Publicité
Music by VICE

Les 12 souvenirs de Trans de Jean-Louis Brossard

De Nirvana à Underground Resistance en passant par Prodigy, Boo-Yaa T.R.I.B.E. et Dizzy Brains, le programmateur des Trans Musicales de Rennes revient sur ses rencontres les plus marquantes.

par Pascal Bertin
22 Novembre 2016, 5:06pm

Laissez tomber : Jean-Louis Brossard a vu plus de concerts que vous et vos potes réunis, et ça va être chaud de le rattraper. Déjà parce qu'il a un peu dépassé de quelques années l'âge officiel de la retraite, et qu'il a pris une sacrée avance. Ensuite, parce qu'il essaie de ne rater aucun des artistes qu'il programme à ses Rencontres Trans Musicales de Rennes (environ 2.500 depuis 1979 !) et que le reste de l'année, il ratisse salles de concerts et festivals pour dénicher les inconnus dignes de son public rennais - qui en a vu d'autres et pas des moindres. N'en déplaise à ceux qui jugent l'époque faiblarde, lui n'arrive même plus à caser ses emplettes du moment. « J'ai dû ajouter une soirée le 15 décembre à l'Ubu pour des groupes qui n'avaient pas de place » lance-t-il, l'œil pétillant. Autre moyen de garder la foi, réaliser ses fantasmes en sortant des autoroutes balisées de la programmation à travers des plateaux qui réunissent le prochain truc post-punk londonien (au hasard cette année, HMLTD) à d'improbables fanfares venues de tous les continents, représentant ainsi plus de vingt-cinq pays dans cette 38e édition. Et puis des Français aussi, toujours des Français, comme Barbagallo, Aquaserge, une création à l'Aire Libre signée Fishbach, et encore des Rennais comme Volontiers ou les garage-rockers de Chouette…

Dès que JLB doit donner à chaud des idées pour préparer ces Trans 2016, voilà les noms qui se bousculent au portillon : « Nino de Elche, un chanteur de flamenco accompagné d'un groupe, ni rock, ni musique électronique, mais un peu tout ça à la fois… Les deux Espagnols de Cabo San Roque : une claviériste qui manipule des percussions sur un mur derrière elle, avec une machine à écrire et plein d'autres ustensiles, et face à elle, un guitariste, le tout influencé par Can… Reykjavikurdaetur, un groupe d'une quinzaine de rappeuses islandaises. J'ai toujours aimé les groupes nombreux, je sais pas pourquoi, comme les Allemands de Meute qui sont environ douze sur scène, un marching band qui ne fait que des reprises de house et de techno… Parmi les ovnis, Anna Meredith, une clarinettiste qui vient du classique, accompagnée de claviers, violoncelliste, tuba, guitare… Les Barberettes, trois Sud-Coréennes qui ont un show à la Diana Ross & Supremes, accompagnées d'un groupe, très très fun... Et puis No Zu, un groupe funk australien qui pourrait être signé sur le label DFA. On compte aussi quelques créations électros pour Møme, Comah, Contrefaçon, Leska, et le premier live de Yuksek, accompagné de Her, Monika, Chassol aux claviers et Jean-Sylvain des Juveniles à la guitare ». OK, 2016 s'annonce plutôt cool, mais s'il y avait 10 moments étonnants pour baliser l'histoire des Trans, Jean-Louis ? Pas radin, il nous en a donné 12.


DIZZY BRAINS (2015)

J'ai revu récemment les mecs de ce groupe malgache qui a joué l'an dernier, et ils disent carrément qu'ils sont « sortis de leur cage ». Ils vivaient dans des conditions difficiles à Tananarive, sans avoir jamais vu la mer, sans gagner d'argent, à dormir avec des sans-abris après un concert parce qu'ils ne pouvaient pas rentrer chez eux... Permettre à ces mômes de 20 balais d'aller jouer aujourd'hui en Corée, je suis fier d'y avoir contribué car c'est arrivé après les Trans. Sans l'aspect humain, je ne pourrais pas faire ce métier. Par exemple, j'ai déjà fait jouer le groupe australien No Zu à l'Ubu avant les Trans cette année et il s'est passé un truc fort entre nous. Là, ils vont venir spécialement d'Australie juste pour ce concert, t'imagines ? Tout ça grâce à une amitié née en une soirée dans un club. Et puis les Trans, c'est un festival où tous les artistes sont accueillis de la même façon, il n'y a pas de stars. Alors oui, il y en a de plus difficiles, auxquels il faut faire plus attention. Comme dirait mon ami Titi, le régisseur : « tous les groupes sont égaux mais certains sont plus égaux que d'autres ».

COLIN STETSON (2011)

De toute l'histoire des Trans, je n'ai eu que deux fois le trac pour un artiste. La dernière, c'est pour ce musicien américain qui joue du saxophone basse seul sur scène, trois morceaux de 20 minutes, le souffle continu comme Rahsaan Roland Kirk, avec une façon particulière de souffler dans le bec de son saxophone. Lui, je ne le programmais pas à 20 heures mais à minuit au Parc Expo, où ça joue partout dans tous les halls, où tout le monde est à fond. C'est très posé, il joue sans rythmique... et là, je me demande si ça va le faire. Non seulement ça l'a fait, mais il est devenu l'emblème du festival cette année-là. Les photos pour illustrer les Trans dans Mojo, c'était Colin Stetson. Pour moi, c'était une victoire.

DANYÈL WARO (2003)

C'est l'un de mes artistes préférés, qui chante en créole. C'est du maloya, la musique traditionnelle de la Réunion, à la base juste des percussions, des voix, et il en est l'emblème pour moi. C'est un type formidable qui connait bien Rennes, y compris la prison où il fait deux ans pour insoumission à l'armée. Il a joué au moins trois fois aux Trans et ça m'a permis d'aller à la Réunion découvrir d'autres artistes. J'ai baigné dans cette musique et j'adore cuisiner réunionnais. Danyèl est venu la dernière fois pour les 25 ans des Trans et a terminé la fameuse soirée où ont joué les Bérurier Noir. Tous les punks étaient encore là à 4 heures du matin, lui a fini sur une chanson a capella et tout le monde l'a acclamé. C'était ça le public des Béru, tout ce qu'on veut mais toujours très respectueux.

LCD SOUNDSYSTEM (2002)

J'avais rencontré James Murphy au festival Aquaplaning à Hyères où il accompagnait The Rapture. J'ai ensuite fait jouer son groupe LCD Soundsystem au Liberté Haut, aujourd'hui l'Etage, et c'est celui qui a influencé toute une scène majeure des années 2000. Ça me rappelle immédiatement le fabuleux concert de !!! au Liberté Bas l'année suivante, avec une énergie dingue. Ce soir-là, j'étais avec les Minimal Compact qui avaient joué la veille. Ils étaient fatigués et voulaient rentrer à l'hôtel. Je les ai emmenés et ils sont restés tout le concert, ils n'étaient plus fatigués, juste scotchés.

INVISIBLE SCRATCH PICKLES (1997)

C'était l'année de la rave Planète 2 et il y avait beaucoup d'électronique, de house et de techno. J'ai aussi voulu du hip-hop et j'ai donc invité Kid Koala ainsi que ce collectif de San Francisco, Invisible Scratch Pickles, que Mix Mastermike avait déjà quitté pour les Beastie Boys. Mais il restait Q-Bert, l'un des plus grands turntablists, qui a gagné plein de battles. Tous les trois sont arrivés, tout petits, chacun avec une casquette et une petite valise comme pour prendre l'avion. Ils sont montés sur scène, ont pris les platines, les ont complètement démontées puis remontées à leur façon. Après, chacun faisait un instrument, l'un la guitare, l'autre la basse, le dernier la batterie, ça a duré 35 minutes et c'était étonnant. Et là, au premier rang, un gamin qui devait avoir 13 ou 14 ans, s'est dit : « voilà ce que je veux faire ». Il allait devenir DJ Netik. Et maintenant, c'est dingue, c'est Q-Bert qui invite DJ Netik à San Francisco. Là, t'es en pleines rencontres Trans Musicales.

BOO-YAA T.R.I.B.E. (1996)

Les gars de ce groupe américain entre hip-hop et metal viennent de East L.A. mais sont originaires à la base des îles Samoa, des balèzes avec des catogans, des tatouages partout. Je m'étais fait un cinéma dans ma tête avant qu'ils arrivent, me demandant comment ils allaient être du fait des histoires de fusillades, que des mecs étaient morts dans leurs familles à cause des guerres de gangs, etc. Je passe à l'Ubu voir le concert de David Thomas de Pere Ubu et qu'est-ce que je vois derrière la scène ? Un mec énorme en train de regarder Věra Bílá, une petite chanteuse gypsy tchèque accompagnée de quatre guitaristes. Le look ne trompait pas, il était de Boo-Yaa T.R.I.B.E. Je me suis présenté et lui ai demandé de me faire rencontrer le reste du groupe. On est allés dans leur loge et les gars étaient incroyablement sympathiques. Ils sont donc allés voir Věra Bílá qu'il a fallu amener dans leur loge, puis ont pris des photos ensemble. A un moment, un des gars m'a soulevé son t-shirt, il avait sept impacts de balles. Ils avaient un concert en Allemagne le lendemain mais ne voulaient plus quitter les Trans et se pourrissaient avec leur tour manager. Pourtant, t'as pas trop envie de te frotter à eux ! Ils n'ont pas pu rester mais parfois, on essaie de garder les groupes quand ils le veulent, qu'ils ne sont pas en tournée et qu'ils viennent de loin. Tu peux les retrouver, les faire rencontrer un autre artiste, comme At the Drive-In qui avait sympathisé avec un groupe de hip-hop.

THE PRODIGY (1994)

A l'époque, il n'y avait ni portable, ni ordi. C'était télex ou fax pour communiquer. Après avoir booké le concert avec l'agent anglais, celui-ci n'a plus donné signe de vie. Il a fallu gérer avec le tour manager pour les infos techniques. Là, on apprend que le groupe joue en Ecosse la veille des Trans. On a été obligés de louer un avion privé pour les faire venir de Glasgow. Sinon, pas de concert. Il a aussi fallu louer un système d'éclairage qu'on ne trouve qu'en Angleterre et qu'ils acceptent de le mettre dans leur avion. Et les voilà qui débarquent : le groupe, un ingé son, le tour manager, point barre, en disant « excuse nous, c'est un peu le bordel, mais le show va être énorme ». Et le show a effectivement été énorme. Ces choses-là n'arrivent plus, on travaille beaucoup plus en amont. J'ai une petite phrase, c'est « J'ai pas vu le MC5 en 68 à Ann Arbor mais j'ai vu Prodigy aux Trans Musicales ». C'était complètement incroyable, une déflagration.

UNDERGOUND RESISTANCE (1992)

On avait déjà programmé des gens qui faisaient de l'électronique comme Front 242, mais Underground Resistance, c'était quand même les inventeurs de la techno de Detroit, un collectif avec Jeff Mills, qui avait déjà quitté le groupe, Mad Mike, Robert Hood, Juan Atkins... Ils sont venus pour un live. Ils étaient tous masqués, cagoule sur la tête, Hood faisait le MC, il y avait aussi un DJ. Quand ils sont montés sur scène, Hood a crié un énorme « fuckin' motherfuckers !!! » et là, le truc est parti, j'avais jamais entendu ça de ma vie.

C'était un peu ton MC5 à toi ?
Oui, aussi, si tu veux, ou les Stooges ! C'était la première rave aux Trans et la musique techno, je l'ai un peu découverte en la faisant. Je ne connaissais pas trop cette culture. J'avais bossé avec Manu Casana qui connaissait bien les DJ's et je m'étais concentré sur les lives. J'ai beaucoup appris, je suis rentré dedans... Eux s'en souviennent encore. J'ai revu Mad Mike en Suisse qui m'en a reparlé. Ils étaient contents de jouer comme ça en France, alors que chez eux, c'est plus dans des warehouses, dans des caves, dans l'underground. Un super souvenir car un groupe particulier, sans concessions.

DENEZ PRIGENT (1992)

C'est lui mon premier moment de trac dans l'histoire des Trans ! Ce chanteur breton qui se produit a capella était programmé Salle de la Cité entre le groupe irlandais The Pale et le musicien égyptien Ali Hassan Kuban. Quand le mec monte sur scène, il est seul, à poil, juste un micro pour chanter de la musique traditionnelle bretonne. A l'époque, on avait un public assez rock. Après la première chanson, il y a eu un silence énorme de 4 ou 5 secondes, et là, ovation. C'était gagné. Mais j'avais eu beaucoup plus peur que lui, car j'aime pas envoyer les artistes au casse-pipe.

NIRVANA (1991)

Je les ai découverts dans un petit théâtre lors d'un festival à Rotterdam. La lumière était encore allumée et il y avait trois mecs sur la toute petite scène, habillés tout en blanc un peu comme des infirmiers, que j'ai pris pour les roadies en train de préparer le show. A un moment, ils ont branché les instrus sans attendre que la lumière s'éteigne et c'était parti. Wow, mon Dieu ! On était 200 et c'était formidable. Ils avaient juste sortis l'album Bleach avec que Dave Grohl ne soit leur batteur. C'était au mois de mai et j'ai réussi à programmer le groupe. Sauf que fin septembre sort Nevermind alors que j'avais « Smells Like Teen Spirit » sur ma compile des Trans ! Tu entrais dans n'importe quel bar de Rennes, tu l'entendais en boucle, les gens étaient à fond dessus. Le concert a été phénoménal et reste l'un des grands moments des Trans, d'autant plus mythique après le décès de Kurt. J'ai organisé un autre concert de Nirvana à Rennes, je les ai revus à Reading, mais celui des Trans reste extraordinaire.

MOONDOG (1988)

Il est venu avec un orchestre classique et ça a été une très belle rencontre, déjà d'un point de vue humain. Et surtout, il est devenu une référence. Quand je parle à n'importe quel artiste, tout le monde le connait. J'en parle à Devendra Banhart dans sa loge, hop, il me montre les titres sur son ordi et on écoute Moondog après son concert. J'aime beaucoup parler musique avec les musiciens, c'est comme ça qu'on arrive à créer une relation. La première fois que j'ai rencontré Christopher Smith de Dralms à Brighton, on a parlé de Moondog entre autres, et tout de suite, le courant est passé. Une fois, j'ai programmé Drenge à l'Ubu. Après le concert, j'ai passé quatre heures à parler musique avec leur batteur de 18 balais, à noter des noms, lui notait aussi... Alors qu'à la base, c'est un gamin un peu dans son coin, qui n'était pas venu à l'apéro. On a parlé de Louis Moholo, un batteur sud-africain de jazz. Qui connait Louis Moholo à part deux ou trois mecs dans le jazz ?

MARQUIS DE SADE (1979)

On était en 1978, on s'était pris le punk-rock dans la figure, j'allais souvent à Londres, Frank Darcel à New York, il se passait un truc. Le punk-rock, c'était « je ne suis pas un très bon guitariste, je ne sais pas faire de musique mais je peux monter sur scène et si j'ai quelque chose à défendre, je peux le faire. » Quand on a créé les Trans Musicales en 79 avec Béatrice, Hervé, Pierre et d'autres, l'artiste phare qu'on défendait, c'était Marquis de Sade. C'est le groupe qu'on pouvait voir à Rennes, en MJC ou dans un bar. On avait sorti un 45t de lui sur notre label Terrapin, du nom de notre association. On a monté un événement en invitant d'autres groupes comme Frakture, Anches Doo Too Cool (le duo des saxophonistes Daniel Pabœuf et Philippe Herpin), ça c'était pour les deux premiers jours en juin 79. C'était libre participation pour l'entrée, les gens donnaient ce qu'ils voulaient. En faisant les comptes, ça a fait 3,33 francs par personne, certains ont donné 30, d'autres rien.

C'était du bricolage total mais un super souvenir, un festival qui s'est créé dans une ville, avec des acteurs locaux rennais et des musiciens de Rennes. Pas un truc parachuté mais le reflet de notre vie à nous, étudiants ou jeunes travailleurs pour certains, tous amoureux de musique. Dès que l'un achetait des disques, on allait tous chez lui pour les écouter. J'avais la chance d'habiter au-dessus d'une boulangerie, 22 rue Nantaise, et comme le boulanger travaillait la nuit, je pouvais mettre la musique à donf' sans gêner personne. Tout le monde se retrouvait chez moi, c'était assez rigolo. Après vont s'engouffrer les anciens du Marquis, comme Pabœuf qui montera Ubik avec Philippe Maujard, les Nus de Christian Dargelos, Etienne Daho, le Rennais le plus connu, qui a fait son premier concert avec la rythmique de Marquis de Sade. Puis Niagara qui a bien marché. 37 ans plus tard, tu te rends compte qu'il y a encore 5 ou 6 groupes rennais programmés au festival. La scène rennaise reste en perpétuel mouvement, les Trans et l'organisation de concerts continuent de donner envie aux gens de faire de la musique et des concerts.

La 38e édition des Trans Musicales de Rennes aura lieu du 30 novembre au 4 décembre prochains et on a évidemment des places à vous faire gagner.

Pascal Bertin est pour l'autonomie de la Bretagne. Il est sur Twitter.