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Comment les pigistes survivent-ils ?

Débrouille, mails, fatigue, stress et débrouille : j'ai demandé à mes confrères pigistes comment ils arrivaient à gagner 1 000 euros par mois.
11 janvier 2016, 6:00am
Carte de presse népalaise, via Flickr.

« T'as vraiment choisi un métier de crève-la dalle. Enfin, ça aurait pu être pire – t'aurais pu être comédienne. » Cette phrase, mon père me l'a lâchée avec un sourire résigné il y a trois ans, dans une sandwicherie du quartier de la Défense où je déjeunais avec lui. J'étais alors à découvert depuis 10 jours. En conséquence, il avait, une fois de plus, eu la bonté de signer un chèque à mon ordre pour combler ledit découvert. Si vous faites ce job, vous connaissez aussi bien que moi cette vie d'indépendance professionnelle, qui rime tout le temps avec dépendance vis-à-vis de quelqu'un d'autre – vos parents, le plus souvent. Les journalistes indépendants en herbe, eux, l'apprendront très vite.

Je suis journaliste indépendante depuis 2010. Je n'ai jamais intégré de rédaction, et j'ai collaboré avec près d'une vingtaine de titres en presse française et anglo-saxonne, assez prestigieux pour certains. Cela ne m'a pas empêché de connaître à peu près toutes les galères possibles : les confrères qui te piquent tes sujets ; les articles commandés, annulés, et jamais payés ; les chèques en bois d'escrocs qui te proposent de piger dans leur « guide CSP+ » puis disparaissent dans la nature, aussi sec. Les chefs de rubrique à qui on rend un reportage unanimement salué, mais qui ne daignent plus jamais répondre à nos propositions. Ceux à qui on envoie un pitch très pointu avec moult détails, et qui répondent sans se démonter : « Tiens c'est drôle, on avait justement décidé de le traiter en interne. » Sans parler de ceux qui proposent de bosser gratos, argumentant sur le fait que ça apportera « de la visibilité ». À ce jour, le magazine Technikart, où j'ai signé mes premiers papiers, me doit toujours près de 4 000 euros de piges impayées. Et pourtant, je continue. Parce qu'écrire est la seule chose que j'aime vraiment faire.

Tout n'est pourtant pas si noir au pays des pigistes. Au cours de ma jeune carrière, j'ai rencontré nombre de personnes carrées et bienveillantes, qui m'ont dispensé des conseils qui me serviront certainement toute ma vie. De ceux qui se préoccupent de savoir si vous avez bien été payée, à temps, et qui vous félicitent quand ils ont eu de bons retours sur l'un de vos papiers. Hélas, ils sont minoritaires.

Vous me direz que je suis seule responsable de mon sort, et vous n'aurez pas tort. En effet, j'aurais pu m'éviter nombre de crises de larmes et de coups de déprime en postulant à un 9-to-5 traditionnel. Choose life, choose a career, choose a fucking big television.

La vérité, c'est que j'aime travailler entre une heure et trois heures du matin, partir en vacances sur un coup de tête, et répondre à des coups de fil pro en pyjama. J'aime savoir que je suis libre de poster des blagues potaches et des photos de feue Lolo Ferrari sur mon compte Twitter sans avoir à me dédouaner à coup du sinistre : « Mes tweets n'engagent pas ma rédaction ! »

Comme pas mal de pigistes, j'ai la chance d'avoir une famille sur qui je peux compter. Sans ça, j'aurais déjà changé de métier. Cela m'a permis de passer plusieurs années à me constituer un réseau, même en gagnant parfois moins de 1 000 euros par mois. Même si j'étais assez penaude au moment de taxer mes parents après avoir reçu un appel incendiaire de ma conseillère BNP.

Heureusement, depuis quelque temps, je ne me trouve plus dans une situation précaire. Je vis relativement bien, on va dire. C'est pourquoi j'ai décidé de laisser la parole sur le sujet à un maximum de confrères pigistes. Je les ai questionnés afin de savoir comment, en 2016, on arrivait à louer un appartement à Paris sans avoir de revenu fixe. Je leur ai demandé s'ils avaient déjà songé à changer de métier, et beaucoup m'ont répondu par l'affirmative. J'ai aussi recueilli beaucoup de témoignages de passionnés, allant à l'encontre du cliché habituel du pauvre-petit-pigiste-dans-la-dèche.

J'ai parlé à Laurence, en pleine période de remise en question professionnelle. Après des années à Radio France, qu'elle a attaqué aux Prud'hommes après que ses collaborations aient été drastiquement réduites du jour au lendemain, elle songe à devenir libraire, ou à passer le concours de professeure des écoles. Elle est mère de deux enfants, et m'a avoué pouvoir se reposer sur son conjoint, journaliste en CDI dans une rédaction parisienne. « Honnêtement, dans le cas d'un pigiste célibataire, ou pire, d'un couple de pigistes, je ne vois pas comment on peut faire face à cette précarité. »

Pablo, lui, m'a expliqué les avantages d'être free-lance en province : « L'avantage de vivre à la campagne et de travailler pour des rédacs parisiennes, c'est qu'on dépense moins qu'à Paris. Ici, j'ai un jardin, pas très grand, mais j'y cultive quelques bricoles... Quand les fins de mois sont difficiles, les pâtes passent mieux quand tu les cuisines avec les tomates et le basilic de ton jardin. On s'organise, on se débrouille. »

Photo via Flickr.

VINCENT, CHRONIQUEUR CULTURE, 43 ANS *
« Je suis pigiste depuis 1997. Je n'ai jamais rien connu d'autre. La seule fois où j'ai été en CDI, c'était un contrat fait a posteriori par un boss sympa pour que je touche des indemnités au dépôt de bilan. Mais payées par les organismes, pas par lui – faut pas déconner.

J'ai enchaîné je ne sais combien d'années à une moyenne de 2 000, voire 2 200 euros par mois. C'est une moyenne annuelle, soit des mois à 3 200 (rares) et des mois à 600 (dur). La première galère, c'est à la commande des papiers. Comme j'évolue dans des univers différents entre Rolling Stone, Men's Health , Afrique Mag (et longtemps la presse mecs type FHM ou people, voire ado) ça m'oblige à une veille de fou, afin de proposer des sujets intéressants à tout le monde. Ce sont des demi-journées entières à préparer un mail de 4, 5, voire 10 propositions, sachant qu'on peut parfois ne rien te commander du tout. J'ai eu un passage par la case Prud'hommes qui m'a fait vivre une année – ça arrive aussi aux pigistes, heureusement.

Je travaille avec des rédacteurs en chef que je connais depuis longtemps, donc j'arrive à stabiliser le niveau. Mais plein d'éléments peuvent faire dérailler cette petite machinerie : un papier décalé d'un mois, un numéro double d'été. Des incidents du genre « Finalement on a eu machin sur qui on a fait 4-pages, j'ai dû couper ton papier en deux » ou « Je l'ai finalement passé sur le site » (paie divisée par deux), sans oublier les bugs, fréquents, des services de compta.

Je me suis engueulé avec tous les comptables des boîtes où j'ai bossé. Mais auprès des rédac-chef, difficile de râler trop fort si tu ne veux pas te faire raboter encore tes piges. Toutes ces petites merdes, ça ne te met pas dans le ravin, mais une perte imprévue de 200 euros peut suffire à te faire passer du « ça va être serré » à « merde, qu'est-ce que j'ai reçu comme albums qui pourraient partir vite sur Amazon ? » Tout ça produit une incertitude constante, un combat incessant qui à la longue, peut fatiguer. Plusieurs fois cette année, j'ai frôlé la barre de mon découvert autorisé, à 40 euros près. Quant à être au-dessus de zéro, on n'en parle même pas. Du coup, tu acceptes des trucs peu passionnants pour faire un billet, de la traduction de news people, des fils live sur le web.

Sans back-up, je ne serais pas mort, je ne serais tout simplement pas né. J'ai débuté encore logé chez mes parents, et si je n'ai pas eu à faire le Tanguy c'est parce qu'ils se sont barrés en province et nous ont laissé l'appart à mon frère et moi. Sans cela, je ne sais pas comment j'aurais pu démarrer vu qu'il m'a fallu deux ans pour réunir, sans taf alimentaire, ce qui ressemblait à un salaire. Ensuite oui, le fait d'avoir une compagne qui gagne mieux que moi, permet, non pas de se défausser – je finis par toujours payer ma part et tiens un compte précis de ce que je dois à la comptabilité commune – mais ça aide à passer les caps difficiles. Seul, je mangerais des pâtes la moitié de certains mois et on ne me verrait pas dans le moindre bar. Ou je taperais mes parents, ce qui est moyen à 43 ans. Il faut vivre avec quelqu'un qui ait la capacité financière et la patience d'accepter ce fonctionnement. Là, je viens de rembourser ma part des vacances 2013.

Changer de boulot ? Allez, j'ai peut-être envoyé un mail ou deux en 17 ans à des potes qui bossent pour des grosses boîtes genre Total, pour savoir si on recrutait dans la com' interne. Dans les périodes dures, tu peux y songer. Mais non, en fait, je n'ai pas envie de changer. Je n'ai pas de permis, pas de bagnole, ça fait des économies. Ma passion c'est la musique – je ne paie pas les concerts, j'ai la plupart des nouveaux albums gratos. Je fais du sport, et je suis équipé à l'œil par les équipementiers quand je fais des sujets « produits ». Du coup, si certains mois j'ai dû serrer tous les boulons, je peux quand même partir en vacances en famille, sortir boire des coups et acheter de la drogue.

Faut pas se plaindre, parce que cette vie de free-lance me permet de faire du sport 4 fois dans la semaine ou de picoler devant les étapes du tour de France si je veux. Je peux bosser chez moi à poil en écoutant Alizée ou les Stooges à fond. Je peux aller à Franprix quand il n'y a personne, choper un rendez-vous chez le dentiste à 15 heures en semaine, revenir de vacances le jeudi en période bleue, aller chercher mon fils tous les jours à l'école, et assurer les jours de grève. »

Photo via Flickr.

LAURENT, PIGISTE EN PRESSE QUOTIDIENNE , 36 ANS
« Mon salaire varie selon les mois. Je peux toucher entre 300 et 600 euros. Tout dépend du nombre de papiers que je peux écrire. Je suis pigiste depuis février 2008, j'ai commencé pendant mes études. À côté, je touche le RSA et quelques sous ici et là de la part de Pôle Emploi. C'est mince, mais ça me permet de survivre. Après, je fais hyper gaffe à ce que je dépense, et je calcule au plus juste pour éviter de dépenser plus que ce que je n'ai. Concernant le loyer, mes parents m'aident en le payant. J'ai choisi de devenir journaliste au fur et à mesure de mes études, et à travers les rencontres de personnes qui m'ont donné envie d'informer.

Changer de cap ? Je suis en train de peser le pour et le contre. Je réalise que ce boulot que j'aime tant est train de changer considérablement sous les coups de boutoir de certains rédacteurs en chef et de patrons de presse plus enclins à faire du clic que de l'information. Ma dernière expérience a tourné court – j'ai travaillé une journée, le rédacteur en chef devait me faire bosser deux à trois fois dans la semaine, et au final il ne répondait pas à mes mails pour le tenir au courant de mes disponibilités. J'ai lâché l'affaire, considérant que je n'avais pas à perdre avec de tels personnages qui préfèrent les brèves aux articles de fond.

En télé, ils m'ont expliqué que j'étais trop jeune pour avoir une chronique dite "sérieuse", mais que compte tenu de mon âge et de mon physique, ils me verraient bien dans des, je cite, "petites pastilles décalées". Ils n'ont finalement pas donné suite – et c'est sans doute mieux pour tout le monde.

Il ne faut pas se voiler la face, beaucoup préfèrent désormais travailler avec des stagiaires. Ces petites armées corvéables et qui ne bronchent pas ne coûtent pas un rond si le stage ne fait pas plus deux mois. Se faire un nom dans le métier c'est bien, mais quand tu frappes aux portes et qu'elles se referment violemment sur tes doigts, tu te poses forcément des questions sur ton avenir dans la presse. Pour le moment je n'ai pas décidé d'abandonner. Je réfléchis à des sujets à proposer que je travaille dans mon coin, et advienne que pourra. Si cela ne fonctionne pas, je me mettrai en quête d'un autre boulot. Je ne continuerai pas éternellement dans ce système. »

Photo via Flickr.

SARAH, CHRONIQUEUSE CULTURE, 31 ANS
« J'ai fait une école privée de journalisme, d'où je suis sortie il y a 8 ans. On était une trentaine dans ma promo, et on est seulement 3 ou 4 à être devenus journalistes professionnels. Je m'estime donc heureuse malgré tout.

À mes débuts, j'ai enchaîné les piges en presse culturelle, des titres plutôt hype. J'y avais une véritable liberté d'expression, des échanges intéressants avec des rédac-chefs stimulants, dont le but premier était de publier un mag de qualité. Au fur et à mesure des années, les choses ont lentement décliné. Ces publications-là n'ont désormais plus de budget piges, et font écrire tous leurs articles en interne. Alors comme il a bien fallu que je paie ma moitié de loyer – je vis en colocation –, j'ai commencé à faire des trucs moins gratifiants : des articles de commande un peu niais pour de la presse féminine, du brand content en sous-traitance pour des agences de pub, ou des news people à la chaîne pour des sites internet racoleurs.

En France, il existe un véritable mépris pour le journaliste free-lance : ce dernier doit presque supplier pour réussir à refourguer un papier fouillé et de qualité, et le comptable le fait systématiquement passer en dernier. Alors qu'aux États-Unis, la plupart des Pulitzer sont des journalistes d'investigation indépendants – ça en dit long sur la différence de statut.

J'ai pensé à faire de la télé, évidemment. Des producteurs d'une chaîne que je ne citerai pas m'ont contactée, ils avaient "a-do-ré" mes papiers. Quand j'ai demandé lesquels, ils n'étaient pas foutus d'en citer un seul. Ils m'ont expliqué que j'étais trop jeune pour avoir une chronique dite "sérieuse", mais que compte tenu de mon âge et de mon physique, ils me verraient bien dans des, je cite, "petites pastilles décalées". Ils n'ont finalement pas donné suite, et c'est sans doute mieux pour tout le monde.

Dans les réunions de famille, on me dit souvent que je devrais arrêter de me maquer avec des artistes maudits et des musicos et trouver un mec avec une "situation stable", sans quoi je n'aurais tout simplement jamais les moyens de fonder une famille. Quand je déprime, je me dis que je devrais me reconvertir dans la pub et m'y faire un max de thunes. Mais l'écriture n'est pas seulement un gagne-pain, c'est aussi une passion. Je me vois mal faire autre chose.

Et puis je me souviens que c'est quand même pas si mal de pouvoir bosser quand je veux, de n'importe où dans le monde si ça me chante. De ne pas avoir à "poser des RTT" pour aller aux mariages de mes potes, ni d'avoir à supporter le métro de bon matin, et de ne pas me faire chier avec le friday wear, les open spaces, les collègues, et tout ce folklore d'entreprise que j'ai toujours détesté. »

* Les noms de tous les intervenants ont été modifiés.

Mélanie est sur Twitter.