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Ce que le burkini signifie, selon les musulmans de Paca

On a discuté avec la porte-parole de la Fédération des Musulmans du Sud au sujet de ce bout de tissu qui agite à n'en plus finir le landerneau médiatique.

Stan Aron

Photo via France 2

Lorsque l'AFP a révélé le 11 août dernier l'existence d'un arrêté municipal interdisant « l'accès aux plages et à la baignade sur la Commune de Cannes [...] jusqu'au 31 août 2016 à toute personne n'ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité », arrêté faisant également référence aux récentes attaques terroristes survenues en France, les médias, les pouvoirs publics et les associations ont réagi comme on devait s'y attendre : de manière hystérique. Très vite, la cible a été rapidement désignée. David Lisnard, le maire de Cannes, a évoqué un « uniforme symbole de l'extrémisme islamiste », à savoir le « burkini » – contraction de burqa et bikini.

Ce vêtement, qui recouvre une large partie du corps des femmes mais laisse visible le visage, est considéré par certains comme relevant du « manifeste politique », lié au salafisme et, plus ou moins directement, au terrorisme. Pour d'autres, porter le burkini relève de la simple liberté de se vêtir comme on l'entend. Au beau milieu de ce bordel sans nom, l'affaire de la privatisation d'un centre aquatique à Marseille et les récentes tensions à Sisco en Corse n'ont fait que jeter un peu plus d'huile sur un feu déjà bien crépitant.

Vivement critiqué par la presse internationale, l'arrêté a reçu le soutien du Premier ministre Manuel Valls, qui a déclaré à La Provence que le burkini n'était « pas compatible avec les valeurs de la République ». Aujourd'hui, c'est sur le terrain juridique que les partisans et les opposants s'écharpent. Si le juge des référés du tribunal administratif de Nice, appelé à se prononcer après l'intervention du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), a validé l'arrêté municipal le 13 août, rien ne dit que ce dernier tiendra sur le fond – le port d'un tel vêtement dans l'espace public n'étant absolument pas interdit par le « principe de laïcité ».

À ce jour, dix autres villes ont suivi l'exemple de Cannes – Nice étant la dernière en date – dont quatre dans les Alpes-Maritimes. Nous avons contacté Feiza Ben Mohamed, porte-parole de la Fédération des Musulmans du Sud, pour en savoir plus sur la réaction de la communauté musulmane et sur les menaces qu'elle et son organisation ont reçues suite à leur critique des arrêtés.

VICE : Bonjour Mme Ben Mohamed. Pouvez-vous nous faire un résumé rapide de la situation ?
Feiza Ben Mohamed :
La situation ici est très tendue et continue à se tendre. De plus en plus de maires prennent ces arrêtés discriminatoires. Aujourd'hui, à part mettre de l'huile sur le feu, je ne pense pas que ça serve à grand-chose, sachant que le burkini est un fait isolé. On a vraiment l'impression que nos élus sont déterminés à rendre invisible la communauté musulmane jusqu'aux prochaines élections.

On note que la plupart de ces décisions ont été prises par des mairies de droite.
Celui qui n'est pas de droite, c'est le maire de Sisco. Je ne comprends pas vraiment l'utilité d'avoir pris cet arrêté sachant que l'on sait désormais que le burkini n'était pour rien dans les échauffourées, mais il faut quand même l'entendre. Quand il dit qu'il a pris cette décision pour éviter les troubles à l'ordre public, cela peut faire sens, car l'ordre public a bel et bien été troublé dans sa commune, même si cela n'a rien à voir avec le burkini.

Après, savoir s'il s'agit de la gauche ou de la droite, honnêtement, vu les propos tenus par Manuel Valls dans La Provence, on comprend que la gauche est également déterminée à faire de la question l'un des combats principaux de la République française.

Sur l'affiliation possible des porteuses du burkini à une mouvance terroriste, excusez-moi, mais c'est quelque chose qui me fait rire. Les radicalisés qui vont à la plage, ça n'existe pas.

Établissez-vous une filiation entre ces arrêtés municipaux, la loi de 2004 interdisant « les signes ou tenues qui manifestent ostensiblement une appartenance religieuse » à l'école et celle de 2010 interdisant la « dissimulation du visage dans l'espace public » ?
Ce sont des éléments très différents ! La loi de 2004 ne s'applique qu'aux élèves. On leur demande d'être neutres. J'ai vivement critiqué cette loi mais elle s'explique par plusieurs points, à savoir la neutralité des bâtiments scolaires, la neutralité de l'État et le fait que l'école est un service public. Ensuite, je soutiens toujours la loi de 2010.

Dans le cas des nouveaux arrêtés, ils sont, selon moi, complètement contraires à la loi et notamment à l'article 1 de la constitution, qui dispose que la République est laïque. Ce principe de laïcité ne s'applique pas aux citoyens français mais aux représentants de l'État et aux institutions. On ne demande pas aux citoyens français de porter des vêtements et des maillots de bain « laïques ». Ça ne voudrait rien dire.

Les responsables politiques tentent tout simplement d'entretenir une confusion entre le burkini et la burqa – deux termes qui se ressemblent alors qu'ils évoquent deux réalités totalement différentes. Sur l'affiliation possible des porteuses du burkini à une mouvance terroriste, excusez-moi, mais c'est quelque chose qui me fait rire. Les radicalisés qui vont à la plage, ça n'existe pas. Ces derniers critiquent d'ailleurs le burkini car c'est quelque chose de moulant !

Aujourd'hui, on ne comprend pas qu'en interdisant le port d'une telle tenue, on s'attaque à des filles qui s'inscrivent dans une démarche d'ouverture. Les autorités mettent en place un apartheid vestimentaire et social, parce que les filles qui portent le voile ne vont pas le retirer. Elles vont juste rester chez elles.

Quel regard portez-vous sur la méfiance de certains Français à l'encontre des femmes portant un burkini ?
Sur le fait qu'il y ait une méfiance, oui, effectivement, les citoyens français sont devenus beaucoup plus méfiants – notamment ici dans le département des Alpes-Maritimes. Depuis les attentats du 14 juillet, la libération de la parole raciste est palpable, libération largement cautionnée et véhiculée par nos élus. Ici, que ce soit à la mairie, au département ou à la région, personne n'est dans la retenue. Les mesures prises en réponse à cet attentat restreignent directement les libertés de la communauté musulmane. Là, je ne parle pas de gens qui représentent un danger potentiel mais de mamans françaises qui veulent aller à la plage avec leurs enfants.

On entend pourtant dire que le burkini est le symbole d'un islam autoritaire et patriarcal. Qu'en pensent les femmes musulmanes que vous côtoyez ?
Honnêtement, ça nous fait rire. La méconnaissance de ces sujets-là de la part de nos élites politiques est gravissime. Affirmer qu'il s'agit d'un uniforme marquant l'appartenance à une mouvance terroriste – alors qu'un voile dissimule les mêmes parties du corps – c'est n'importe quoi.

Il ne faut pas oublier que les jeunes qui ont commis des attaques contre la France n'ont jamais eu une pratique constante de l'islam.

Pour citer l'arrêté de Cannes, une « tenue de plage manifestant [...] une appartenance religieuse, alors que la France [...] [est] actuellement la cible d'attaques terroristes, est de nature à créer des risques de troubles à l'ordre public ». Quel est le lien entre signes religieux à la plage et terrorisme, selon vous ?
Il n'y en a aucun, mais au vu des élections qui se profilent en 2017, les prétendants à l'Élysée sont en train de se trouver un nouveau cheval de bataille.

Il ne faut pas oublier que les jeunes qui ont commis des attaques contre la France n'ont jamais eu une pratique constante de l'islam. Dans leur cas, il s'agissait de jeunes délinquants, d'anciens drogués, de trafiquants, de voleurs, etc.

L'arrêté cannois mentionne également les tenues irrespectueuses des règles d'hygiène. Le burkini serait-il moins hygiénique qu'une tenue de plongée ou de surf, par exemple ?
Absolument pas. Là, on véhicule une autre idée. Inconsciemment, dans la tête des gens, ça veut dire que les musulmans sont sales. C'est ce qui m'a sauté aux yeux la première fois que j'ai lu cet arrêté.

Hier, j'ai reçu un message de quelqu'un qui disait : « Hitler s'est trompé de communauté. » Je trouve ça bien plus violent qu'un mec qui me menace.

Avez-vous connaissance de femmes musulmanes ayant été menacées sur la plage ?
On a eu vent de crachats, de gros mots et d'insultes proférées sur la plage. Ce n'est pas allé jusqu'aux menaces de mort, contrairement aux réseaux sociaux, qui libèrent la parole. Les gens pensent qu'ils sont intouchables parce qu'ils sont derrière leur ordinateur. On a déjà connu ça après le 14 juillet.

Parlez-moi des menaces de mort que vous avez reçues via les réseaux sociaux. Étaient-elles adressées à la fédération, à des adhérentes, à vous en particulier ?
Elles m'étaient presque toutes adressées. Sinon, à la Fédération des Musulmans du Sud, on a reçu des trucs du style « si vous êtes contre les principes de la République, cassez-vous, rentrez chez vous, dégagez », « musulmans de merde », etc. Quand on m'attaque personnellement, les insultes vont plus loin : « espèce de pute », « petite traînée », « beurette de merde ». Ensuite, il y a ceux qui menacent de débarquer chez moi pour me « déglinguer ».

Après, ça ne m'angoisse pas tant que ça à titre personnel. Hier, j'ai reçu un message de quelqu'un qui disait : « Hitler s'est trompé de communauté. » Je trouve ça bien plus violent qu'un mec qui me menace.

Vos adhérentes ne souhaitent pas parler à la presse. Est-ce lié à ces menaces ou à un climat plus global ?
Vous savez, lorsque Nice Matin a révélé les noms des plaignantes, ces dernières m'ont demandé de téléphoner tout de suite au journal afin de supprimer ces précisions. Au-delà des menaces, elles ne veulent pas se mettre à dos leur municipalité et devenir des cibles.

Y aura-t-il une suite à cette histoire, selon vous ?
Ces arrêtés marquent une étape supplémentaire dans l'hystérie islamophobe qui secoue la France. Il fait suite aux polémiques sur les jupes longues, les repas halal, les mamans voilées lors des sorties scolaires, les repas de substitution à la cantine, le débat sur les binationaux. Aujourd'hui, c'est ce débat sur le burkini, qui n'a ni queue ni tête. J'imagine qu'un autre débat surgira d'ici peu.

Je vois. Merci beaucoup.