Food by VICE

Comprendre le monde en explorant les pires « buffets à volonté »

Nourriture illimitée et vomis réguliers : j'ai visité la restauration dans ce qu'elle a de plus humiliant pour l'homme.

par Oobah Butler
24 Mai 2016, 5:00am

J'ai toujours éprouvé une fascination morbide pour les restaurants proposant des buffets à volonté. Benjamin d'une fratrie de six gosses, le repas a toujours constitué une source d'angoisse, dans la mesure où mes frères et sœurs ne me laissaient pas vraiment le temps de me servir. Aujourd'hui, c'est sans doute pour cela que je bouffe rapidement, sans prendre la peine de savourer. Dès ma première rencontre avec un buffet à volonté, j'ai su que j'avais devant les yeux tout ce dont j'avais toujours rêvé – de la nourriture à profusion, qui ne se raréfie jamais. Malgré ce plaisir immense, j'ai rapidement compris que je me faisais avoir à chaque fois que je prenais le chemin de mon Chinois préféré. Le restaurant à volonté survit grâce à l'arrogance qui caractérise tous les êtres humains. À savoir, dans ce cas-là, la conviction de pouvoir bouffer comme Paul Newman dans Luke la main froide alors que votre estomac ressemble à un testicule de taille moyenne.

À l'âge de 13 ans, j'avais pour habitude de maximiser mon bonheur en respectant à la lettre un programme culinaire précis : bouffer autant que possible, traîner mon corps jusqu'aux chiottes, me faire vomir, revenir à table, et bouffer de nouveau, tel un hédoniste antique renonçant au précepte du « rien de trop ». Puis, l'âge aidant, j'ai renoncé à ces expériences gargantuesques. La relation fusionnelle entre mon organisme et les buffets à volonté a brusquement cessé.

Il y a quelques années de ça, j'ai emménagé à Londres. J'étais un pauvre vivant dans l'une des villes les plus onéreuses au monde. Là, mon obsession a repris. Comment pouvais-je niquer le système et profiter au maximum de mon maigre salaire ? Eh bien, en retournant à mes premiers amours. Laissez-moi vous filer quatre petits conseils qui vous permettront à vous, les prolétaires des temps modernes, d'apprécier des moments d'opulence éhontée.

DU SODA, COMME S'IL EN PLEUVAIT

Tout a commencé à Brixton, un quartier situé dans le sud de Londres – connu pour sa communauté jamaïcaine. Il faisait chaud, très chaud. J'avais besoin d'un remontant, à cause de la pâteuse qui me paralysait depuis des heures. Le problème, c'est que je n'avais pas une thune. J'avais paumé ma carte bleue pour la troisième fois en quatre mois. Les seuls objets en ma possession étaient les suivants : des clés, le capuchon d'un stylo, et un ticket de caisse datant de la veille. J'avais bouffé au Nando's, une chaîne de restaurants célèbre en Grande-Bretagne, qui propose des boissons à volonté. J'avais bu un verre. Un seul verre. Tel un révolutionnaire se dressant devant un tank sur la place Tiananmen, j'ai pris la direction du Nando's avec une bouteille en plastique trouvée par terre.

Après avoir franchi l'entrée, je me suis retrouvé nez à nez avec le distributeur de boissons. J'ai pris mon courage à deux mans, et ai rempli ma bouteille de deux litres avec du Coca. Je regardais nerveusement à droite, puis à gauche. Rien. Personne ne venait à ma rencontre pour me demander ce que je foutais. Aucun manager n'était à l'horizon. J'ai dégusté de petites lampées de fraîcheur pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que mes gencives deviennent douloureuses. J'ai rarement ressenti une telle plénitude de toute ma vie. L'impression de profiter d'un système complètement indécent est une réelle satisfaction. J'ai compris que je n'aurai plus jamais soif, et cela grâce à un simple ticket de caisse.

UNE LONGUE JOURNÉE DE RIPAILLE

Le lendemain, je me suis pointé dans le quartier de Camberwell avec un nouvel objectif en tête. Je désirais passer ma journée entière dans un seul et unique restaurant chinois à volonté, avec mon ordinateur pour passer le temps entre les repas. Je n'étais jamais entré dans ce lieu sordide, qui ressemblait à un tripot mal famé destiné aux amoureux de courses de lévriers. Pourtant, à l'intérieur, le lieu était en ébullition constante. Les habitués parlaient aux serveurs pendant des heures, des mecs dévoraient le contenu de leur assiette, les gamins hurlaient – on se croyait au Casino Cafétéria de Villenave d'Ornon, le temple sécularisé du « ça ne coûte pas plus cher de bien manger ». Mon petit-déjeuner consistait en une succession de nouilles, de riz, de chips et d'algues. Au bout d'une demi-heure, je n'en pouvais plus. J'avais envie de disparaître de la surface de cette Terre. Si vous vous demandez à quoi ressemble quelqu'un qui se hait encore plus qu'il ne hait Adolf Hitler et Harald Schumacher, jetez un coup d'œil dans un restaurant chinois à volonté.

Le lieu se vidait et se remplissait par vagues successives, soumettant la salle à un roulis perpétuel. Je n'avais toujours pas échangé le moindre mot avec un serveur. Midi pointait le bout de son nez, et je ne pouvais plus rien avaler. La vision d'un rouleau de printemps me donnait la gerbe. J'ai fini par m'endormir à table. Quelques dizaines de minutes plus tard, je me réveillais. Personne n'était venu me déranger. À cinq heures et demie, j'avais de nouveau faim, mais je n'avais toujours rien appris de mes erreurs – je bouffais comme un ogre et refusais d'admettre que je n'étais qu'un nain au royaume des gros mangeurs. Je n'en pouvais plus. J'en avais fini pour aujourd'hui.

LE BLUFF DU BUSINESSMAN

Le lendemain, je me rendais dans un restaurant situé dans une gare londonienne. Le buffet était composé de pâtes et de pizzas, et était ravitaillé toutes les vingt minutes. J'avais pris soin de plaquer mes cheveux vers l'arrière, mettre mon plus beau costume et trimballer une mallette – afin de ressembler aux milliers de mecs déprimés qui passent leur journée à arpenter le bitume de la capitale britannique. Le subterfuge a fonctionné. Un serveur m'a installé près d'une fenêtre, en croyant que j'étais l'un des plus jeunes millionnaires du pays. En 30 minutes, j'avalais tout ce qui me passait sous la main, et même plus.

En payant la note, je demandais au serveur si je pouvais embarquer quelques parts de pizza pour les donner à mes lévriers. « C'est interdit dans ce restaurant, désolé. » Aucun problème. Parfois, il faut accepter les règles en place. Il faut se soumettre à l'autorité, et comprendre que nous ne sommes que des pions dans ce vaste jeu d'échecs qu'est le monde contemporain. J'ai chopé ma mallette, et ai pris la poudre d'escampette. J'avais vraiment l'air du parfait businessman, jusqu'à ce que j'ouvre mon attaché-case...

Des pizzas ! Des pizzas sans fin ! Des parts et des parts de pizza. Le rebondissement de mon histoire, le deus ex machina de mes pérégrinations gastronomiques. Tu ne veux pas me donner deux parts pour mes chiens imaginaires ? OK ! Eh bien, me voilà avec 26 morceaux délicieux ! Prends ça, système consumériste et égoïste ! Quatre jours de bouffe gratuite pour 7,49 livres. Boom !

JUMEAUX MAIS PAS TROP

Regardez cette photo. Non, il ne s'agit pas d'une illusion menée d'une main de maître par Sylvain Mirouf. Voici mon pote Gavin. Gavin et moi avons décidé de mener à bien le casse du siècle, celui qui étonnera Albert Spaggiari, Jean Gabin et George Clooney. Jimmy's allait être notre victime.

Pour les non-initiés, Jimmy's est le nom d'une chaîne de restaurants qui a érigé le buffet à volonté en art du XXIe siècle. Une bouteille en plastique ou une mallette n'allait pas suffire à profiter du système. C'est pour cela que j'ai fait appel à mon pote Gavin. À exactement cinq heures et 55 minutes, mon pote Gavin est entré chez Jimmy's pour y bouffer à volonté, le tout arrosé d'une bonne bière.

Après avoir profité du raffinement de cet établissement et avoir avalé la moitié de sa bière, mon pote Gavin m'a envoyé un SMS. En retour, je l'ai appelé, ce qui a eu pour effet de lui faire quitter le restaurant afin de répondre au téléphone dans la rue. Profitant d'une zone dissimulée située tout près de la devanture, nous avons échangé nos rôles, et j'ai remplacé mon pote Gavin à l'intérieur du restaurant. J'ai dégusté sa bière tout en me resservant allégrement en nourriture. À six heures et 56 minutes, je payais la note. Génial, n'est-ce pas ?

Je venais donc de passer plusieurs jours à gober des substances qu'un animal coincé au beau milieu de l'Afrique subsaharienne refuserait d'avaler. Mais ce que j'avais eu en bouche était bien différent d'une simple huile de palme. J'avais goûté à la liberté. Les buffets à volonté, c'est ça : la liberté totale, une bulle d'anarchie dans un monde qui tend à dominer le moindre aspect de votre existence, que vous le vouliez ou non.

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