FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO DES NOUVELLES DU MONDE

Notre héros

Robert Fisk vit à Beyrouth depuis plus de trente ans. Il est journaliste, auteur à succès, et correspondant au Moyen Orient pour le journal britannique The Independent. Il a reçu des centaines de récompenses internationales et couvert tous les grands...
10 septembre 2007, 10:00pm

Photo : Katia Jarjoura

  Robert Fisk vit à Beyrouth depuis plus de trente ans. Il est journaliste, auteur à succès, et correspondant au Moyen Orient pour le journal britannique

The Independent

. Il a reçu des centaines de récompenses internationales et couvert tous les grands évènements de la région: la guerre civile algérienne, la révolution iranienne, la crise des otages américains à Beyrouth, le conflit Iran-Irak, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et celle de l’Irak par les USA.

Son dernier livre

La Grande Guerre pour la civilisation

(éd. La Découverte) est un passionnant témoignage de 1 300 pages sur l’histoire récente du Moyen-Orient. On avait envie de le rencontrer.

Vice: Le métier a beaucoup changé depuis vos débuts il y a trente ans?

Robert Fisk:

Oh que oui, énormément, surtout les technologies. On n’avait pas de portables, pas de satellites. On devait utiliser les télex. J’en ai encore un à la maison. J’ai même pris un cours de deux ans à Dublin sur l’entretien des machines à télex. Quand j’étais à Kaboul en 1980, pendant l’invasion soviétique, et que ma machine à écrire refusait de taper la lettre «a», j’ai pu la réparer et envoyer mes articles à temps. Des années plus tard, en 1993, en Bosnie, alors que j’essayais d’envoyer un feuillet par satellite, mon ordinateur n’arrêtait pas de dire «Erreur disque», mais je ne savais pas réparer ce truc.

En quoi cela a-t-il affecté le journalisme?

Plus les machines sont devenues sophistiquées, plus le journalisme s’est appauvri politiquement. Les journalistes ne sont plus indépendants. Ils ont les capacités techniques de faire leur boulot mais ils sont à la merci des multinationales qui les financent. Ils doivent aussi composer avec les institutions locales pour pouvoir émettre en territoire étranger. Par exemple, pendant la guerre des Balkans, les équipes télé ont dû conclure des accords avec le gouvernement serbe pour pouvoir installer leurs systèmes de communication. Si vous acceptez de «coopérer», vous perdez la liberté de rapporter correctement les deux côtés d’une histoire. Le journalisme de reportage est devenu merdique parce qu’il n’y a plus de journalisme de terrain, comme cela a pu exister, par exemple, les premiers jours où nous sommes arrivés à Tripoli. On a suivi de vraies batailles de rue, au cœur de la ville, sans être embêtés par les forces de sécurité.

Un combattant pro-syrien pète un câble au RPG à Tripoli, Liban, en octobre 1985, quelques jours avant l’occupation de la ville par l’armée syrienne Photo: Getty

Vous avez été bien accueilli par les habitants des pays que vous avez couverts?

Oui, ça s’est toujours bien passé parce qu’au Moyen-Orient, les gens sont ouverts aux étrangers. C’est une tradition musulmane. Je suis allé dans les coins les plus reculés du Pakistan, là où ils n’avaient jamais vu d’Occidentaux avant moi, leur premier réflexe a été de m’inviter chez eux pour m’offrir un café. Aujourd’hui, les gens sont un peu plus méfiants avec les étrangers, ils ont peur, à cause de la «guerre contre le terrorisme»—un terme que je hais. Mais pas avec moi, s’ils connaissent mon nom, ils me traitent avec beaucoup de courtoisie. Je suis allé à Tripoli récemment et des gens me reconnaissaient parce que leurs enfants lisent mes articles sur Internet et font confiance à mes analyses.

Le Moyen-Orient est-il devenu plus dangereux pour les reporters?

Absolument, à 120%. On ne peut plus se déplacer librement en Afghanistan, ni en Irak, ou au Pakistan ou en Palestine dans les territoires occupés. Je me souviens du moment où j’ai compris que les journalistes avaient perdu leur immunité. C’était au Liban pendant la guerre civile, en 1983. Des vaisseaux américains bombardaient les monts Chouf. J’étais dans une voiture avec un ami journaliste Terry Anderson et on a été arrêtés à un checkpoint palestinien. Quand il a montré sa carte de presse, un soldat l’a jetée par terre. Il se fichait qu’on soit journalistes. Je me souviens de l’avoir ramassée et d’avoir regardé Terry. Ses yeux me disaient: «On vient de perdre notre dernière protection.» Douze mois plus tard, Terry a été pris en otage par le Hezbollah qui l’ont gardé sept ans. Aujourd’hui, être journaliste au Moyen-Orient se résume aux différences raciales et à la guerre contre l’Occident. Avec ma peau blanche et mes yeux bleus, quand je vais en Afghanistan, je ne peux pas cacher ce que je suis et d’où je viens. Mais si on ne prend jamais de risques, on ne va jamais nulle part. Un jour, pendant la première guerre du Golfe, j’ai dit à une jeune journaliste irlandaise qui me demandait si elle devait y aller ou pas: «Tu ne vas pas mourir! Tu vas faire ton boulot!» Bien sûr, des journalistes meurent, mais c’est rare. Les gens qui vivent dans ces pays en guerre, eux, sont vraiment en danger. Ils meurent par milliers.

Soldats iraniens franchissant la frontière irakienne au début de la guerre Iran-Irak en 1980. Photo: Getty

Vous avez été salement blessé en Afghanistan. Comment c’est arrivé?

C’était en novembre 2001. J’allais vers Kandahar lorsque ma voiture est tombée en panne dans un village près de la frontière pakistanaise. Il y avait une quantité de gens qui avaient fui Kandahar la nuit précédente à cause d’une attaque de B-52. Beaucoup d’entre eux avaient perdu des membres de leur famille au cours du bombardement. Ils étaient amers, et en colère. Lorsqu’ils ont aperçu un Occidental—moi—un gamin a demandé: «C’est George Bush?» Un groupe d’enfants s’est mis à me jeter des pierres, petites. J’étais avec un collègue. De l’autre côté de la chaussée, il y avait un autobus. Le chauffeur nous a fait signe de monter, ce qu’a fait mon collègue. Mais avant que j’aie pu faire la même chose, les enfants ont empoigné ma sacoche et m’ont tiré dehors. Ils ont commencé à me frapper au visage et à la tête à coup de pierres. J’ai vraiment cru que j’allais mourir. Je me rappelle avoir pensé: «Combien de temps faut-il pour mourir?» Lorsque me revient l’odeur du sang coulant sur mon visage, je pense à cette phrase de Lady Macbeth: «Qui aurait pu penser que les veines de ce vieillard contenaient tant de sang?» J’allais m’évanouir lorsque je me suis souvenu de ce que m’avait dit un Libanais pendant la guerre civile: «Lorsque tu es en danger, le pire, c’est de ne rien faire.» Alors je me suis défendu, j’ai commencé à me battre. Finalement, un imam m’a extirpé de là, il m’a pris par le bras et m’a sauvé.

Vous êtes allé plusieurs fois en Irak depuis la chute de Saddam. Vous est-il arrivé d’avoir peur d’être enlevé? 

Bien sûr. Nous faisons tous le cauchemar de nous voir nous-même à la télé, vêtu d’un jogging orangé, un poignard sous la gorge. Lorsque tu couvres un évènement, tu ne peux pas rester à l’hôtel et te contenter de téléphoner. Tu dois sortir dans les rues et voir les choses de tes propres yeux. Il y a, en Irak, en ce moment, un autre correspondant indépendant: Patrick Cockburn. Il prend les risques nécessaires pour couvrir la situation. Moi-même, je ne devrais pas tarder à retourner en Irak.

Un des nombreux tas de corps massacrés à Sabra et Shatila, Liban, 1982. Photo: Reuters

Quel a été selon vous le plus beau scoop de votre carrière?

C’était en 1996, lorsque Israël a bombardé le camp des Nations unies de Cana, dans le sud du Liban. Cent six personnes ont été tuées, pour la moitié des enfants. Israël a aussitôt affirmé ne pas savoir que sa cible était un camp des Nations unies, et j’ai prouvé le contraire. J’ai obtenu une vidéo montrant un drone israélien au-dessus du camp. L’officier des troupes des Nations unies qui me l’a donnée m’a dit: «Les enfants qui sont morts dans le camp avaient le même âge que les miens.» Le lendemain, j’ai pris l’avion pour Londres et j’ai demandé à tous les chefs de service de mon journal de visionner la cassette du drone survolant le camp. On pouvait même entendre un officier des Nations unies qui criait: «Au secours! Au secours! On nous bombarde!» L’histoire a fait les trois premières pages de l’édition du lundi. Sous le titre: «Une vidéo coule Israël.» Après cela, j’ai été interviewé une douzaine de fois et nous avons envoyé des copies de la vidéo à tous les principaux médias.

Y-a-t-il une histoire qui a changé votre vie? Qui l’a vraiment transformée?

Le massacre de Shabra et Shatila en septembre 1982. J’ai passé toute cette journée, le 18 septembre, à enjamber des morts, des corps d’enfants, de femmes, d’hommes et même de chevaux. Mes mains sentaient la mort. Ce jour-là, je me suis dit: «Je n’aurai plus jamais peur d’être taxé de racisme ou d’antisémitisme. Je ne me soucierais plus de ce que les gens pourront dire. Je tiendrais tête à quiconque oserait mentir et dire que je suis antisémite.» Les Israéliens ont observé tout le massacre et ont laissé faire.

Que faites-vous contre le stress?

Je déteste ce mot et je déteste quand on demande aux journalistes: «Comment faites-vous face? Avez-vous besoin d’une aide psychologique?» Des conneries. Désolé. Les gens qui souffrent et qui sont tués pendant les raids aériens, eux, ils ont besoin d’aide. Nous, non. Nous sommes fort bien payés. Nous pouvons rentrer chez nous si nous le voulons, et en classe «affaire».

Je reformule. Comment vous relaxez-vous?

J’écoute de la musique. J’ai la totalité des œuvres de Bach. Je lis beaucoup de poésie. Je lis aussi Shakespeare. Je n’ai jamais oublié un extraordinaire poème de W. H. Auden. Je crois qu’il est intitulé: «Épitaphe d’un tyran». Il a été écrit à propos de Staline mais il pourrait aussi bien s’appliquer à Saddam. «Une certaine perfection est ce qu’il recherche/Et la poésie qu’il inventait était facile à comprendre/Il connaissait la folie des hommes sur le bout des doigts/Et s’intéressait grandement aux flottes et aux armées/Lorsqu’il riait, les honorables sénateurs éclataient de rire/Et lorsqu’il pleurait les petits enfants mourraient dans les rues.» Je crois qu’il faut transformer l’Histoire en art pour vraiment la comprendre.

Votre travail affecte-t-il votre vie personnelle?

Je crains que ma vie personnelle ne se confonde avec le journalisme. Ça laisse peu de place pour autre chose.