Joyeux Pourim !

Avec Estelle on s’est rendu à Stamford Hill, le quartier du nord-est de Londres qui loge la plus grande communauté hassidique de Londres. Quand tu le traverses tu croises de grands chapeaux qui ressemblent à des soucoupes volantes en fourrure et des...

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août 26 2011, 12:00am

Avec Estelle on s’est rendu à Stamford Hill, le quartier du nord-est de Londres qui loge la plus grande communauté hassidique de Londres. Quand tu le traverses tu croises de grands chapeaux qui ressemblent à des soucoupes volantes en fourrure et des femmes en noir au visage pâle avec poussettes et enfants. Le fait qu’un petit périmètre londonien ressemble autant à la Pologne du 19e siècle me fascine, la relative fermeture de la communauté aussi. Les habitants du quartier ne sortent de leur réserve qu’une fois par an, le jour de Pourim.



Je ne suis ni juive ni experte en culture judaïque mais apparemment Pourim célèbre le jour où les Juifs ont réchappé d’un massacre en décimant leurs ennemis. L'épisode est rapporté dans le Livre d’Esther, ça se passe en Perse vers le cinquième siècle av JC, sous le règne d’Assuérus, dit Xerxès. Je résume à l’extrême : Esther sauve son peuple de l’extermination en intercédant auprès de son mari, le roi Assuérus. Elle est aidée par Mardochée (un gentil) et s’oppose à Haman (un gros méchant) au cours de péripéties d’une certaine complexité. Voici comment s’achève le texte du Livre d’Esther que je viens de télécharger sur viejuive.com : « les Juifs reconnurent et acceptèrent pour eux, pour leurs descendants et pour tous ceux qui se rallieraient à eux l’obligation immuable de fêter ces deux jours-là, suivant la teneur des écrits et à la date fixée, année après année, de commémorer et de célébrer ces jours de génération en génération, dans chaque famille, dans chaque province et dans chaque ville, et de ne pas laisser disparaître ces jours de Pourim du milieu des Juifs ni s’en effacer le souvenir du milieu de leurs descendants. »






La fête dure d’un coucher de soleil à l’autre. Cette année elle commence le samedi 19 mars au soir. Alors que la plus grosse pleine lune de l’année envahit le ciel, les familles orthodoxes de Stamford Hill vont à la synagogue lire le Livre d’Esther. Le lendemain matin, les rues sont presque vides. Bordées de maisons individuelles, elles ressemblent aux rues de n’importe quel quartier anglais. On a un peu peur : et si on s’était trompé de jour ? Et si on ne s’était pas trompé de jour mais que tout le monde refusait les photos ? Et si on nous jette des pierres ? Mais au loin apparaissent les premiers gosses déguisés. La première personne à qui on demande si on peut prendre en photo son enfant est une femme accompagnée d’une princesse minuscule. Elle nous dit ok en souriant.


Le matin restera notre moment préféré de la journée. Comme quand tu te prépares avec tes copines avant d’aller à une soirée – mieux que la soirée. Des enfants costumés tracent dans les rues. Ils ont des corbeilles de Pourim dans les bras, ces grandes corbeilles enveloppées de plastique qu’on donne à ses amis à l’occasion de la fête. Des parents pressés chargent des voitures. Yiddish, hébreu, anglais ; personne ne fait attention à nous. Dans l’embrasure des portes, des gamins finissent de se préparer, un petit clown dont seul le visage est maquillé. « Ça sera une livre si vous voulez nous prendre en photo, » nous dit son grand frère, dans une tentative de négo hardie. « Non ? Bon ok c’est gratuit mais là on n’est pas encore prêts, revenez dans une demi-heure. » Sauf qu’une demi-heure plus tard on s'est paumées dans l’écheveau des rues.


Ce qui nous fait marrer, c’est le côté sériel des déguisements. Ici, presque toutes les familles sont nombreuses et frères et sœurs sont souvent habillés pareil. Enfants pingouins, enfants soleils, hordes de sœurs habillées en « Chinoises », Écossaises, Hollandaises, groupes de Minnie Mouse à pois, grappes de raisin. Les costumes vont du plus cheapos au plus follement élaboré. On croise des enfants dont le corps est recouvert de grains de raisin géants en plastique, qui sont déguisés en… grappes de raisin. Les classiques britanniques – bobbies, postiers, gardes de la reine – se mêlent à des déguisements orientalisants inspirés par l’histoire d’Esther : il doit y avoir des Mardochée, des Haman, des rois Xerxès… Ailleurs qu’à Stamford Hill on croiserait sûrement des mini Lady Gaga ou des Katie Price mais les démons de la celeb culture semblent avoir épargné le quartier. Les familles orthodoxes ne sont censées avoir ni la télévision ni Internet, elles privilégient un folklore enfantin à la fois désuet et safe, peuplé de petites Annie méritantes et d’enfants fraises.


Quand on demande si on peut prendre des photos, il arrive que ça se passe mal, surtout avec des hommes. Certains nous zappent, un père de famille ne semble pas parler anglais ou savoir quels mots articuler pour nous dire non, un autre fait mine de ne pas avoir entendu notre question, se couvre les yeux de la main et fuit en pressant le pas comme si on était des choses empoisonnées portant le vice sur notre tête (nos cheveux tout nus). Plus tard on fait une pause – Estelle parle au téléphone et je griffonne sur un carnet –, quand un homme surgit d’une maison et traverse la rue pour venir me parler. « Je vois que vous êtes en train de prendre des notes sur nous. Ça ne nous plaît pas. Nous aimons rester entre nous. » J’essaye de lui expliquer que je ne suis pas une espionne, que je ne prends pas de notes sur sa famille à lui, mais c’est peine perdue. On s’éloigne. Pas grave, les Juifs orthodoxes ont deux ou trois excellentes raisons de se méfier de ce que les gens disent d’eux.


Quelques rues plus loin, une femme qui a confectionné un costume de feu rouge à sa fille accepte qu’on la prenne en photo et nous donne son adresse pour qu’on lui envoie un tirage (à ce stade je tiens juste à répéter : un costume de feu rouge). Et puis soudain, une bande de gamins nous prend d’assaut et se met à sauter autour de nous. Ils font exploser des pétards, réclament de l’argent pour les pauvres et taguent « Purim Purim » sur un mur en brique. « Hey ! Vous pouvez nous mettre en une du Jewish Tribune ?!!! » Non, mais on va vous mettre dans une publication un peu différente, les gars.


L’après-midi touche à sa fin et les hommes ne marchent plus droit. Selon une sentence talmudique du rabbin Rava, à Pourim, les hommes doivent boire jusqu’à ne plus pouvoir distinguer entre « béni soit Mardochée » et « maudit soit Haman ». Pour certains ça a l’air d’être carrément bon, là. Sur l’une des artères principales, un homme se roule par terre devant une voiture. Des trash humpers passent en hurlant à bord d’une camionnette. On tombe sur un mec armé d'une fausse kalachnikov qui passe de maison en maison. Il nous fait un signe de tête : il veut bien qu’on le suive mais il ne nous parlera pas. Sur l’avenue, les bus continuent d'aller et venir, chargés de gamins qui dansent des bras. Leurs silhouettes ondulent dans le soir qui tombe, avec une sensualité presque incongrue.


Des choses qu’on a vues mais qu’on n’a pas pu photographier ou qu’on n’a pas la place de vous mettre :
• un vieil homme qui agite sa grande crécelle de Pourim, celle qui sert à couvrir la voix du lecteur de la Meguila lorsqu’il prononce le nom honni d’Haman
• deux petites filles déguisées en vieilles avec perruques grises et lunettes
• à deux reprises, des enfants au visage recouvert de maquillage marron foncé. L’une en Tahitienne, avec jupette en paille appropriée. Sous le fard pointaient son nez en trompette et ses traits de petite rousse ashkénaze
• un enfant bonhomme de neige
• des enfants membres des forces spéciales, encagoulés de noir
• un petit touriste, le visage couvert de fond de teint foncé, avec des lunettes noires et plein d’appareils photo autour du cou • un homme déguisé en femme qui est passé en voiture

Pourim à Stamford Hill ? Parfois on a eu peur. Parfois on aurait aimé en être, de cette grande communauté du Hill, mais ça n’arrivera jamais.
 

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