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LE NUMÉRO FILM

Lars Von Trier

Lorsque Lars von Trier présente un nouveau long-métrage, il le fait à Cannes. Il y va dans une caravane spécialement aménagée, parce qu’il déteste voyager...
6.10.09

Lorsque Lars von Trier présente un nouveau long-métrage, il le fait à Cannes. Il y va dans une caravane spécialement aménagée, parce qu’il déteste voyager et qu’il s’aventure rarement en dehors de son Danemark d’origine, où son statut de fierté nationale est uniquement dépassé par le nombre de gens qui pensent qu’il est le plus gros weirdo de tous les temps. Il est réputé pour être ultra-agressif avec les journalistes, il est plus névrosé que tous les gens que vous connaissez (réunis), et son ­nouveau film, Antichrist, est un essai particulièrement dérangeant mettant en scène mutilations génitales et animaux qui parlent. Il l’évoque lui-même de cette façon : « Je suis entré dans ma phase anale. Antichrist est une sorte de caca puéril qui a tout taché sur son passage. J’en ai fini d’être le garçon timide du fond de la classe. » Cette phrase vient d’un mec connu pour avoir propulsé Björk dans le mainstream en la faisant tourner dans Dancer in the Dark. Sans vouloir s’aventurer dans un discours freudien, on pourrait penser que la partie la plus extrême de sa personnalité a quelque chose à voir avec sa mère. Pour donner à son enfant un bon génome, elle a couché avec un jeune homme brillant qui n’est pas le père avec lequel Lars a ­grandi. Elle lui a donné une « éducation libre » : il est pratiquement sorti tout seul de son vagin et a traîné à droite à gauche comme bon lui semblait, dès son plus jeune âge. Plus tard, sur son lit de mort, la mère de Lars finira par lui dire que l’homme avec lequel il a grandi n’est pas son vrai père. Et à présent, Lars est un génie excentrique, et c’est un peu ce qu’elle voulait au tout début. On ne peut pas que gagner, pas vrai ? Vice : Alors, de quoi devrions-nous parler ?
Lars von Trier : Je n’en ai aucune idée, mais merci beaucoup pour les magazines. Le Mental Illness Issue était très subtil. De rien. Qu’en est-il de vos propres problèmes mentaux ? De quoi avez-vous peur ?
Eh bien, je suis un névrosé multiple, un hypocondriaque, et je suis terrifié par toutes les choses que je ne peux pas contrôler. Je pense que mon filtre mental est totalement baisé, trop de choses s’y entrecroisent et ça finit par me submerger. Certains d’entre nous sont juste nés avec des filtres pourris. De fait, je prends un nombre de pilules effrayant et je vais voir mon psychiatre régulièrement. Quel genre de pilules ?
Écoutez, j’ai un très bon psy et je ne vais pas discuter de mes ordonnances avec vous. L’antidépresseur que je prends est à présent assez obsolète, il vient d’avant l’âge d’or du Prozac. Ça a l’air d’assez bien fonctionner, donc je n’ai pas très envie d’en changer. Je n’ai pas peur des médocs. J’ai essayé des tonnes d’antidépresseurs dans ma vie et je n’aurais aucun scrupule à en essayer d’autres. Et qu’en est-il de vos scrupules artistiques ? Vous n’avez pas peur de perdre votre créativité si jamais vous arriviez à réparer votre filtre pourri ?
Quand je déprime, je déprime momentanément. Donc, si une pilule pouvait me faire aller mieux mais me métamorphosait dans le même temps en réalisateur chiant, eh bien, j’en aurais rien à foutre. Mais ce n’est pas comme quand je gobe un Valium en buvant un pack de six. Je ne deviens pas insensible, quoi. Votre dernier film, Antichrist, est resté longtemps en préproduction, et lorsque vous avez enfin commencé à tourner, tout le monde au Danemark était là : « Lars revient au top ! » Mais au top depuis où, exactement ?
Il y a deux ans, j’étais en dépression. Je ne pouvais même pas me lever du lit. Je pense que mes peurs et mes phobies m’étouffaient, j’avais besoin de faire le ménage et de me recharger. C’était comme si mon corps s’était endormi pour me sauver de mon esprit. Je suis un control freak absolu, mais quelquefois t’es juste obligé de laisser tomber, et le faire ne fut finalement pas si déplaisant que ça. Et vous étiez sorti d’affaire quand vous avez commencé à tourner Antichrist ?
Pas du tout, mais pour sortir de la dépression il vaut mieux se voir à travers des yeux différents, se confronter à la peur et instaurer des sortes de rituels. Quand on a fait Antichrist, c’était moi qui me rebellais contre mon état mental d’alors, mais j’étais loin de pouvoir revenir au top. Je ne contrôlais plus Antichrist, je revenais juste au boulot pour fuir mes problèmes mentaux. C’était une expérience horrible. Est-ce que vous vous servez de vos luttes personnelles dans votre travail de réalisateur ?
Bien sûr. Ça doit être un combat permanent, et pas seulement avec mes propres démons. Je m’impose souvent des contraintes comme j’ai pu le faire avec le Dogme. En te refusant certains plans dans certaines zones de tournages, tu peux imaginer une autre scène dans un autre espace et repenser les choses comme bon te semble. Tarkovski a fait ses meilleurs films sous la censure soviétique. Quand est-ce que vous vous êtes rendu compte que vous aviez des problèmes mentaux ?
Assez tôt. Quand j’étais un petit garçon, j’étais horriblement effrayé à l’idée de mourir dans mon sommeil, de ne jamais me réveiller. L’école est un cauchemar pour moi aussi, j’ai passé des moments horribles là-bas. J’ai développé une forme de claustrophobie des salles de classe. J’avais aussi peur d’aller dehors, parce que je sentais que j’aurais pu me faire brutaliser à tout moment. Je n’étais pas physiquement capable de me défendre, mais dans le même temps, j’étais assez arrogant et je ne voulais jamais reculer. C’est un cocktail de sentiments assez merdique, donc à un moment, j’ai décidé de ne plus sortir du tout pour éviter toute confrontation. Et vous aviez ce genre de parents très progressistes qui refusaient que vous fassiez quoi que ce soit contre votre gré ?
Ouais. L’école, le dentiste ou n’importe quoi, j’étais responsable de tout ça depuis très jeune. Quand j’ai laissé tomber les cours pendant un petit moment, le psychologue de l’école m’a appelé pour que je vienne le voir. Je devais avoir 12 ans. Il m’a dit que la prochaine fois que je referais ça, les flics allaient venir me chercher. Je veux dire, il était au maximum de sa sagesse en disant ça. Je savais que c’était du pipeau. Parlons un peu plus de votre enfance. Vous aviez cette caméra 8 mm et vos parents communistes continuaient à vous amener dans leurs camps de naturistes…
Ah ah. Je vois où vous voulez en venir en disant ça, et la réponse est : « Non. » Je n’ai pas filmé ces trucs. Quand j’étais gosse, c’était parfaitement normal, parce que mes parents n’étaient pas gênés par leurs corps. Dans Antichrist, vous avez dû en passer par les rudes épreuves d’un réalisateur porno. Vous pouvez m’en dire plus à propos de la doublure bite de Willem Dafoe ?
Oh oui, Horst. C’est une star du porno que nous avons utilisée pour les doublures dans la scène d’éjaculation. Il avait été branlé pendant quinze minutes et personne ne comprenait pourquoi il ne jouissait pas. Il s’est avéré qu’il attendait juste qu’on lui donne le signal. C’est de ma faute, je pense.

Antichrist (2009)

Qu’est-ce que vous pensez du naturisme en tant qu’adulte ? En privé, je veux dire.
Je suis absolument pour ! J’essaie d’utiliser le moins possible mon slip de bain. C’est assez bizarre mais, lorsque des actrices américaines viennent ici, elles flippent de devoir se montrer nues dans les vestiaires. Je suppose que c’est une de nos différences culturelles. Ouais, en parlant de ça, vous êtes réticent à l’idée de faire Wasington et ainsi de finir votre trilogie américaine parce que vous ne voulez pas vous mettre à dos encore plus d’Américains ?
Je n’ai pas spécialement envie de me les mettre à dos, mais je suis certain que l’industrie cinématographique américaine est extrêmement dominante, et qu’un peu de résistance dans tout ça ne peut pas faire de mal. Dans une interview d’il y a quelques années, vous disiez que la présence d’un Noir en tant que président dans 24 heures chrono était puante de politiquement correct. Dans le mille !
Ouais, je ne l’avais pas vue venir celle-là, mais je pense que c’est tout de même une bonne chose. Du moment qu’ils n’élisent pas une femme. Tout à fait.
Je plaisante, bien sûr. Bien entendu, mais vous avez l’air de bien aimer embêter les femmes en général, et vous avez brisé Björk. Nom de Dieu, c’est quoi votre problème ?
C’est peut-être parce que je n’ai jamais été bon pour parler aux femmes, mais lorsqu’elles travaillent pour moi, elles ont un contrat, elles doivent m’écouter et faire ce que je leur dis. C’est une sorte de revanche sur votre jeunesse nerd ?
Franchement, c’est vrai que j’ai beaucoup poussé Björk, peut-être trop, mais j’ai aussi été très content de sa performance. Elle a donné tout ce qu’elle avait. Un réalisateur donne tout ce qu’il peut pour obtenir le jeu qu’il veut d’un acteur, c’est son boulot, et parfois il est obligé de faire resurgir des vieux souvenirs et expériences pour ­parvenir à ses fins. J’ai d’habitude de très bons rapports avec mes actrices, mais ça n’a pas été le cas pour Björk. Et à présent, elle ne jouera plus jamais.
Ouais, et ce n’est pas tout, elle a même écrit à Nicole Kidman pour la dissuader de faire Dogville. Ah ouais ? Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
Elle lui a écrit que j’avais détruit son âme. C’est un peu abstrait.
Ça doit être un truc islandais. Je ne cherche certainement pas à détruire l’âme des gens. OK, donc quand vous n’êtes pas en train de détruire l’âme des gens, qu’est-ce que vous faites pour vous amuser ? J’ai entendu dire que vous étiez un dingue de flingues.
« Dingue de flingues » est un peu trop fort à mon goût. C’est plus une fascination pour le détail et la belle mécanique. Quand j’étais gamin, j’ai lu tous les livres de James Bond et ils décrivaient comment il avait échangé son Beretta pour un Walther parce que le Walther ne s’enrayait jamais. J’aimais bien ce genre de trucs. Ça a quelque chose à voir avec votre souci du contrôle de soi ?
Euh, peut-être, comme je ne me suis jamais senti capable de gagner un combat physique, mais honnêtement, je n’ai jamais fantasmé sur le fait de charger quelqu’un avec un flingue. Juste les canards. Vous chassez ?
Oui, mais pas autant que j’aimerais. Je ne suis pas un chasseur accompli, mais je possède en effet un fusil. Mais vous avez une femme et des enfants. Vous n’avez pas peur que, si jamais ça devenait un vrai bordel dans votre tête, vous pourriez prendre votre fusil et…
Exécuter ma famille ? Oui.
Pas vraiment. Je pense que quand les gens font ça, c’est souvent dû au fait qu’ils ne disposent d’aucun exutoire à leur frustration, qu’ils l’emmagasinent jusqu’à exploser. Mais si tu veux tuer quelqu’un, tu n’as pas vraiment besoin d’un fusil. Un couteau fait largement l’affaire. Mais attendez une seconde, je ne pense pas que les gens doivent s’entretuer, hein ? C’est la citation à retenir ?
Oui, s’il vous plaît. J’ai aussi des loisirs moins violents, comme le jardinage. Le jardinage ?
Ouais, mais en y repensant, ce n’est pas un très bon exemple. Ça a l’air assez idyllique n’est-ce pas, l’insouciant jardinier avec sa pelle en train de regarder les nuages touffus dans le ciel. Mais le jardinage consiste essentiellement en un génocide ethnique dans lequel vous jouez le rôle de Dieu, où vous décidez de faire pousser le chou-fleur et d’exterminer tout le reste. Et à la fin de tout ça, vous déracinez les choux-fleurs et les mangez tous. C’est sanglant. Là encore, tout est affaire de contrôle.
Tout à fait. C’est votre idée du bonheur, avoir le contrôle ?
Oui, être sur un plateau où tout le monde ferait ce que je lui dis de faire. Oh, allez, qu’est-ce qui rend Lars von Trier content ?
Très bien, Lars von Trier veut être soumis ! Juste perdre le contrôle pour un court et magnifique instant. Ça me rendrait vraiment ­heureux. La soumission. Le nouveau film de von Trier, Antichrist, est toujours en salle.