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Je suis danseuse pour des clips de rap français

Morgane est « vixen », c'est-à-dire qu'elle gagne sa vie en twerkant à moitié nue.
6.7.15

Vous avez déjà vu Morgane Northman. Elle fait partie de ces jeunes filles bien roulées embauchées ponctuellement par des réalisateurs de clips de rap français en tant que danseuse. À la télé ou sur YouTube, il est probable que vous l'ayez déjà aperçue en train de bouger lascivement ses formes dans les clips de La Fouine, Kool Shen ou Lord Kossity.

Morgane a aujourd'hui 28 ans et habite en région parisienne. Ça fait 10 ans qu'elle occupe ce job de danseuse occasionnelle, ou modèle, et selon ses dires, elle « commence à avoir fait le tour du boulot », ce qui est sans doute vrai puisque celui-ci consiste essentiellement à mettre à profit son corps sculpté et à bouger, en rythme, diverses parties de son anatomie – et c'est à peu près tout. On appelle aussi son intitulé de poste video vixen, ce qui signifie littéralement « mégère des clips ». Ça ne semble pas trop la chagriner. Ce qui la soûle un peu plus, c'est le fait qu'elle doive parfois parlementer avec des rappeurs ou des copains de rappeurs qui, par exemple, la prennent pour une prostituée. Ou qu'elle soit payée 300 euros pour une vidéo. J'ai donc essayé d'en savoir plus son job et de revenir avec elle sur les nombreux aléas du métier.

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VICE : Tu peux me raconter ton parcours ?
Morgane Northman : J'ai commencé il y a une dizaine d'années. J'ai fait quelques photos puis les demandes sont venues naturellement. Je suis rentrée dans le mannequinat sans le réaliser tout de suite – et ça m'a plu. Je suis d'abord devenue modèle pour des clips, puis aujourd'hui je participe à des films ou des courts-métrages. Je suis également présente dans des séries comme Pigalle la nuit ou Mafiosa.

Mais sinon, j'ai tourné énormément de vidéos de rap – avec La Fouine, Hayce Lemsi, Kool Shen, Lord Kossity, etc.

Comment tu définirais ton métier ?
Je dirais qu'il consiste à embellir les clips. On met une touche de féminité dans ce monde d'hommes.

Quelle est ta relation avec les rappeurs ?
Globalement, ça se passe très bien. On a des conversations à peu près normales, et lorsque je me change, ils sortent. Il n'y a jamais de main qui se balade. Ils ont un vrai respect de la femme. Surtout, ils savent faire la part des choses : quand c'est du taf, c'est du taf. Ils ne mélangent pas tout. Peut-être qu'ils sont différents avec les filles avec lesquelles ils ne bossent pas, mais moi je n'ai jamais eu de souci avec les artistes.

Une fois, j'ai vu un mec qui est venu me voir en me disant : « J'ai besoin d'une fille comme toi pour arnaquer un riche. Le seul truc que tu as à faire, c'est de le draguer. »

Arrive-t-il qu'il y ait des dérapages sur les clips ou c'est super carré ?
Il m'est arrivé d'avoir des problèmes avec l'entourage des rappeurs. Quand on est 300 sur le tournage d'un clip, sur le lot il y a souvent un relou qui te casse la tête.

Une fois j'étais en train de tourner, les deux rappeurs étaient devant moi, et je devais danser sur une voiture avec deux mecs à l'intérieur. Un des types a ouvert la fenêtre et m'a dit : « Dis-moi vite combien tu prends pour la nuit. » En plein tournage ! [ Rires]

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Et moi je devais garder le sourire et être super sexy alors que j'avais envie d'un seul truc : lui mettre une tarte. Après je suis allée voir le rappeur et je lui ai dit : « Sois tu calmes tes amis qui ont le feu au cul, soit ça va pas le faire. »

Je vois.
J'ai aussi eu un mec qui est venu me voir en me disant : « J'ai besoin d'une fille comme toi pour arnaquer un riche. Le seul truc que tu as à faire, c'est de le draguer. » Il pensait honnêtement que j'allais dire : « C'est une idée géniale ! Voilà mon numéro. » Mais hé, c'est pas Scarface ici, j'ai un enfant ! [Rires]

Comment tu te fais recruter par les réalisateurs ?
Moi, je suis en freelance. D'une part, parce que les agences prennent une commission énorme sur les prestations des modèles, et d'autre part car il n'existe pas en France de grosses agences spécialisées dans les modèles rap. Les agences sont un peu fermées pour les filles typées, tatouées, et en forme… Il faut être grande, mince, blanche, pas tatouée. Et pas trop de formes, sinon ça fait peur.

Aux États-Unis c'est différent. Il y en a pour tous les goûts. Ils n'hésitent pas à insérer des filles très différentes dans les films.

À quoi ressemble une journée de boulot pour une vixen-type ?
Je me lève, je dépose mon fils à l'école, et ensuite ça dépend. Séance photo, clip ou tournage et ensuite je rentre et je prépare à manger. Je joue mon rôle de maman, quoi. Le soir, il m'arrive de danser en tant que gogo, au Red Light, au Sanz, ou au club Haussmann. Je couche mon fils, et je reste avec lui jusqu'à ce que la nounou arrive, comme une maman normale.

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Ta vie amoureuse pâtit-elle de ton boulot ?
Pas du tout. J'ai été marié huit ans, j'ai divorcé il y a deux ans et depuis, je suis avec quelqu'un. Quand tu es adulte et que tu as confiance en toi, tu ne fais pas de reproches à l'autre, tu n'as pas de doute à avoir. Et je pense qu'une fille qui fait un métier plus banal est plus sujette à flancher que nous, qui sommes confrontés en permanence à des rapports de drague. Si tu ne te fais jamais draguer, tu peux péter un plomb quand ça arrive ; alors que nous, à un moment on fait une overdose de tout ça, on veut du concret.

Des moments t'ont particulièrement marquée dans ta vie de modèle ?
Mon meilleur souvenir, c'est d'avoir été élue parmi 400 filles pour apparaître dans le magazine New Look. J'étais très fière de moi. J'ai également adoré travailler avec l'équipe de Canal + sur la série Mafiosa.

Les gens pensent que l'on fait ça juste pour se montrer, que l'on n'est pas payée, que l'on fait ça parce qu'on kiffe le mec. Évidemment, j'ai déjà fait des clips sans même avoir entendu le rappeur avant.

Tu as quels retours de la part du public ?
En France on a beaucoup de retard, le public ne respecte pas trop ce que l'on fait. Dans leurs têtes, si tu fais un clip, si tu danses en maillot de bain, alors tu as forcément couché avec le rappeur. Ils ne réalisent pas que c'est un métier. Ils pensent que l'on fait ça juste pour se montrer, que l'on n'est pas payée, que l'on fait ça parce qu'on kiffe le mec. Évidemment, j'ai déjà fait des clips sans même avoir entendu le rappeur avant. Je m'en tape, je bosse c'est tout.

Quelle est la différence entre une carrière de vixen ici et aux États-Unis ?
La différence, c'est l'argent et le respect. Ici on négocie, on te trouve toujours trop chère. Pour un clip je prends entre 300 et 500 euros ; là-bas, elles se font payer 2 000 dollars. Quant au respect, les mecs n'ont aucun souci à épouser une vixen aux États-Unis – ils ne se posent pas de question. En France, on n'assume pas. Ça ne fait pas bien, ce n'est pas considéré comme un « vrai métier ».

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Tu penses que ton métier participe à la misogynie dans le hip-hop ?
Il faut arrêter avec ça ! Ce n'est pas seulement le rap, c'est le rapport entre l'homme et la femme qui est ainsi. C'est la même chose lorsqu'un homme rentre en demandant à sa femme : « qu'est-ce que t'as fait à bouffer ? » À ceci près que le rappeur le crie et qu'il va rajouter « t'es bonne ». C'est une forme d'hypocrisie que de viser le rap spécifiquement.

Tu te sens concernée par la cause féministe ?
Pas dans le sens d'une militante, mais oui, je suis complètement pour la femme indépendante, qui s'assume. Tout en pensant que l'homme et la femme ont besoin l'un de l'autre.

Comment envisages-tu l'avenir ?
Tant que mon corps me le permet, je ferai ce métier. Mais plus forcément les clips de rap en revanche – à un moment il faut arrêter !

Tu conseillerais quoi à une jeune fille qui souhaiterait devenir video vixen ?
Ça dépend de chacune – et de la façon dont on veut vivre sa vie. Il faut être capable d'assumer les critiques ; il ne faut pas être trop fragile. Si elle s'en fout de ce que les gens pensent, qu'elle fonce ! C'est quand même moins relou que d'être au bureau de 8 heures à 19 heures bloquée sur une chaise.

Mazdak & Alice font partie du collectif Pepper. Mazdak est sur Twitter

Morgane est sur Instagram.