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LE NUMÉRO INTERVIEWS

Un Mec qui nous fait tous passer pour des petits chibres

J’ai connu Kavuye il y a deux ans, quand je m’entraînais avec les rangers de l’Advance Force dans le Congo oriental.

par Ben Anderson
19 Novembre 2008, 11:00pm


J’ai connu Kavuye il y a deux ans, quand je m’entraînais avec les rangers de l’Advance Force dans le Congo oriental. J’avais rencontré l’un d’entre eux lors d’un autre voyage et il m’avait montré un cimetière en m’expliquant qu’un de ses hommes venait d’être abattu. Les rangers gagnent à peine 150 dollars par an. Ils sont bien moins nombreux que les rebelles qui violent et pillent à tout va dans les environs du Parc national de Virunga, à cheval sur les frontières du Congo, du Rwanda et de l’Ouganda. Il y aurait plus précisément quelque 40 000 rebelles pour à peine 700 rangers. J’avais remarqué Kavuye parce que j’étais juste derrière lui quand on faisait des forages, et il avait ces grosses cicatrices autour du cou et à la base du crâne. On aurait dit des écorces d’arbre vieilles de plusieurs siècles. Pourtant, Kavuye avait le sourire le plus radieux que j’aie jamais vu. Un jour, je lui ai demandé d’où venaient ses cicatrices.

“Je travaillais comme ranger. On m’a nommé chef d’équipe. À un moment, les locaux que je poursuivais ont essayé de m’acheter, mais j’ai refusé. Ils ont donné de l’argent aux soldats rwandais pour qu’ils m’assassinent. Ils ont préparé une embuscade, m’ont tiré dessus, dans la poitrine, et je me suis couché. Ils étaient trop nombreux. J’ai dit à mes hommes de s’enfuir. J’ai essayé de compter combien de soldats nous tiraient dessus. Presque une compagnie entière. On était six contre environ vingt-cinq soldats du gouvernement rwandais. Ils m’ont encerclé et fait prisonnier. Ensuite, ils m’ont emmené à l’endroit où ils exécutent les gens, les animaux et les éléphants. Ils m’ont battu et forcé à marcher sur des épines plusieurs fois. J’étais gravement blessé. » Il m’a montré des endroits noirs et enflés sur ses jambes, ses genoux et ses mains. « Qu’est ce que c’est ? – J’avais des épines plantées partout dans le corps. Ils m’ont attaché les mains et ont décidé de me tuer. J’ai lutté, j’ai essayé de m’enfuir. Mais j’étais épuisé. Je suis tombé. Quand j’étais au sol, ils m’ont tiré dessus deux fois. »

Il s’est mis par terre pour me montrer comment les soldats s’y étaient pris. C’était une exécution froide, à bout portant. Il devait leur faire face. Une balle lui a brisé la clavicule, une autre une partie de son crâne. « Ils ont donc cru que tu étais mort ? – Oui. Même moi, je pensais que j’allais mourir. Je me suis évanoui. Ils m’ont pris tous mes vêtements et m’ont recouvert d’herbe et d’épines. Je suis resté deux jours comme ça avant de reprendre connaissance. Je me suis rendu compte que je baignais dans une mare de sang. J’ai essayé de bouger, mais j’en étais incapable. J’ai eu tellement soif pendant cette période que j’ai dû boire ma propre urine. – Tu pouvais marcher ? – À peine. Il m’a fallu une journée entière pour faire 45 kilomètres. C’était très dur. Je n’avais rien pour me nourrir. J’ai même mangé de la boue. Je n’avais plus d’espoir. Je suis allé déranger un troupeau d’éléphants pour qu’ils me tuent. Mais ils sont passés devant moi sans me piétiner. J’ai fait la même chose avec des lions et des buffles. Mais ils ne m’ont pas tué. Alors j’ai décidé de trouver des gens. – Tu étais déçu de ne pas t’être fait tuer par les éléphants, les lions et les buffles ? – Oui. Je me suis dirigé vers les montagnes dans l’espoir de croiser des gens. J’ai eu la chance de tomber sur un camp interahamwe. Ils m’ont demandé si j’étais un soldat rwandais, parce qu’ils se battaient contre eux. Je leur ai répondu que non. Ils m’ont conduit auprès du docteur du camp. Mes plaies grouillaient d’insectes. »

Quand il m’a raconté ça, je me suis dit que c’était l’histoire la plus incroyable que j’avais jamais entendue. Les Interahamwe sont les Hutus responsables du génocide rwandais qui a fait environ 800 000 victimes chez les Tutsis. Ils se sont réfugiés au Congo après s’être fait chasser par les Tutsis rebelles du Rwanda. Kavuye a continué son histoire : « Ce voyage a duré 15 jours. Le docteur a mis sur mes plaies du produit qui a tué les insectes. Il a fallu trois mois de traitement avant que je sois totalement guéri. Le docteur était très heureux de me voir rétabli et m’a demandé de revenir pour le remercier et lui donner de l’argent. Ma sœur s’était mariée dans les parages, j’ai envoyé quelqu’un la chercher pour qu’elle parle à mon père. – Ta famille croyait que tu étais mort ? – Oui. Personne ne savait que j’étais toujours en vie. Je suis retourné chez moi et j’ai vendu ma maison pour 450 dollars. J’ai eu quelques dépenses et j’ai pris 250 dollars pour le docteur qui m’avait soigné. J’ai commencé à travailler avec les rangers dans l’espoir de regagner cet argent, mais sans résultat.

Alors que je travaillais, mon père est mort. Et pendant la même période, les Mai Mai [des rebelles congolais] ont pris le contrôle d’un camp voisin pendant une semaine. Ils sont venus chez moi et ont demandé où j’étais. La réponse de ma femme ne leur a pas plu, alors ils l’ont tuée. » Je n’ai jamais vu Kavuye se plaindre. Je ne l’ai jamais vu en colère ou perdre patience. Je ne l’ai jamais vu fatigué. Je ne pense pas l’avoir vu une seule fois sans son sourire incroyable. Après avoir entendu son histoire, je me suis promis de ne plus jamais me plaindre.