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Interviews

« Je ne l’ai jamais vu bourré » : un entretien avec l’éditeur de longue date de Bukowski

John Martin revient sur 30 ans d'amitié, de groupies hollandaises et de fêtes hollywoodiennes.

par Jonathan Smith
03 Août 2014, 8:00am

Bukowski et sa femme, Linda. Photo via Getty Images

Vous pouvez penser tout ce que vous voulez de Charles Bukowski – qu'il n'était qu'une bête de sexe nihiliste qui carburait à l'alcool et aux prostituées, la voix d'une génération de cols bleus d'après guerre qui en avaient ras-le-bol des usines, voire un peu des deux à la fois. Mais le fait qu'il soit une figure majeure de l'histoire de la littérature de Los Angeles est indéniable. Il y a quelques années, alors qu'on bossait sur le numéro Hollywood, j'ai décidé de contacter l'éditeur de longue date de Bukowski, John Martin. Je voulais tenter de passer outre le folklore et découvrir à quoi ressemblait vraiment ce « vieux dégueulasse » dans sa vie de tous les jours.

S'il fallait citer une personne vivante qui a connu le vrai Charles Bukowski, Martin serait mon premier choix. Éditeur de Bukowski durant la plus grande partie de sa carrière, Martin est celui qui l'a fait connaître au reste du monde. En 1965, Martin a proposé 100$ par mois à Bukowski – et ce, jusqu'à la fin de sa vie – pour qu'il quitte son job à la poste et écrive à temps plein pour la maison d'édition Black Sparrow. Une fois Bukowski délivré de ses obligations, Martin a tenu parole et a fini par lui donner 10 000 $ toutes les deux semaines. Il était le témoin de Bukowski à son mariage et représentait une source de sécurité dans sa vie parfois très instable.

Finalement, l'interview n'a pas été publiée dans le magazine et elle a été mise de côté pour diverses raisons. On a fini par l'exhumer ce mois-ci, en travaillant sur le numéro Fiction, dans lequel on a publié un fashion shoot intitulé « Les women de Bukowski » mettant en scène de jeunes filles nubiles pomponnées comme les personnages des romans de l'auteur. Ça nous semblait être un bon prétexte pour partager cette interview.

John Martin. Photo via Kurt Rogers/San Francisco Chronicle/Polaris

VICE : Bukowski était-il l'unique raison pour laquelle vous avez lancé Black Sparrow ?
John Martin :
Oui, j'ai lancé Black Sparrow pour publier Charles Bukowski. J'avais vu son travail dans des magazines underground, et j'étais devenu convaincu – presque de manière obsessive – qu'il était le nouveau Walt Whitman. Il publiait des petits recueils de quelques pages en 100 exemplaires grâce à des petites maisons d'édition. En réalité, c'était surtout des fans de son travail, plus que de vrais éditeurs – ils n'ont entrepris aucune démarche pour distribuer ses livres.

Au début, j'avais un autre job qui m'obligeait à travailler de 7h30 à 17h. Ensuite, je retournais chez moi et je dînais avec ma femme et ma fille – puis je me rendais à mon bureau chez Black Sparrow aux alentours de 19h pour travailler jusqu'à minuit ou 1h du matin. J'ai fait ça pendant des années. Finalement, vers 1974, Bukowski est devenu tellement important que je ne pouvais plus m'occuper de lui tout seul. J'ai dû engager un assistant et une autre personne pour emballer les livres.

Parlez-moi de votre marché initial avec Bukowski. Vous étiez d'accord pour lui donner 100$ par mois, c'est bien ça ?
C'était un grand moment pour moi et Bukowski. Nous nous sommes assis avec un petit bout de papier. J'ai noté toutes ses dépenses mensuelles – il faut tenir en compte le fait que nous étions en 1965 : son loyer n'excédait pas les 35$ par mois. Il dépensait 15$ dans une pension alimentaire, 3$ pour des cigarettes, 10$ dans l'alcool et 15$ pour la nourriture. Et pourtant, même si ça peut paraître pitoyable comme somme, à l'époque il se nourrissait tout seul et portait des beaux vêtements, conduisait une vieille voiture et vivait dans son appartement miteux d'East Hollywood. Il pouvait se débrouiller avec 100$ par mois. Je gagnais seulement 400$ par mois, donc je lui donnais 25% de mon salaire. Mais quand que ses livres ont commencé à marcher, on s'en sortait bien mieux.

À la toute fin, je lui donnais une avance pour que je ne lui doive pas d'horribles sommes d'argent. Finalement, je lui donnais 10 000 $ toutes les deux semaines. Donc il est passé de 100$ tous les mois à 10 000$ tous les quinze jours et ensuite, à la fin de l'année, je lui remboursais tout ce que je lui devais encore. Plus tard, les grosses sommes d'argent sont arrivées quand on a commencé à vendre ses livres pour des adaptations cinématographiques ou des choses comme ça.

À part Factotum et Barfly, ses autres romans ont été adaptés en scénarios ?
Oui, certains ont été vendus mais n'ont jamais été adaptés. Le postier a été vendu à Taylor Hackford dès le début des années 1970, Souvenir d'un pas grand-chose a également été vendu. Vous me posez un peu une colle là... Factotum a été vendu, Women a été vendu à Paul Verhoeven – et bien sûr Barfly a été vendu.

Pensez-vous qu'il y aura d'autres adaptations cinématographiques dans le futur ?
Vous savez quoi ? À ce stade, je m'en fiche complétement. Je voulais faire en sorte que Bukowski soit indépendant et il est mort en étant millionnaire. Il était très économe et pas du tout ostentatoire. Je me souviens qu'une fois, je l'avais accompagné pour aller acheter une nouvelle voiture, une BMW. Il est entré avec son pantalon et sa chemise en flanelle, et un stylo dans la poche de sa chemise – il portait toujours un stylo accroché à la poche de sa chemise – puis il a rôdé dans le magasin jusqu'à ce qu'il trouve la voiture qu'il voulait. Les vendeurs ne daignaient même pas le regarder. Finalement, quelqu'un lui a demandé avec sarcasme : « Je peux vous aider monsieur ? » Ce à quoi il a répondu : « Oui, j'ai décidé que je voulais cette voiture. » Le type lui a demandé s'il avait besoin d'un financement.

« Non, je vais vous donner un chèque » a répondu Bukowski.

Le vendeur a insisté : « Maintenant ? » et Bukowski a rétorqué « Oui. » Le type était estomaqué, et soudainement, des gens se sont empressés de lui servir du café, des gâteaux et des donuts. Des fauteuils moelleux sont sortis de nulle part. Bukowski a calmement rempli la paperasse, rempli le chèque, pris la voiture avant de s'en aller.

Une histoire classique. Vous n'avez jamais hésité à donner un quart de votre argent à ce type bourré ?
Non. Jamais. Je croyais en lui autant qu'il croyait en lui-même. C'était presque comme une conversion religieuse où une personne ne peut pas être découragée. Ces gens vont partir en croisade à dos d'âne ou peu importe, sans tenir compte de rien. C'est ce que je ressentais en publiant Bukowski.

Comment Bukowski vivait-il le fait d'avoir ses livres transformés en scénarios ? Il avait un sentiment assez partagé à propos d'Hollywood.
C'est vrai qu'il s'en moque dans le roman Hollywood. Mais avant de travailler pour la poste, il avait dormi plus d'une nuit sur des bancs public. Il était sur le point de mourir quand il s'est fait transporter dans le plus grand hôpital de Los Angeles en bénéficiant des soins de l'assistance aux plus démunis. Il a failli avoir une hémorragie mortelle. Ce type-là a bossé dans une usine de biscuits pour chiens – il en parle d'ailleurs dans Factotum. Il a travaillé de nuit en collant ces petites affiches qu'on trouve dans les wagons du métro, ces petites affiches publicitaires qu'on insère dans une fente. Il a bossé dans une boutique d'encadrement de photos. Ce que je veux dire, c'est qu'il en a vraiment bavé.

Plus tard, juste grâce au pouvoir de son écriture, des gens célèbres ont commencé à s'intéresser à lui – comme Elliott Gould, Bono... Sean Penn était son plus grand fan. Il l'adorait. Ils étaient aussi proches que deux hommes peuvent l'être. Et je me souviens qu'à un moment, Bono donnait un concert au Dodger Stadium de Los Angeles où il avait convié Bukowski et sa femme. Il a commencé le concert en disant : « Ce concert est pour Charles Bukowski ». Et la foule a applaudi. Ils savaient qui il était.

Il connaissait bien Elliott Gould ?
C'est une autre histoire célèbre de Bukowski. Bukowski a commencé à tomber malade, il avait de la fièvre et toussait. Gould lui a dit : « Tu dois aller voir mon docteur. » Il l'a emmené à Beverly Hills et des spécialistes l'ont ausculté et lui ont dit : « Vous êtes juste épuisé. Prenez quelques vitamines et détendez-vous pendant un moment. »

Il continuait à avoir de la fièvre et à tousser, donc Sean Penn l'a emmené voir son docteur qui était un autre spécialiste de Beverly Hills. Le docteur l'a ausculté et lui a dit : « Je ne vois rien d'anormal. Vous êtes juste épuisé. Ne restez pas debout aussi tard au travail », ce genre de choses. Un jour, l'un de ses chats – Bukowski était un grand amoureux des chats – s'est blessé dans une bagarre. Bukowski l'a emmené chez un vétérinaire près de là où il vivait à San Pedro et le type a soigné le chat avant de le panser. Bukowski lui a confié : « Vous savez, j'ai été voir ces deux docteurs, je me sens très mal, j'ai une toux, je me sens fiévreux...» Le vétérinaire l'a regardé et lui a dit : « Vous avez la tuberculose. » Les docteurs de Beverly Hills n'avaient jamais vu un cas de tuberculose ! C'est une maladie qui touche principalement les pauvres. Le vétérinaire – sans même prendre sa température – l'a ausculté, et a livré son diagnostic : « Vous avez la tuberculose. » Sean Penn l'a amené de nouveau chez son docteur, qui était profondément humilié et il a dû suivre un régime – en un an, il était guéri.

Avant de vous rencontrer, il a occupé de nombreux emplois subalternes – lesquels lui ont fourni beaucoup de matériel d'écriture. Si vous l'aviez rencontré plus jeune, pensez-vous que son travail en aurait souffert ?
Vous savez, il avait besoin de s'apppuyer sur son passé pour avoir du succès. C'est comme Henry Miller qui était au bout du rouleau et vivait dans les rues de Paris. S'il n'avait pas vécu cette expérience, comment aurait-il pu écrire Tropique du Cancer ? Bukowski a touché le fond encore et encore. La seule période stable dans sa vie après qu'il ait quitté sa maison, c'était pendant les quelques années où il a travaillé à la poste. C'était un travail où il fallait aller tous les jours. Il devait être sobre, il devait être à l'heure, et pourtant il brûlait d'envie d'écrire.

Il faut se souvenir qu'il a arrêté d'écrire à la fin des années 1940 – à cause d'une cuite qui a duré dix ans. Et ensuite, à la fin des années 1950, il a eu des séquelles physiques, où il a fini dans un hôpital, le rectum en sang. Il a bien failli y passer.

Étiez-vous impliqué dans la production de Barfly ?
Non. Tout ce que j'ai fait, c'est m'inquiéter.

Pourquoi vous êtes-vous inquiété ?
Parce qu'il ne se sentait pas à l'aise au milieu des gens – même lors d'une petite fête, c'était un vrai solitaire. Il voulait se lever le matin, prendre un petit déjeuner avec sa femme, lire les journaux, partir de chez lui vers midi, prendre la route, revenir chez lui à 18h, dîner vers 19h et écrire jusqu'à 2 heures du matin. Il voulait que rien n'interfère avec cette routine.

Nous avons passé du temps ensemble, et il appréciait la compagnie de Sean Penn, mais je savais qu'il ne fallait pas que je passe le voir tous les jours – il aurait détesté ça, sans oser me le dire. C'était l'homme le plus poli et le plus honnête que j'aie jamais connu. Il était très respectueux et faisait tout pour mettre ses invités à l'aise.

Ça ne ressort pas toujours dans ses œuvres.
[Rires] Ça ne ressort même pas du tout. Ce que je veux dire, c'est que son personnage public est très différent de ce qu'il est.

Comment ça ?
Je l'ai connu pendant quoi, 35 ans ou plus ? Je ne l'ai jamais vu bourré. Pas une fois, jamais.

Sérieux ?
Il ne buvait pas très souvent mais quand il le faisait, il buvait énormément. Il buvait tous les jours et jusqu'à la fin de sa vie, c'était du bon vin. Il faut se rappeler qu'il vivait pour écrire. Comme beaucoup d'écrivains, il sirotait du vin pendant le processus d'écriture.

Bukowski lors d'une projection de 'Barfly,' le 4 novembre 1987. Photo via WireImage

Donc il buvait juste assez pour être détendu pendant la journée ?
C'est ça. À moins que ce soit comme pendant le tournage de Barfly, quand il était invité à des fêtes de tournage. Il buvait jusqu'à l'ivresse parce qu'il était effrayé par les gens.

Juste pour être clair, vous l'avez connu pendant 35 ans et vous ne l'avez jamais vu ivre.
Eh bien, je l'ai rencontré en 1965 et il est mort en 1994, donc je l'ai connu 30 ans – et non, je ne l'ai jamais vu bourré.

Mais quand il sortait avec ces types d'Hollywood, il était ivre.
Oui, mais je n'étais jamais là. Je vivais à Santa Barbara. Quand il a commencé à être vraiment célèbre, je savais que ça allait venir. Je me souviens être allé le voir quand il vivait à East Hollywood, dans un taudis avec un petit porche qui donnait directement sur la rue. Et sur le porche il y avait un vieux canapé déglingué. Je ne me serais même pas assis dessus, il paraissait trop crasseux. Bref, je suis allé le voir, et là, il y avait les deux plus belles petites filles blondes du monde assises sur le canapé. J'ai pensé : Mais qu'est ce qu'elles font là ? À mesure que je m'approchais du porche, l'une d'elles a dit : « Vous n'êtes pas Bukowski. » Et j'ai répondu : « Non, mais je vais le retrouver ici dans environ 10 ou 15 minutes. » Et elle a dit : « Oh, nous avons fait toute la route depuis la Hollande pour le rencontrer. » Je leur ai répondu : « C'est très gentil. Il sera ravi de vous rencontrer » ou quelque chose comme ça. J'ai ajouté : « Vous avez quand même fait beaucoup de chemin pour le voir. » Et elles m'ont répondu : « Oh, on veut baiser avec lui. »

Elles n'ont pas mâché leurs mots.
Oui – elles ont dit qu'elles avaient fait la route depuis Amsterdam pour baiser Charles Bukowski.

Il l'a fait, finalement ?
Ah, j'en doute. C'était pendant qu'il écrivait Women, ou juste un peu avant. Quand il est arrivé, nous nous sommes tous assis et on a parlé pendant 15, 20 minutes et quand elles ont vu que je n'allais pas partir, elles ont dit : « Eh bien, nous reviendrons plus tard ». Bukowski m'a expliqué qu'elles n'étaient jamais revenues. Je n'en sais rien, il aurait pu tout aussi bien me le cacher.

Est-ce-que Women est une représentation exacte de la manière dont il vivait ?
Oh oui. Il a écrit ça de 1975 à 1977. Et je l'ai publié en 1978. Il m'a envoyé le manuscrit chapitre par chapitre au fur et à mesure qu'il le finissait. Après chaque chapitre, je devais m'asseoir et me remettre de mes émotions en espérant que tout ça n'était pas vrai.

Vous lui avez demandé à quel point tout cela était réel ?
Je l'ai juste appelé en lui demandant « Tu vas bien ? Tu te comportes bien ? » Parce que, vous savez, il tenait scrupuleusement à bien se tenir quand j'étais dans les parages. Soyons réalistes : je suis devenu une sorte d'échappatoire à la vie qu'il avait eu avant. J'ai une chose que je chéris et qui est encadrée sur mon mur. C'est un morceau de papier sur lequel il a écrit :

Cher Johnny,

Tu es le meilleur boss que j'aie jamais eu.

Et ensuite un dessin de lui, signé Henry Chinaski.

C'est cool.
Et toutes les deux semaines il recevait un chèque. Pour lui, je représentais la stabilité et le travail acharné. C'était une relation idéale. Il avait l'habitude de m'appeler et avec sa voix grave, il me glissait : « Mr. Rolls, ici Mr. Royce. »

C'est là que l'argent a commencé à rentrer ?
Oui. J'avais l'habitude de plaisanter en disant : « Un jour tu allumeras tes cigares avec des billets de 50 dollars. » Il disait : « Seulement 50 ? Pourquoi pas 100 ? » Et c'est ce type-là qui ramassait les pièces de 5 centimes qui tombaient de sa poche. Non pas qu'il était radin : il pouvait être très généreux, mais il savait se contenter de peu. Il savait ce que c'était d'avoir seulement 20 centimes dans la poche et d'avoir faim en permanence.

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