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LE NUMÉRO MODE 2011

Gilbert Segas bosse dans la canne

Gilbert Segas est le propriétaire de la seule boutique spécialisée dans les cannes de collection de Paris. C'est un bonhomme volubile qui a connu une carrière de comédien de théâtre, de décorateur...

par Julien Bécourt
11 Avril 2011, 12:00am



Gilbert Segas est le propriétaire de la seule boutique spécialisée dans les cannes de collection de Paris. C’est un bonhomme volubile qui a connu une carrière de comédien de théâtre, de décorateur et de tenancier de boîte de nuit avant de se recycler dans l’antiquité. Malgré son âge respectable, Segas n’a rien perdu de sa coquetterie de dandy et nous a demandé de le photographier de loin parce qu’il venait de se bousiller un œil en ­tombant sur un coin de table. On a ensuite passé une heure au premier étage de son antre aux rideaux de velours rouge et aux murs tapissés de cannes, de masques primitifs et de bibelots grivois. On aurait pu continuer à bavarder comme ça pendant des plombes, en s’émerveillant à chaque fois davantage devant ses incroyables trophées. Segas est aujourd’hui le dernier patron du seul business qui ne s’est jamais démodé en trois siècles d’existence. Il avait pas mal de choses à nous raconter pour rattraper le temps perdu.

Vice : Comment vous est venue cette passion pour la canne ?
Gilbert Segas :
Eh bien, il y a des spécialistes des bijoux, des armes anciennes ou de l’argenterie, moi c’est la canne. C’est mon objet de prédilection depuis trente ans. Pour tout vous dire, j’ai été comédien pendant vingt-cinq ans et j’avais quelques cannes dans ma garde-robe. J’ai dû me recycler dans l’antiquité pour des raisons économiques. Au départ, j’avais une trentaine de cannes et je me suis mis avec mon frère Miguel à faire les salons d’antiquités. J’ai une formation de menuisier et d’ébéniste tout en étant décorateur et comédien. J’ai tenu une boîte de nuit, aussi.

Vous avez donc eu des tonnes d’activités différentes avant la canne.
Oui, je suis un enfant de la balle. J’ai même été travelo. Mon frère aussi, ma femme aussi, mon père aussi. Toute la famille !

Comment ça travelo ? Vous voulez dire « transformiste » ?
Oui, enfin c’est la même chose. C’est ça être comédien. Être capable de jouer n’importe quel rôle. Le départ de la collection de cannes, ça remonte à... C’était l’accessoire indispensable d’un comédien de boulevard. Notre troupe proposait des spectacles de toutes catégories, on pouvait passer du Pays du ­sourire à J’y suis j’y reste du jour au lendemain.

C’était à Paris ?
Non, dans un théâtre à Rouen. On faisait des tournées qui passaient parfois par Paris. On cachetonnait à la radio, à la télé, au cinéma, dans Paris aussi, mais essentiellement en province. On jouait surtout localement, dans le dernier théâtre indépendant de France. Tous les autres étaient sur le régime municipal, mis à part à Paris. On était le seul théâtre suffisamment fou ou couillu pour tenir la baraque avec une capacité de 350 places. On a tenu comme ça pendant quinze ans.

C’était une affaire de famille ?
Exclusivement, oui. Mon père était patron, directeur et premier comique, mon frère Miguel était dessinateur de costumes, costumier et comédien, ma femme était fantaisiste et chorégraphe, ma mère était costumière et moi j’étais l’homme à tout faire : électricien, constructeur de décor, comédien, et tous mes gosses sont passés sur scène. On n’était pas loin d’être des saltimbanques.

Ça remontait à plusieurs générations ?
Ça remontait à que dalle ! Mon père travaillait dans la banque et ma mère travaillait dans rien du tout, elle était fille de bourgeois. Ils se sont rencontrés dans les années trente, au sein d’une troupe de théâtre. Ils se sont plu, ils ont copulé, ils m’ont fait et voilà. C’était une équipe très particulière, on était entre cinq et sept de la famille. On commençait à cinq heures de l’après-midi et on finissait à six heures du matin.

Ça remonte à cette époque votre période travelo ?
Oui. Un soir, mon futur gendre est venu dîner dans notre boîte, sur l’invitation de ma fille avec qui il commençait à fricoter. Sur le coup de 23 h 30, le spectacle commence et je l’entends dire : « Qu’est-ce que c’est que ces vieilles pétasses qui montent sur scène ? » Et je lui réponds : « Ça, c’est mon grand-père ! » Dans ce spectacle, ma femme faisait une imitation de Liza Minnelli dans Cabaret, habillée en homme. Quand elle arrive sur scène, il demande : « C’est qui ce mec-là, il a une drôle de tête ? » Ma fille répond : « C’est ma mère ! » Ah, ah.

Ça a tenu combien de temps ?
À peu près trois ans. Ça marchait tellement bien qu’on était obligés de faire deux spectacles dans la même soirée. Et puis un jour, on s’est fait boucler par les flics avec des procès insensés sur le dos qui ne correspondaient à rien du tout.

Juste pour vous faire chier ?
Il faut partir du principe que dans le domaine de la nuit, c’est soit les flics, soit les macs qui vous rackettent. D’une manière ou d’une autre, il faut casquer. Nous, on n’était pas habitués à ce système, on n’avait pas compris. Sans compter que notre père était d’une honnêteté scrupuleuse et borné comme un Breton. On n’avait pas compris qu’il nous fallait des videurs, mais surtout qu’il fallait filer l’enveloppe pour être tranquille. À la fin, les flics du coin ne venaient même plus parce que mon père ne voulait pas se laisser intimider. On a fini par fermer.




C’est là que les cannes entrent en jeu ?
Oui, avec mon frère Miguel, on s’est dit : marre de ces conneries, on arrête et on se lance dans l’antiquité. On avait quelques contacts à Rouen, dont l’organisateur du Salon de l’antiquité. On se dit, merde, c’est quand même pas mal ce truc, d’un coup on gagne beaucoup plus. Et on s’est lancés là-dedans en revendant tout ce qu’on avait comme accessoires, mobilier et tout le bastringue. Jusqu’au jour où je me dis, on n’a qu’à mettre en vente ma collection de cannes.

C’est une spécialité qui n’existait pas avant vous ?
Non. Quand on allait chez des antiquaires pour en trouver, ils nous répondaient toujours qu’ils n’en avaient pas. On devait faire le tour du magasin et on finissait par en dégoter deux ou trois, dans le porte-parapluies, planquées derrière une commode ou dans des tiroirs, n’importe où mais on en trouvait.

Vous continuez à en trouver dans les brocantes ou les vide-greniers de campagne ?
Non, pas la qualité qu’on recherche en tout cas. Depuis plusieurs années, on ne se fournit qu’en rachetant des bouts de collections vendues aux enchères dans des salles des ventes. Pendant quinze ans, on a fait le tour des gros salons de France, un peu l’Italie, un peu la Suisse, un peu la Belgique. On a donc fini par constituer un fichier, jusqu’au jour où des collectionneurs à l’Orangerie de Versailles nous ont convaincus de nous installer à Paris. On a trouvé cette boutique et ça fait vingt-sept ans qu’on est là.

Comment interprétez-vous ce fétichisme de la canne ? Ça a une connotation un peu phallique, non ?
La canne, c’est un objet très particulier, c’est avant tout un emblème de pouvoir très machiste.

Il y a pourtant bien des femmes qui utilisent des cannes, non ?
Très peu, ça n’a pas marché très longtemps.

Hé, ma grand-mère avait une canne.
Ah oui, mais c’est des cannes de merde, ça ! C’est pas des cannes, c’est des bâtons orthopédiques.

Merci pour elle.
Les cannes telles qu’on les concevait au XIXe siècle avaient avant tout une connotation de pouvoir. Parce qu’en fin de compte, la canne a eu plusieurs périodes : au Moyen Âge, alors qu’ils étaient tous à cheval, on ne pouvait pas concevoir un mec se promenant avec une canne. C’était un bâton de pèlerin, tout au plus. À partir de Louis XIII, la canne est devenue un objet de cour. C’était un instrument de pouvoir détenu seulement par la royauté, l’équivalent d’un sceptre, quoi. Louis XIV, qui était une espèce de petit bondard, s’en est servi comme d’un emblème. Ça la foutait mal pour un roi d’être court sur pattes et trapu. Pour se donner plus d’importance, Louis XIV avait donc adopté de grands talons rouges et une perruque démesurée. Il lui fallait donc une canne haute qui lui donnait de la prestance et l’obligeait à se redresser.

Puis tout le monde s’est mis à en porter pour être aussi élégant que le roi.
C’est surtout un symbole de la liberté nouvellement acquise. À partir de ce moment-là, c’est la grosse canne qui est à la mode. Sous l’Ancien Régime, les maîtres à danser avaient de grands manteaux avec de grandes basques et de grandes poches dans lesquelles ils glissaient leur « pochette » – leur violon – qui leur servait à donner la cadence chez les nobles et les bourgeois. D’un seul coup, ils ne peuvent plus : non seulement la mode a changé, mais tout a ­changé. On n’a plus les grandes poches dans les grands manteaux, les petits manteaux à queue de pie sans poches sont à la mode. Ils inventent donc une canne volumineuse qui contient un violon. Puis, à partir du moment où Johann Wilde invente la canne-violon à Vienne au milieu du XVIIIe, c’est parti, on se met à fabriquer la canne-flûte, la canne-épée, la canne-n’importe quoi. C’est le grand départ de la canne à système.

C’étaient des cannes populaires ?
Pas vraiment, il fallait avoir un peu de fric et surtout envie de les porter.

Et les cannes érotiques, comme celles que vous avez exposées l’an dernier en vitrine et qui vous ont valu une visite de la brigade des mœurs ?
Ça fait partie de la kyrielle de ce qui a été inventé. À la fin du XVIIIe siècle, on intègre à la canne tout ce qui est à la mode, comme l’éventail, la lorgnette, la flûte traversière, la longue-vue... [Il sort une canne dont le pommeau se déplie pour former une longue-vue.] La mécanisation de l’artisanat a démocratisé les cannes-fusils, interdites jusque-là, car le mécanisme de mise à feu était beaucoup trop volumineux pour être installé sur une canne. La canne-épée, qui était jusque-là le privilège de la noblesse, a elle aussi été en vogue à la même période. Le port d’une canne-épée avant la Révolution, c’était un billet pour la guillotine. Il fallait bien continuer à se défendre, parce qu’à cette époque, on craignait à tout moment une attaque des Russes. On prenait donc sa vieille épée et on l’amenait chez un artisan pour lui demander de la planquer dans une canne.

Il y a donc un véritable âge d’or de la canne ?
Oui, et cela se poursuit jusqu’aux prémices de la première guerre mondiale, parce que la canne joue aussi le rôle de déambulateur. Mais à partir du moment où apparaît la voiture, on ne déambule plus, on roule. Il y a un autre élément important qui rentre en ligne de compte dans le déclin de la canne : en 1933, place de la Concorde, l’extrême gauche et l’extrême droite se jambonnent allégrement. Or les groupuscules d’extrême droite ou royalistes – Action Française, les Croix de Feu ou les Camelots du Roi – emploient alors des cannes qui sont soit en acier, soit pleines de plomb, soit pleines de sable et qui leur permettent de casser les jarrets des chevaux des gardes républicains et désarçonnent avec le crochet les cavaliers. D’où l’interdiction formelle de porter une canne en ville en 1933.




Si je comprends bien, la canne était considérée comme une arme blanche ?
Oui, enfin comme arme de choc. Cette interdiction a pour conséquence la faillite presque immédiate de tous les fabricants de cannes qui se retrouvent sans clientèle. Et tout le matériel de fabrication de la canne fout le camp à la casse. Alors que de 1889 à 1914, ça roulait. En 1914, il y a eu un temps ­d’arrêt, parce que forcément, en temps de guerre, on a autre chose à faire que flâner avec une canne à la main. Et puis entre 1918 et 1925, il y a eu quelques concours de fabrication de cannes extraordinaires. Mais c’était conçu comme un accessoire de mode sophistiqué, de la même manière que Lagerfeld peut concevoir une robe importable.

La haute couture de la canne, en quelque sorte.
Oui, il fallait toujours en faire plus. Et à partir de 1933, c’est le coup de grâce. Et ça n’est jamais revenu.

On a quand même vu plus d’une personnalité importante du XXe siècle porter la canne : Breton, Dalí, Mitterrand aussi.
Oui, m’enfin ça n’a jamais vraiment redécollé. Brialy et Gainsbourg ont aussi essayé de relancer la mode, mais ils se sont ramassés. Je ne pense pas que ça ­reviendra, pas plus que le porte-plume Sergent-­major. Ils ont vendu des porte-plume en verre ou des conneries comme ça. Mais c’est fait pour être acheté, offert et posé sur le bureau sans jamais servir.

Quelle est la plus ancienne canne en votre possession ?
Il y a cette canne venue d’Inde, qui remonte au XVIIIe siècle. C’était celle d’un majordome du Maharadja. Mais la plus ancienne est cette canne italienne du XVIe siècle qui vient de Brescia et qui servait pour la chasse au sanglier. [Il appuie sur un bouton et une grande lame sort de l’embout.] C’est une très belle ferronnerie.

Est-ce qu’il existe un profil type de collectionneur ?
J’ai un collectionneur qui est spécialisé dans les cannes d’art populaire. Magnifique. Il collectionne aussi l’art africain et les couteaux. Je connais aussi un type qui a commencé par collectionner les armes à système, du genre pistolet-briquet, pistolet à baïonnette, et un jour, il a découvert l’existence des cannes à système. Il s’est jeté sauvagement dessus, il est parti à telle enseigne qu’à un moment il lui fallait même deux cannes de chaque.

Qu’en est-il des cannes d’art populaire sculptées par des amateurs ?
Ce qui est beau, c’est quand elles gardent ce côté rustre. Les belles cannes d’art populaire sont dans les collections, pas dans les musées.

Même pas dans certains musées d’art brut ?
L’art brut, c’est encore autre chose. Par exemple, la canne que je vous ai montrée tout à l’heure, si elle n’était pas signée Gauguin, elle serait considérée comme de l’art populaire. Mais je n’en ai plus beaucoup, je suis tombé sur un couple de collectionneurs suisses qui thésaurisaient les laques thaïlandaises, mais comme ils ne trouvaient plus de belles pièces, ils se sont pris subitement de passion pour la canne. Rapidement, ils ont constitué une collection extraordinaire. Ils m’ont acheté l’essentiel de mes cannes d’art populaire. Ils n’en ont qu’une dizaine, mais elles sont à se mettre à genoux.

Les cannes sont sculptées dans tous les matériaux ?
Toutes sortes, oui. J’ai quelques cannes en verre, qui se vendent aussi bien qu’un cercueil deux places. C’est trop fragile. Le comédien André ­Luguet collectionnait exclusivement les cannes de verre. Ça, c’est une canne de verre qui fait bocal à bonbons. On y mettait des petits bonbons anglais multicolores qui se vendaient dans la rue. Mais regardez plutôt ça. [Il décroche quelques cannes d’un présentoir.] Celle-ci est en peau d’hippo­potame. Ça, c’est de la queue de bœuf. Celle-là est en os de bœuf, c’est une canne de sorcier, avec du poil de je sais pas quoi à l’intérieur. Ça, c’est du papier compressé, celle-là est fabriquée avec des rondelles de cuir. [Il ouvre un tiroir avec des cannes plus ­débiles les unes que les autres.] Ça, c’est de la corne d’oryx, ça c’est une colonne vertébrale de poisson mais on ne sait pas lequel, ça c’est de la colonne vertébrale de requin. Celle-ci, elle est en fanon de baleine – c’est des espèces de ligaments en corne qui pendent dans la gueule de la baleine et qui filtrent le plancton. Ce sont des lamelles très fines, un peu foutues comme des portes de garage. Ah celle-là, c’est de la mâchoire de cachalot. Les marins avaient l’habitude de faire ça quand ils ne savaient pas quoi foutre.

Comme les taulards, quoi.
Oui, exactement. Celle-là est entièrement en ivoire. Ça, c’est de l’écaille de tortue. L’alcalde espagnol se devait d’avoir une canne en écaille de tortue. Ça, c’est une canne recouverte de peau de serpent.

Elles étaient fabriquées où toutes ces cannes en peau d’animal exotique ?
En Europe, essentiellement. Pour certaines d’entre elles, peut-être en Afrique coloniale.

Et celle-là, qui ressemble à une ronce ?
C’est du fer forgé. C’est pour se faire des gâteries. [Il mime une autoflagellation.]

Je vois le genre.
Bah oui, il en faut pour tous les goûts. La canne, c’est vaste, on n’en finit jamais.