En Inde, une ville minière brûle depuis un siècle

En Inde, une ville minière brûle depuis un siècle

La ville de Jharia est constamment chargée de gaz toxiques – ce qui provoque beaucoup de morts dans la région.
25.2.16

Cette année, cela fera cent ans que la ville minière indienne de Jharia est ravagée par des incendies souterrains. À cause de l'effondrement des mines de charbon, la ville est constamment chargée de gaz toxiques, et cette pollution fait beaucoup de morts dans la région. Il est également fréquent que des travailleurs soient blessés ou meurent suite à une chute dans le brasier.

Les compagnies minières présentes dans la région se battent depuis des années pour endiguer les feux, en vain. Leurs progrès dérisoires n'impressionnent pas les habitants, qui éprouvent de la rancœur face aux pratiques de travail abusives qui ont mené à ces décès et au déplacement d'environ 100 000 familles dans les environs de Jharia. J'ai posé quelques questions au photographe Seb Heseltine, qui a visité la ville en 2015, pour qu'il m'en dise un peu plus sur les conditions de vie et de travail dans la région.

VICE : Comment en es-tu venu à t'intéresser à Jharia?
Seb Heseltine : Disons que j'ai toujours été fasciné par la découverte de nouvelles cultures. Quand le moment est venu de préparer notre projet de fin d'études, j'avais l'idée un peu naïve de montrer un endroit qui m'était complètement inconnu. Au cours de l'année, j'ai commencé à vraiment apprécier le travail de Steve McCurry, notamment celui sur l'Inde.

Quand j'ai entamé mes recherches, les débats sur le classement de l'Inde en tant que pays en voie de développement ou pays développé m'ont poussé à m'intéresser à l'une de ses régions industrielles. C'est là que j'ai appris à quel point le charbon était vital pour ce pays, et à quel point la situation à laquelle Jharia faisait face était compliquée.

Ta principale motivation était-elle de sensibiliser le public, ou de rendre compte de la situation pour la postérité ?
On a beaucoup parlé de cette région jusqu'en 2010. Puis en 2012, le gouvernement local a commencé à déplacer ceux dont les habitations étaient menacées par les feux souterrains dans des centres d'hébergement. Je ne sais pas s'il y a eu une suite. Et comme l'année 2016 marque un siècle d'incendies, j'ai décidé de mener l'enquête à titre personnel.

Quels problèmes as-tu rencontrés en prenant ces photos ?
Je dirais que le problème majeur auquel j'ai fait face a été d'essayer de photographier les zones minières et les endroits où les feux faisaient rage. On ne m'aurait pas accordé de visa de journaliste, étant donné que le gouvernement local ne veut pas que l'on s'intéresse à cette région. Même la presse locale ne couvre pas la situation.

Donc tu penses qu'il y a une certaine répression du gouvernement ?
Je pense que oui. Durant ma deuxième semaine d'enquête, le commissaire de police de l'État a appelé mon fixeur, pour lui annoncer que je ne pouvais plus photographier les mines. Les gardes des sociétés minières ont pour ordre de garder un œil sur les photographes, et les habitants sont même payés pour fournir des informations à leur sujet.

Quels moments de ton séjour t'ont le plus marqué ?
J'ai entendu beaucoup d'histoires de personnes qui tombent dans le feu. Une semaine avant mon arrivée, près de la ville de Dhanbad, un garde de BCCL Mining avait trouvé la mort dans les flammes. Il m'a aussi été difficile de rencontrer la famille de l'un des enfants que j'ai photographiés ; son corps était couvert de brûlures graves et les blessures risquaient de s'infecter à cause des insectes et du manque de soins médicaux.

Les habitants de Bokahapadi ont peur des gaz toxiques et des incendies qui menacent leur village, mais ils n'ont pas d'autre choix que de rester. La fouille des mines, c'est leur gagne-pain, ils doivent manger et envoyer leurs enfants à l'école. S'ils s'installent dans des centres d'hébergement, [en juillet 2015, la compagnie minière BCCL a construit des logements pour 2 500 de ses 15 000 employés] ils auront plus de trajet à faire, et donc, ne gagneront plus assez d'argent pour subvenir aux besoins de leur famille. De plus, les personnes qui occupent ces camps sont très mécontentes de leurs conditions de vie.

Comment aimerais-tu que ce problème soit traité ?
Dans l'idéal, j'aimerais voir le gouvernement local prêter plus d'attention aux familles dans le besoin, en remboursant leurs pertes, mais aussi en poussant BCCL à fournir une aide médicale aux personnes blessées à cause de la terre instable. BCCL est l'une des sociétés minières majeures dans la région. J'ai rencontré l'un des principaux militants de Jharia, Ashock, qui a arrêté d'enseigner la physique à l'université locale afin de s'engager à plein temps contre BCCL. Selon lui, les normes de sécurité ne sont pas assez respectées, et les autres compagnies, comme TATA, ont très peu de solutions pour stopper la propagation des incendies.

[En 2012, la société BCCL a déclaré qu'elle avait réduit la zone affectée par les feux de 5,5 m² à 1,35 m².]

Tu peux m'en dire plus sur cette photo ?
Je me suis rendu dans l'un des hôpitaux du coin, où j'ai rencontré le Dr Ashutosh Kumar, ainsi que d'autres employés. Il m'a parlé des conséquences à long terme sur les habitants et les mineurs travaillant dans ces conditions. C'est la radiographie d'un habitant souffrant d'une pneumoconiose [poumon noir], une maladie qui touche souvent les personnes qui travaillent dans les mines sans matériel de sécurité, et qui inhalent de la poussière de charbon pendant de longues périodes. Selon le Dr Kumar, leur espérance de vie moyenne est d'environ 55 ans.