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Les méthodes d’assassinats politiques qui ont marqué l’Histoire

Parapluies empoisonnés et pics à glace : un récapitulatif des meilleures manières de faire taire les dissidents.

par Thomas Leger
18 Mars 2015, 12:08pm

Assassinat d'Henri IV et arrestation de Ravaillac le 14 mai 1610, par Charles-Gustave Housez. Photo via

La scène se déroule sur un trottoir humide de Londres, aux abords du pont de Waterloo. En cette matinée pluvieuse de septembre, Georgi Markov, un écrivain bulgare dissident du régime communiste, attend patiemment le bus pour se rendre aux bureaux de la BBC. Soudain, un passant pique sa cuisse du bout de son parapluie avant de partir en s'excusant. Quatre jours plus tard, Markov meurt d'un empoisonnement à la ricine, une molécule 6 000 fois plus toxique que le cyanure. Nous étions alors en pleine guerre froide et, ce 7 septembre 1978, Markov venait de subir le fameux coup du « parapluie bulgare », une spéciale des agents soviétiques désormais inscrite au panthéon des assassinats politiques.

Avec le temps, ces histoires d'espions, d'assassinat, de KGB et de CIA dégagent une sorte de romantisme un peu sombre qui les rendent presque sympathiques. On s'imagine des hommes en costume gris s'échangeant de mystérieux attachés-cases dans une gare bondée de Berlin ouest sur fond de guerre idéologique exacerbée. Mais le temps passe, les murs s'écroulent et la simplicité presque rassurante d'un monde bipolaire – si on exclut la peur de se faire atomiser à n'importe quel instant – laisse bientôt place à l'insondable bordel que nous connaissons aujourd'hui.

Un schéma du parapluie bulgare. Photo via

Si le monde a bel et bien changé, certaines pratiques semblent en revanche indétrônables. C'est le cas des assassinats politiques qui, n'en déplaise au quotidien chinois Global Times considérant cette méthode comme dépassée, continuent d'alimenter régulièrement les intrigues de ce monde. Dernière personne à en faire les frais, l'opposant politique russe Boris Nemtsov, assassiné le 28 février dernier en plein Moscou de quatre balles dans le dos. Loin d'être has-been, l'assassinat politique se porterait en fait plutôt bien si l'on en croit l'étude publiée par le Combating Terrorism Center en février dernier. Après s'être démocratisée au début des années 1970, son succès ne s'est jamais démenti jusqu'à aujourd'hui. En l'occurrence, c'est même la période 2004-2010 qui fait péter tout les records, puisqu'elle est marquée par une moyenne de 20 assassinats politiques par an.

En 1997, un document secret de la CIA traitant des techniques d'assassinat a été déclassifié. Sobrement intitulée « Une étude sur l'assassinat », cette note qui date de 1954 présente un genre de tutoriel officieux pour assassins. Elle regorge de conseils et de réflexions dont la candeur tranche parfois bizarrement avec l'aspect plutôt sérieux du sujet – par exemple, « l'assassinat doit exclusivement être employé avec une conscience tranquille. Les personnes moralement sensibles devraient éviter d'y avoir recours. » (sic)

Voici un récapitulatif de quelques méthodes d'assassinats politiques qui ont marqué l'Histoire, éclairé par ce document déclassifié.

L'assassinat d'Eglon. Photo via

Du poignard au pique à glace, la success story des armes blanches
L'assassinat politique est une pratique aussi vieille que les sociétés humaines. On trouve pas mal d'histoires de meurtres dans les récits bibliques, mais une des plus vieilles est sûrement celle de l'assassinat du roi Eglon par Ehud retranscrite dans l'un des livres du Tanakh, la bible hébraïque. Selon la tradition, Ehud est un juge envoyé par Dieu pour libérer les tribus israélites de la domination Moabite imposée par le roi Eglon, un souverain aussi cruel qu'obèse. Prétextant apporter au roi le tribu des israélites, Ehud s'introduit dans les appartements d'Eglon. Il sort alors un poignard caché de sous ses vêtements et délivre au Roi « la parole de Dieu » directement dans l'abdomen. Le roi était tellement gros que sa graisse a littéralement happé l'arme du crime, ce qui permit à Ehud de sortir tranquillement du palais tandis que les serviteurs pensait que leur roi se soulageait simplement aux toilettes.

Quelques milliers d'années plus tard, la performance d'Ehud n'aurait sûrement pas été saluée par les experts de la CIA. En effet, l'agence américaine déconseille formellement à ses ouailles ce genre de mode opératoire. « Les perforations de la cavité du corps ne peuvent être fiables que si le cœur est atteint [...] les plaies abdominales autrefois presque toujours mortelles, le sont beaucoup moins aujourd'hui du fait de la médecine moderne.» À l'inverse, la CIA recommande de s'attaquer directement à la moelle épinière, ou a défaut les tempes, seul moyen d'obtenir une « fiabilité absolue » (sic).

Les types de l'Intelligence Agency ont également eu l'occasion de plancher sur un autre cas bien célèbre, celui de Lev Davidovitch Bronstein, a.k.a Léon Trostky, assassiné le 20 août 1940. À cette époque, Trotsky s'est exilé au Mexique après avoir été banni de l'URSS pour ses prises de positions anti-staliniennes et sa tendance à parler de révolution permanente. À son domicile dans la banlieue de Mexico, il reçoit ce jour-là un certain Franck Jackson, un soi-disant homme d'affaire canadien en cavale. L'homme s'appelle en réalité Ramón Mercader et c'est un agent du NKVD, l'ancêtre stalinien du KGB, qui a pour mission de tuer Trotsky. Une fois dans le bureau personnel du chef de la IVe internationale, Ramón détourne son attention avec quelques documents pour lui enfoncer un piolet (ou un pic à glace, cela fait encore débat) dans la tempe droite. Le travail est bâclé, Trotsky hurle et ne succombera à ses blessures que le lendemain. Ramón est arrêté et passera 20 ans dans les prisons mexicaines, avant de rejoindre l'URSS où il est accueilli en héros.

Assassinat du roi George I de Grèce, 1913. Photo via

Le poison, une spécialité française
Le poison est un autre grand classique de l'assassinat politique. D'après les analyses de la CIA, si l'assassin est bien formé, le poison s'avère une méthode « simple et efficace ». Sur ce point, les services secrets français et israéliens ont fait preuve d'une certaine ingéniosité avec plus ou moins de réussite. Le Mossad israélien, en particulier, a été à l'origine d'un fiasco des plus grandioses en la matière. En septembre 1997, après que le Hamas ait revendiqué une attaque à Jérusalem ayant fait quatre morts et 200 blessés, Benjamin Netanyahou donne son feu vert à l'élimination de Khaled Meshaal, un des leaders de l'organisation palestinienne.

L'opération est préparée dans l'urgence, mais tous semble se dérouler parfaitement lorsque ce 25 septembre les agents du Mossad repère Meshaal dans une petite rue de Aman, en Jordanie. Après avoir réussi à asperger l'oreille de leur victime de poison, les assassins s'éclipsent et Meshaal s'effondre en pleine rue. Tout aurait pu en rester là si un des agents ne s'étaient pas trompé de direction et ne s'était retrouvé sur les lieux du crime quelques minutes plus tard. L'homme est arrêté, les autorités jordaniennes sont furieuses et somment Tel-Aviv de livrer l'antidote. Pour sauver ses agents et éviter la crise diplomatique , Israël s'exécute et signe ainsi l'échec le plus shakespearien de l'histoire des opérations clandestines.

Avec le poison, les services français ont eu un peu plus de succès. Le 19 septembre 1957, c'est Marcel Léopold, un trafiquant d'armes suisse qui avait trouvé une combine pour refourguer du TNT aux fellaghas algériens du Front de Libération National qui en fait les frais. À cette époque, les services de renseignements français, cachés derrière l'obscure organisation de la Main Rouge, dégomment à tour de bras tous les soutiens du FLN qu'ils peuvent trouver. En plein Genève, Léopold se prend une fléchette empoisonnée dans le cœur. Un agent de de la SDECE (ex DGSE) vient de lui faire le coup de la « pompe à vélo », une sarbacane à air comprimé en forme de pompe qui lance une fléchette pleine de curare, un poison paralysant notamment utilisé par les Aborigènes.

Assassinat du général uruguayen Venancio Flores, 1868. Photo via

Frappes « chirurgicales »
Nos experts de la CIA s'avèrent relativement sceptiques quant à l'emploi d'explosifs. Non seulement, cette technique requiert un contrôle extrêmement précis, mais en plus il en faut énormément (au minimum dix kilos). Si c'est un peu la dèche, l'agence préconise tout de même de placer quelques bouts de ferraille (de préférence des boulons) dans la charge pour plus d'efficacité. Le 22 juillet 2002, il semble que l'armée israélienne n'a pas eu à ce soucier de type de détail. Ce jour là, c'est Salah Shehadeh, un des plus haut responsable des brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, qui est visé. Alors qu'il se repose tranquillement dans sa maison d'Al Daraj, un des quartiers les plus peuplés de Gaza, un F-16 de Tsahal lui largue une bombe d'une tonne sur son toit. Salah et un autre membre du Hamas sont tués. De même que sa femme, ses neuf enfants et 15 autres civils. Huit maisons sont également soufflées dans l'explosion et une plainte est déposée pour crime de guerre.

En fait, le pire inconvénient d'un assassinat à l'explosif, c'est peut être son absence totale de discrétion, mais tout dépend ce que l'on recherche. La discrétion n'était par exemple surement la priorité des assassins de Rafiq Hariri, l'ancien premier ministre libanais tué en 2005. Percuté par une camionnette contenant presque deux tonnes d'explosifs, il meurt sur le coup malgré le blindage de sa voiture. Dans la foulée, 20 personnes sont tuées et une centaine d'autres blessées tandis que l'hôtel Saint Georges devant lequel l'attentat est commis se trouve presque entièrement détruit. Si l'enquête internationale piétine, certains pointent du doigt les services de renseignement syriens – des types peu connus pour faire dans la finesse.

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Il est évidement impossible de conclure ce rapide tour d'horizon des techniques d'éliminations sans évoquer les armes à feu. Sniper, pistolet à silencieux ou AK 47 sont sûrement les objets les plus utilisés dans ce type d'opération. Mais nous nous retrancherons derrière l'avis des experts qui déconseillent formellement l'emploi de ce type d'armes, « souvent très inefficaces car l'assassin ne dispose pas des compétences techniques suffisantes . »

On peut en penser ce que l'on voudra, mais pour leur défense, rappelons tout de même que cette note a été écrite bien avant l'assassinat de J.F.K. Témoignage d'une autre époque, les auteurs de ce document semblent plus s'enthousiasmer pour une batte ou un bon vieux marteau des familles. Mais ce qui recueille tous les suffrages est définitivement l'accident tragique. Une chute, de préférence, au minimum de 20 mètres. Pour cela « une poussée vigoureuse » au niveau des chevilles devrait suffire. Il ne vous reste plus alors qu'à donner l'alerte et jouer le témoin horrifié (sic).

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