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Culture

Michael White est l'inconnu le plus célèbre de tous les temps

Ce mec a été l'impresario de Jack Nicholson, des Monty Python et d'à peu près tous les gens que vous adorez depuis votre naissance.

par Elektra Kotsoni
30 Septembre 2014, 8:00am

Michael White au début des années 1970. Sauf mention contraire, toutes les photos sont issues de sa collection personnelle

Comment raconter l’histoire d’un homme qui a passé sa vie à raconter celle des autres ? Je suis assise sur le sol de l’appartement de l’impresario Michael White à Westbourne Grove, et je feuillette sa collection impressionnante de photos pour tenter de trouver ma réponse.

« Je possède 20 000 photos de gens. Je fais uniquement des portraits – les lieux ne m'intéressent pas », m'a expliqué Michael. Il a ignoré délibérément le fait que les « gens » en question faisaient partie des personnes les plus connues de ces quatre dernières décennies.

Bruce Anderson, Margaret Thatcher, D.T., Naomi Watts

Dans sa collection se trouve notamment une photo de Bob Geldof jeune en train de manipuler deux œufs de Pâques ; Jack Nicholson qui contracte ses muscles devant une piscine, ainsi que Naomi Watts, Bruce Anderson et Margaret Thatcher qui consultent des livres près d’un sapin de Noël.

Sur la cheminée de Michael White, on peut également voir une photo de Kate Moss prise dans les années 1990.

« Michael White est l'inconnu le plus célèbre de tous les temps », explique l’actrice Greta Scacchi dans The Last Impresario, un documentaire portant sur sa vie. Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de lui, mais vous connaissez très certainement son travail.

Michael White, Susan Sarandon, Boy George

Après avoir découvert des types comme John Cleese et Bill Oddie et présenté Yoko Ono et Pina Bausch à l’Angleterre, il a plus ou moins façonné les sensibilités de notre génération – mais aussi celles de nos parents. Au même moment, ses productions Oh! Calcutta, The Rocky Horror Show et Polyester élevaient le camp au rang de norme esthétique.

Malgré sa vie sociale impressionnante, le Michael White que j’ai appris à connaître au cours de ces derniers mois s’est avéré particulièrement timide. J'aurais adoré rencontrer cet asthmatique de 78 ans une dizaine d'années plus tôt, avant qu’il ne subisse les contrecoups physiques d’une vie passée à faire la fête.

Michael White et l'auteur au cinéma Electric , en août 2014. Photo : Jake Lewis

J’ai rencontré Michael pour la première fois en août dernier, dans le cadre de la sortie de The Last Impresario. En réalité, je n’avais jamais entendu parler de lui avant de lire le mail de son attachée de presse, que j’aurais très bien pu rater à cause de ma fâcheuse tendance à supprimer les mails promotionnels avant même de les ouvrir. Mais la mention de The Rocky Horror Show a retenu toute mon attention : quand j'avais 16 ans, j'ai assisté à une représentation de cette comédie musicale à Athènes. Ce n'était sans doute pas la meilleure, mais elle a suffi à scandaliser l'adolescente pudibonde que j'étais – et ce de la meilleure manière possible.

Je me suis donc rendue à l’avant-première du documentaire. Pendant la projection, j’ai réalisé que toutes les choses que j’appréciais avaient été rendues possibles par Michael White.

Jack Nicholson

Le film débute par l’ouverture du festival de Cannes en 2010, où la réalisatrice Gracie Otto remarque que « tout le monde gravite autour d’un vieil homme élégant qui attire l’attention au centre de cette énorme fête. »

Les 90 minutes suivantes se composent d’une évocation de sa vie et d’une analyse de sa personnalité, basées en grande partie sur une série d’interviews – avec un certain nombre de personnes influentes, comme Anna Wintour, John Waters, Yoko Ono, Kate Moss, Lou Adler, John Cleese, Bill Oddie ou Wallace Shawn. Pour une réalisatrice débutante, j'ai trouvé sa liste d'intervenants assez impressionnante.

Anna Wintour, John Galliano

Mais c’est sans doute la personnalité de White qui a poussé toutes ces personnalités à parler. Je voulais voir de mes propres yeux comment son magnétisme décrit dans le film se manifestait en personne. Nous nous sommes donc retrouvés assis côte à côte sur un canapé en cuir rouge, essayant péniblement d’avoir une conversation. Sa capacité à parler s’ést gravement détériorée depuis son AVC en 2005, et j'ai un accent étranger assez prononcé – je savais donc que la communication serait difficile à établir. Pourtant, à la fin de la journée, j’étais quasiment tombée amoureuse de lui.

Mais Michael, qui s’est marié à deux reprises, ne croit pas en la monogamie. « C’est dans la nature humaine de désirer un peu de nouveauté », m’a-t-il raconté. Dans le film, ses amis et ses ex le décrivent comme un coureur de jupons, plutôt réputé pour son humour que pour ses talents de beau parleur. Selon Anna Wintour, il fut la première personne à lui parler de Kate Moss.

Kate Moss, Michael White et son plus jeune fils, Ben

« Je suis le genre de personne qu’on aime bien inviter à une soirée, m’a-t-il expliqué. C'est parce que je viens toujours avec une jolie fille. »

« Et pourtant, vous êtes resté ami avec toutes vos ex, lui ai-je répondu. Comment faites-vous pour qu'elles vous apprécient toujours autant aujourd'hui ? »

Jerry Hall, Helmut Newton

Il m'a dit que c’était une question à laquelle il ne pouvait pas répondre, mais je pense pouvoir le faire à sa place : parce qu’il est hyper marrant. Lors de notre première entrevue, il portait une veste bleue brodée, un pantalon écossais et des baskets, tout en me complimentant sur ma façon de m'habiller. Je lui ai posé des questions sur les fêtes qu’il organisait pendant sa période de gloire, et il m’a répondu que sa préférée était l’ouverture du Studio 54, même s'il ne se souvient absolument pas de sa soirée.

Bob Geldof

Trois jours après notre entretien, il m'a recontactée par téléphone. Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il m’appelle, mais j’aurais dû : Michael est un authentique animal social – l’une de ces personnes dont l’existence semble dépendre des interactions humaines.

Depuis, à chaque fois que je l’ai rencontré, il m’a écoutée attentivement et a pris le temps de me parler de tous les lieux qu’il avait fréquentés.

Meg Matthews, Noel Gallagher, Lisa Moorish

Michael est né à Glasgow en 1936 dans une famille relativement aisée. À l'âge de 7 ans, il a été envoyé dans un pensionnat en Suisse, où il a appris à parler français, allemand et italien parce qu’aucun des garçons ne parlait anglais. Il a étudié à la Sorbonne et a commencé à bosser dans le monde du théâtre en tant qu'assistant de l’impresario Peter Daubenay.

« Peter travaillait sur le festival World Theatre Season, qui a notamment permis de faire jouer des pièces étrangères à Londres. J’ai vu la Comédie-Française, le Berliner Ensemble… ça m’a vraiment donné envie de continuer. »

Naomi Campbell

Quand il évoque ses débuts, il n’éprouve aucun remords quant à son comportement parfois controversé. « J'ai produit ma première pièce, The Connection, en 1961, se rappelle-t-il. C’est une pièce de Jack Gelber qui parle d’un groupe de musiciens toxicomanes qui attendent leur dealer. À l’époque, le théâtre était censuré par Lord Chamberlain, et dans The Connection, les acteurs faisaient semblant de s’injecter de l’héroïne. »

Michael White, Andrew Lloyd Webber

Une série de projets polémiques a suivi, avec Son of Oblomov avec Spike Milligan, la revue Cambridge Circus avec Tim Brooke-Taylor, Graham Chapman, John Cleese, David Hatch, Bill Oddie, Chris Stuart-Clark et Jo Kendall, ainsi qu'Oh! Calcutta ! de Kenneth Tynan, une revue théâtrale qui mettait en avant de nombreuses scènes de nudité à une époque encore marquée du sceau du puritanisme. 

Le public a continué à venir à la fois au théâtre et au cinéma pendant les 20 années suivantes. Il y a eu The Rocky Horror Show et son adaptation au cinéma ; A Chorus Line ; Annie ; Sacré Graal ; My Dinner with Andre; Polyester; The Comic Strip Presents; Widow’s Peak ; et même la comédie Mettons les voiles, sortie en 1990.

Roman Polanski, Anjelica Huston

Je lui ai demandé quel était son projet préféré. « J’aime toutes mes productions, m'a-t-il certifié. Même celles qui n’ont pas marché. Je n’aime pas me concentrer sur les choses négatives. »

Cela ne signifie pas qu’il n'a pas vécu beaucoup de déceptions. Au contraire, en plus d’une succession de flops – dont la mise en scène à New York d’Housewife Superstar de Barry Humphries – Michael a perdu les droits de The Rocky Horror Picture Show, récupérés par Lou Adler. Il a ensuite été obligé de vendre une quantité importante de ses archives personnelles pour ne pas faire faillite. Pourtant, la fête a continué pendant un moment – mais c'était avant qu’il ne soit rattrapé par une série d’AVC.

Hunter S. Thompson

Dans The Last Impresario, Kate Moss affirme que Michael « sortait probablement plus qu’elle à l’époque », mais j’ai l’impression qu'il s'est peu à peu retiré de la vie publique pour des raisons de santé. Et il me parait évident qu’il l'a fait à contre-coeur. Généralement, il interrompait nos entretiens en prétextant qu’il était fatigué mais il rappelait toujours quelques jours plus tard pour en organiser un autre.

Jack Nicholson, Dodi Fayed

Les murs de son petit appartement sont couverts d’affiches de son travail, et sur toutes les autres surfaces sont placardées des photos de ses amis et de sa famille. Il n’est pas allé à Cannes cete année mais il compte passer l'hiver à profiter du jardin de sa seconde ex-femme, Louise, en Californie.

Michael White à Londres, 1983

En avril, Michael s’est vu remettre le « Olivier Award » pour l'ensemble de sa carrière, mais il reste « complètement impartial. Les gens de ma génération ont tendance à dédaigner les nouveautés ou à dire que les jeunes ne prennent pas de risque, mais je ne pense pas que les choses étaient meilleures avant. Je pense qu’il y aura toujours des gens bien qui feront des choses bien. »

Je lui fais confiance là-dessus. S’il y a une personne qui peut vous convaincre que le cynisme est réservé aux losers, c’est bien Michael White.

The Last Impresario est en salle dans les cinémas anglais et disponible en VOD depuis le 26 septembre.

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