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Quand j'étais enfant, mon père a adopté un loup

L'histoire d'un homme qui voulait paraître plus fort qu'il ne l'était – et de la tragédie qui en a découlé.
2.7.15

J'avais 4 ans le jour où mon père a acheté un loup. On l'a appelé Dusty et on lui a installé un petit enclos sur notre terrain de basketball, devant le garage de la maison. On vivait déjà plutôt bizarrement par rapport aux standards de la banlieue de Pittsburgh : mon père possédait un terrain d'un hectare et six huskies, et la course de chiens de traîneaux était son hobby. Il s'entrainait dans la tri-state area de Pennsylvanie et a construit la vie de mon frère et la mienne autour de ce sport.

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Il rêvait d'apprendre à un loup à tirer un traineau. Son rêve a échoué. Aujourd'hui, quand je repense à la tragédie qui a suivi, je vois, au-delà de ses apparences d'homme fort, un père qui voulait juste offrir à ses garçons l'enfance qu'il n'avait jamais eue.

L'auteur et Dusty

Dusty m'a mordu le jour de notre rencontre. C'était au printemps 1985. Mes frères, TJ et Aaron, avaient respectivement huit et six ans. Papa nous avait réunis dans le jardin de maman pour jouer avec le louveteau. Ma mère habitait sur une colline qui surplombait la rivière Allegheny. Âgé de seulement trois mois, Dusty trébucha et tomba, mais finit par se remettre et chargea. « Ne cours pas ! », m'avait crié mon père. Ignorant ses conseils, j'essayai de fuir et Dusty me mordit le cul. Maman, qui avait cru son ex-mari quand il lui avait assuré que le louveteau était en fait un demi-berger allemand, me soigna. Papa n'était pas si inquiet.

« Je t'avais dit ne pas courir », s'est-il exclamé.

Quand je parle de mon père, les gens s'imaginent une sorte de bûcheron. En réalité, c'était un professeur de maths toujours bien rasé qui mesurait 1m72 – après son départ à la retraite, il a néanmoins rapetissé et perdu la plupart de ses cheveux. Un jour, alors devenu adulte, j'ai regardé ses petits pieds pendouiller du canapé et je me suis dit : C'est vraiment lui, l'homme qui m'attrapait le cou quand je faisais une faute au baseball ?

Je déteste le fait d'avoir eu peur de lui quand j'étais petit. À l'époque, il était grand et fort. Tous les chiens lui obéissaient. Même le loup était son ami – néanmoins, Dusty a été le premier dans la famille à le défier. La rébellion commença sur le terrain de course. Papa l'avait attaché avec plusieurs bêtes. Dusty était plus puissant que tous les autres chiens réunis – mais à l'inverse de nos huskies, qui couraient instinctivement, lui trottait et finissait par déchirer son harnais. Mon père finit par abandonner le jour où Dusty emmena toute une équipe de chiens dans les bois pour poursuivre un oiseau. Après ça, la vie de Dusty se résuma à une grande niche dans l'enclos du terrain de basket où mon père jouait avec lui tous les matins.

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J'étais en maternelle quand Dusty m'a mordu une nouvelle fois. Papa était dans le garage avec une de ses innombrables copines tandis que je jouais au basket sous la neige. Je coinçai mon gant à travers la grille de Dusty. Il le renifla puis le mâchouilla. Je retirai brusquement mon bras, laissant mon gant dans sa gueule – je n'ai pas eu la moindre égratignure, mais je sentis la pression de sa mâchoire. Effrayé, je rentrai dans le garage. À l'époque, je parlais très vite et les adultes m'engueulaient souvent pour les avoir interrompus. Terrifié à l'idée de mettre mon père en colère, je restai silencieux, en attendant mon tour de parler. Il finit par me regarder.

« Où est ton gant ? »

« C'est Dusty qui l'a. »

Papa courut récupérer le gant déchiré de la gueule du loup. En m'engueulant pour ne pas avoir mentionné l'incident plus tôt, il répara le gant avec du scotch, et je dus le porter en attendant une nouvelle paire. Ce n'était pas la dernière fois qu'il eût à réparer les erreurs de Dusty avec du scotch. D'habitude, je rigolais de ces histoires, mais un incident en particulier a été un peu trop alarmant pour pouvoir en blaguer.

C'était l'été 1988. TJ, Aaron et moi jouions au basket dans l'allée. On venait de finir un deux-contre-deux et mon père alla chercher du Pepsi. Dusty avait trois ans et faisait désormais ma taille. Il se frottait contre le grillage. Je passai mes doigts à travers pour le gratter. Bien sûr, j'avais peur de lui depuis l'affaire du gant, mais je n'avais pas retenu la leçon. Il était si beau. Ses hurlements à la Lune étaient magnifiques et je voulais qu'il m'aime comme il aimait mon père – ou même qu'il me laisse le caresser à travers la grille, comme il laissait mes frères le faire, en les léchant parfois en retour. Mais le loup ne m'aimait pas.

« J'avais peur du loup, mais je voulais qu'il m'aime. J'avais le même sentiment envers mon père. »

Dusty s'arrêta et, en un éclair, j'étais sur le dos. Il y avait un trou de 15 cm entre le grillage et le sol et mon pied s'était retrouvé dans son enclos. Dusty attrapa ma basket et commença à la secouer pour me tirer en dessous. À l'époque, on avait 14 huskies ; leurs niches étaient disposées tout autour de celle de Dusty. Les chiens étaient devenus fous. Aaron me retenait par le bras. Les crocs de Dusty transpercèrent la chaussure et j'hurlai. Je réalisai qu'il allait me dévorer le pied.

Papa gardait une pelle dans le garage. Il l'utilisait pour débarrasser l'allée des aiguilles de pin. TJ attrapa la pelle et visa la tête de Dusty. Le loup bondit en arrière avec ma chaussure et je fis pareil, renversant Aaron. Dusty battit en retraite vers un coin et commença à mordiller la Nike. Papa courut vers l'enclos. Il enfonça son genou dans le cou du loup et frappa sa tête jusqu'à ce qu'il laisse la chaussure. Les huskies se turent un peu plus à chaque coup. Certains couraient dans leurs enclos, excités. Chaussure dans la main, papa sortit. Un husky aboya.

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« Non ! », s'écria mon père, le visage tout rouge. « On n'aboie pas ! »

Le chien gémit et s'arrêta. J'étais là, la chaussette à moitié enlevée, trop choqué pour parler. TJ expliqua la situation, et en remettant ses cheveux en arrière, papa me dit de le suivre dans le garage. Il alluma une lampe, prit le scotch et commença à réparer la chaussure. Il grommelait à propos du prix des Nike, et, persuadé que j'allais me faire gronder, je me mis à pleurer. Il me demanda d'arrêter et me dit : « Combien de fois je t'ai expliqué qu'il fallait surveiller son environnement ? »

Néanmoins, il n'était pas dénué d'émotions. Il nous câlinait et nous embrassait, nous disait « je t'aime » tous les jours.

Le jour suivant, il ajouta du grillage pour fermer le trou, et tout le monde fit comme si rien ne s'était passé. Je devins terrifié du loup et priait pour ne pas qu'il s'échappe. Parfois, il réussissait quand même à m'attendrir. Dans ces moments-là, mon coeur se remplissait d'amour – pour l'animal et pour mon père. J'avais peur du loup, mais je voulais qu'il m'aime. J'avais le même sentiment envers mon père.

Je n'ai jamais parlé des conséquences qu'avait eu l'attaque sur moi – j'avais trop peur. Aujourd'hui, mon père et mes frères ont du mal à croire que j'ai été traumatisé – il y a pourtant eu d'autres épisodes violents durant mon enfance : un jour, j'ai vu les intestins d'un chien se faire bouffer par d'autres chiens. Dès que je mentionne l'incident, ils lèvent les yeux au ciel. Ils refusent d'en parler. Leurs souvenirs diffèrent des miens. Parfois, ils ne se rappellent même pas de certaines choses qui moi me sont restées. Ces conversations finissent toujours par un « Laisse ça au passé » ou un « Passe à autre chose ».

« Vu que Dusty était un animal en cage, il finit par se retourner contre papa. Mais mon père n'avait pas peur de se battre avec lui tout en le regardant dans les yeux, comme Ethan Hawke dans Croc Blanc. »

Au fond de lui, mon père est un homme bon – et parfois, c'est aussi un bon père. Mes frères me le rappellent sans cesse. Il nous a inculqué des valeurs de travail et de responsabilité. Il nous a éduqués dans l'amour de la nature et des blagues. Il nous a encouragés à regarder les infos et lire les journaux et nous emmenait faire du rafting, de l'équitation et autres. Il nous a aussi appris à jouer au poker et à nous raser.

Mais même les bons moments gardaient un aspect hyper-masculin, et les points négatifs les surpassaient car mon père et moi ne nous sommes jamais entendus. Aujourd'hui, on ne se parle plus vraiment. Il s'est montré indifférent à mon sort depuis une dizaine d'années simplement car je ne vis pas la vie d'adulte qu'il aurait voulue pour moi. J'ai eu plusieurs boulots, plusieurs appartements – et, à bientôt 35 ans, je suis toujours à la fac et je n'ai pas un rond. Il pense que je suis égoïste, et je suis assez idiot pour penser qu'il peut encore changer, s'ouvrir l'esprit et montrer son amour. J'ai dû mal à me faire à l'idée qu'il soit ainsi.

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Je garde habituellement mes problèmes avec mon père secrets. De très bons amis n'ont aucune idée de l'existence de Dusty ou des chiens. J'ai tout lâché pendant mon premier rendez-vous OkCupid avec une femme qui avait travaillé dans un parc naturel où vivaient des loups. Elle s'appelait Laura, et on s'était rencontrés dans un rade qui puait le crachat et la bière. Elle portait un pull marron et une casquette de l'armée, et elle me demanda :

« Quel âge avait le loup quand il a craqué ? »

« Quatre ans », répondis-je, surpris. La plupart des gens demandent comment il est mort, où s'il est légal de posséder un loup à Pittsburgh. Mais pas Laura. Je lui racontai comment, après l'épisode de la chaussure, Dusty avait attaqué Aaron et TJ, mais sans les mordre.

« Normal pour un loup, expliqua Laura. C'est la chaîne alimentaire. »

Elle me demanda si mes frères où moi avions des chiens. Je n'en avais et n'en ai toujours pas – mon excuse était le manque d'argent. Mais la vérité, c'est que je n'aurais pas pu supporter de voir un autre chien mourir. TJ a un bichon frisé et un havanais. Aaron a lui deux lévriers irlandais – une manière de compenser, j'imagine. J'admis à Laura que j'aimais bien jouer avec eux dans le jardin. Ça me rappelle papa et Dusty.

« Il le frappait ?, demanda-t-elle, incrédule. Mon Dieu, pas étonnant qu'il ait fini par t'attaquer. Ton père est stupide. »

Pendant des années, j'ai cru une autre version – celle où mon père était un homme fort, à craindre. Vu que Dusty était un animal en cage, il finit par se retourner contre papa. Mais mon père n'avait pas peur de se battre avec lui tout en le regardant dans les yeux, comme Ethan Hawke dans Croc Blanc.

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Le matin où Dusty a mordu mon père est gravé dans ma mémoire. Après avoir nourri les chiens, Papa a laissé Dusty jouer sur le terrain de basket. TJ, Aaron et moi le regardions depuis les enclos des chiens. Ils jouaient à la bagarre, comme d'habitude. Soudain, ce fut plus qu'un jeu. Dusty déchira le haut de la main de Papa. Il se dégagea et leva le doigt.

« Ce n'est pas comme ça qu'on joue ! »

Les poils de Dusty se hérissèrent et il grogna. Papa courut au garage et prit la même pelle que deux ans plus tôt. Il visa Dusty. Le loup l'avait coincé dans un coin. Les chiens hurlaient et sautaient d'excitation. Papa essaya de le faire fuir et de s'échapper, mais Dusty ne réagissait pas. Je me mis à pleurer, et Aaron me cria de la fermer. TJ courut à la maison pour ramener de la viande – un jarret de boeuf et un steak. Le jarret de boeuf était la friandise hebdomadaire de Dusty, et TJ jeta une pièce dans son enclos. Quand le loup détourna le regard, mon père s'enfuit. Dusty suivit papa. TJ remuait le steak au-dessus de la grille, pendant qu'Aaron tapait sur une niche. Dusty finit par les regarder et TJ jeta le steak. Le loup se jeta dans son enclos pour l'avaler. Papa ferma la grille à clé derrière lui. Dusty ne sortit plus jamais.

Plus tard, dans un rare moment de lucidité, mon père a admis qu'il n'aurait pas dû acheter Dusty. Mais il dit aussi qu'il n'a jamais regretté sa décision.

Dusty

« Je l'aimais vraiment, se justifie Papa. Il était si beau. »

Dans sa voix, on peut entendre l'enfant qui était en lui. Son enfance avait été pire que la mienne – une mère étouffante, un foyer austère. Il n'avait pas eu le droit à un chien. Papa a arrêté de parler de ses parents quand j'étais petit – bien qu'il parlait peu de sa mère, il critiquait beaucoup son père pour s'être plus soucié de chasse et de pêche avec ses amis que de son fils.

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Pour lui, la course de chiens de traîneaux avec moi et mes frères le rendait meilleur que son propre père. Il avait de bonnes intentions, mais était sûrement inconscient. Un adulte sain d'esprit n'aurait jamais considéré l'idée d'acheter un loup. Un adulte sain aurait tout simplement pensé : qu'est-ce que je ferais si je ne réussis pas à le dresser ?

Après l'incident, papa essaya de trouver une nouvelle maison à Dusty. Il appela des zoos et des réserves mais personne ne voulait de notre loup. Les autres loups ne l'accepteraient pas, ce qui serait une mise à mort. Comme les milliers d'Américains qui achètent des animaux exotiques, papa ne savait plus quoi faire. Il ne voulait pas tuer Dusty, mais le garder dans une cage était de la torture – et papa craignait de le voir s'enfuir et attaquer quelqu'un. Finalement, deux ans après qu'il l'ait mordu, papa mélangea des tranquillisants dans sa nourriture. Dusty mangea tout son plat, et finit par tomber sur le flanc. Il respira doucement pendant un moment, avant de finalement mourir.

Mes frères et moi restâmes debout près de mon père, à regarder le corps sans vie de Dusty. Papa se mit à pleurer.

« C'est la chose la plus dure que j'ai jamais eu à faire », dit-il aujourd'hui, en essuyant une larme.

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