c'est bien ça ?
Jason : Toutes sauf une. Elles ont toutes été composées pendant notre temps passé à Loretto. Pete travaillait à la bibliothèque et il avait accès à un magnétoscope. Il le piquait discrètement pour l'emmener dans la salle de musique de la prison pendant la journée pour que l'on puisse enregistrer nos démos. Pete a transféré ces enregistrements VHS sur des DVD, lesquels étaient disponibles à la bibliothèque. Nous les avons envoyés par mail et mis sur MySpace. Notre musique, qui avait été illégalement enregistrée dans le centre correctionnel, existait désormais à l'extérieur.
Pete : Nous sommes sortis de Loretto avec 42 chansons complètes. Nous les appelons « les sessions Loretto ». On ne pouvait pas enregistrer le son autrement que sur des cassettes VHS. C'était pourri, ça crépitait. On les a ensuite mis sur DVD rien que pour pouvoir les entendre, c'était assez risqué mais ça a finalement bien marché.

Vous avez déjà été censurés et punis à cause de votre appartenance à un groupe de musique en prison ?
Jason : Nous n'avons jamais vraiment été censurés. La seule fois où nous avons eu des problèmes, c'était quand on jouait « Killing in the Name » de Rage Against the Machine et que je chantais cette partie « Fuck you, I won't do what you tell me » – un flic à la con est descendu dans la salle de répétition et a menacé de nous séparer pour de bon, en hurlant.

Une photo promotionnelle du groupe The Institution

À quoi ressemble votre processus de composition maintenant que vous êtes libres ?
Jason : C'est plus dur d'écrire ici parce qu'on essaie de retomber sur nos pattes. On a souvent un milliard de choses à faire, et un milliard de choses en plus le lendemain.
Pete : La principale différence c'est que lorsque nous étions là-bas, nos journées étaient immuables. On pratiquait tous dans notre coin puis on répétait tous ensemble. Le processus de composition était bien plus fluide en prison car Jason était sur une lancée forte et créative, et il débordait d'idée. Le lieu était aussi plus favorable pour se concentrer. Avez-vous rencontré d'autres groupes qui se sont également formés en prison ?
Jason : Un truc qui fait que notre situation est à part, c'est qu'on ne jouait que les uns avec les autres. Généralement, en prison, on voit des groupes de gens qui jouent occasionnellement ensemble – mais de groupes de musique à proprement parler. Je n'ai jamais entendu parler d'un groupe au fonctionnement similaire. Quand nous avons été libérés, la dernière chose que nous voulions, c'était que l'on sache d'où nous venions. Nous ne voulions pas être connus comme « le groupe de bagnards » et voir cette étiquette nous coller à la peau. Mais aujourd'hui, on l'assume parce que c'est intrinsèquement lié à ce que nous sommes. Le temps nous a permis d'accepter notre passif – maintenant, on peut avancer. Pour écouter ou acheter le premier album de The Institution, Hegemony, vous pouvez aller sur leur site ou sur Spotify. Seth est sur Twitter.