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Dans la tête de Julien, 27 ans, agriculteur vivant avec moins d’un SMIC par mois

À la tête d’une exploitation familiale, ce céréalier de l’Yonne défend une agriculture à taille humaine, loin de la ferme des mille vaches et de l’industrie agroalimentaire prédatrice.

par Arthur Limiñana
23 Mars 2017, 6:00am

Les allées sont pleines d'enfants et de parents traînant des poussettes. À hauteur de bambins, derrière de petites clôtures en bois, des moutons et des cochons dorment dans quelques mètres carrés de paille. Pour les petits Franciliens, c'est la seule occasion de l'année de voir des animaux sur leurs pattes, et d'observer de vrais tracteurs. Innocence et découverte – du moins, à première vue. Car en prenant un peu de recul, le Salon de l'agriculture est avant tout le résultat d'une curieuse alchimie. Les rangées de vaches laitières et de taureaux de concours font face à un stand McDonald's. Bonduelle et Charal trônent un peu plus loin – à quelques mètres de petits producteurs hexagonaux. L'industrie agroalimentaire a beau cohabiter avec une profession fragilisée pendant une dizaine de jours, une fois la jolie vitrine du salon parisien refermée, le reste de l'année ne verra que rarement les agriculteurs coexister pacifiquement avec les mastodontes de la bouffe usinée.

Julien Caillard a 27 ans et est céréalier dans l'Yonne. Il fait partie de cette agriculture normale, à taille humaine, qui répond avant tout à une demande et ne se préoccupe ni de décroissance ni de productivité effrénée. Julien partage sa journée entre tâches quotidiennes sur l'exploitation et activités syndicales – qu'il effectue sur son temps libre. « J'ai un profil un peu atypique pour un agriculteur », me raconte-t-il au cours de notre rencontre dans le cadre du Salon de l'agriculture. « Après un bac général, j'ai commencé une prépa khâgne et hypokhâgne, avec une voie toute tracée vers l'enseignement, mais tout en gardant en tête de revenir un jour travailler sur l'exploitation de mon père. C'est arrivé finalement plus tôt que prévu. J'ai quitté la prépa et je suis parti en BTS agricole. »

« Même si la ferme tourne, deux SMIC, ça serait trop. » – Julien 

Tout commence par un arrière-grand-père possédant des terres situées à une trentaine de kilomètres du site actuel – une cinquantaine d'hectares, à l'époque. Puis par alliance et mariage, le grand-père de Julien étend l'exploitation à soixante-dix, avant que son père ne fasse de même et y ajoute une soixantaine d'hectares. Aujourd'hui, père et fils sont propriétaires de 300 hectares d'exploitation, et se concentrent uniquement sur le céréalier. « La structure de l'exploitation a finalement très peu changé, m'explique Julien. La seule évolution majeure, c'est que l'autosuffisance est désormais impossible. »

En effet, jusqu'à l'avant-dernière génération, la ferme était autosuffisante car basée sur la polyculture. Des vignes, une trentaine de vaches laitières, une production d'œufs, de fromage et une vente directe des produits auprès de quelques petites coopératives permettaient aux ancêtres de Julien de ne pas avoir à se fournir en produits à l'extérieur de la ferme. Aujourd'hui, Julien possède toujours de petites vignes et des pommiers, dont il se sert uniquement pour sa consommation personnelle.

Un changement important qui n'a jamais modifié l'esprit de l'exploitation, basée sur une croissance réfléchie et un respect de la tradition familiale. Ne pas s'agrandir trop vite et consolider le foncier, avant de penser à de nouvelles terres.

« On a assez pour vivre à deux, et c'est vrai que, de l'extérieur, 300 hectares ça peut paraître gros pour une "entreprise familiale", reconnaît Julien. On fait souvent référence à des fermes de mille vaches ou autre, mais on ne se sent pas comme ça. Certaines très grosses exploitations réunissent dix agriculteurs qui ont fait le choix de se regrouper, mais ce n'est pas un problème à partir du moment où ces derniers restent les décisionnaires et non des salariés d'un gros groupe. C'est ce que je répète souvent : une agriculture de la terre, pas des firmes. »

Sur l'exploitation de Julien. Toutes les photos sont de Julien

Il n'y a sans doute rien de plus concret dans la vie que l'heure à laquelle on se lève. Julien et son père commencent leur travail dans les champs dès sept heures du matin et terminent généralement aux alentours de 19 heures – ce qui correspond à une bonne quarantaine d'heures par semaine sur le travail céréalier, sans inclure les à-côtés et l'entretien de l'exploitation. Et encore, les deux hommes s'estiment heureux car ils ont le « luxe » de travailler uniquement la journée, n'ayant pas d'astreintes à respecter pour surveiller les bovins. Lorsque les moissons sont terminées, leur emploi du temps est également moins chargé. « Les deux grosses périodes correspondent à la fin de l'été et au printemps – lors des semis –, puis aux mois de moissons qui s'ensuivent », m'explique Julien.

Et le jeune homme d'évoquer ce qu'il fait lorsque son emploi du temps est un peu plus dégagé. « Dès que j'ai quelques jours en février, il m'arrive de partir couper du bois dans le secteur, car je me chauffe à ça. Pendant cette période, entre céréaliers, on se chambre. "T'es parti au ski, hein ? La vie est belle." Mais bon, le ski, ça fait bien longtemps que je n'ai pas eu le temps d'y aller. Si j'ai quatre jours de vacances par an c'est déjà pas mal. Le reste de mon temps libre je le consacre à mon activité syndicale. »

Sur le domaine, la famille est propriétaire d'une moissonneuse, de quatre tracteurs, de quelques remorques et d'un tiers d'un déchaumeur qu'elle possède en commun avec d'autres exploitants dans le cadre d'une CUMA – pour Coopérative d'Utilisation de Matériel Agricole. Le principe est simple : des agriculteurs mutualisent l'achat de machines et les utilisent à tour de rôle. « C'est comme une colocation, rigole Julien. Il faut être sûr de s'entendre. » Sur son exploitation, il y a de quoi stocker un tiers de la récolte. Le reste part à la coopérative. « C'est moins intéressant financièrement mais stocker des céréales, c'est un métier. »

Père et fils se partagent le travail de manière logique et équitable. Julien s'occupe au maximum des tâches les plus physiques et délaisse – sans doute avec bonheur – la comptabilité et la gestion de la trésorerie. « Mon père part bientôt à la retraite et j'ai prévu d'apprendre tout ce qui a trait à la trésorerie, résume-t-il. Mais si je peux déléguer ça à l'extérieur, je le ferai dès que possible. »

Question salaire justement, les deux hommes arrivent à se verser chaque mois quelque chose, ce qui n'est pas le cas de tous les agriculteurs. 1 500 euros pour le patriarche et 500 euros, plus une petite prime d'activité, pour Julien. « Il n'y a pas moyen d'en tirer plus pour le moment. Même si la ferme tourne, deux SMIC, ça serait trop. » Impossible pour eux de s'en sortir sans une aide extérieure, au passage.

« On parle souvent du prince de Monaco entre nous. Il faut savoir qu'il touche la PAC, car il possède des terres. C'est aberrant. » – Julien 

La PAC – ou politique agricole commune. Trois lettres prononcées très souvent dans les médias par les hommes et femmes politiques, généralement sans aucune explication concrète. Dans l'exploitation de Julien et de son père, elle est vitale. Elle représente un quart du chiffre d'affaires, d'où l'impossibilité de faire sans. Une soupape de décompression qui tombe deux fois par an – à l'automne et au printemps. Calculée au prorata du nombre d'hectares ou du nombre de têtes de bétail, elle est indispensable à la survie de l'exploitation. « Vu qu'on est payé à l'hectare, on est tenté de s'agrandir, explique Julien. Certains le font. Il y a des normes environnementales à respecter aussi, mais il ne faut pas se mentir : on cale notre activité en fonction des dates de versement des subventions, voilà tout. On est parfois pressé de les recevoir, car ça devient juste pour nous de continuer à travailler. »

Au-delà des subventions, la PAC est censée garantir un montant minimum pour l'achat des produits agricoles tout en contrôlant la spéculation sur les marchés boursiers. Une utopie, sachant que la tonne de céréales s'échange actuellement autour de 130 euros, bien trop peu au goût de Julien. « Je ne peux pas reprocher quoi que ce soit à la coopérative. On fait tous avec les prix des marchés. Malheureusement, on n'a pas le choix, il n'y a pas d'alternative. »

De fait, la PAC est vivement critiquée par ses premiers bénéficiaires, mais aussi par l'opinion publique et la classe politique. Si elle est accusée par certains de coûter une fortune et d'engraisser les agriculteurs, elle est critiquée par ces derniers car elle aurait tendance à très mal répartir les aides. Aujourd'hui, il suffit de posséder des terres ou d'avoir quelques chevaux dans un pré pour se déclarer agriculteur et bénéficier des aides. « On parle souvent du prince de Monaco entre nous, me précise Julien. Il faut savoir qu'il touche la PAC, car il possède des terres. C'est aberrant. Ce n'est pas lui qui les cultive bien sûr, il a des petits employés, mais quand on voit que des jeunes agriculteurs n'arrivent pas à se verser de salaire, c'est assez délirant. »

Les possibles réformes de la PAC demandées par de nombreux agriculteurs français s'orientent autour de deux axes : une meilleure répartition des subventions ainsi que des vérifications d'activité avant leur attribution. Deux solutions simples pour Julien, qui milite également pour que les agriculteurs soient les véritables décisionnaires. « Se lancer aujourd'hui dans l'agriculture est compliqué, rappelle-t-il. Il faut des apports de capitaux. De plus en plus d'investisseurs chinois rachètent des exploitations. Ça peut être une solution, à la condition que l'agriculteur reste décisionnaire et qu'il ne soit pas un simple salarié. »

« En fin de compte, on a toujours l'agriculture que l'on mérite. » – Julien

Dans son tracteur, Julien passe pas mal de matinées à écouter la radio, enchaînant les bulletins d'informations. « Il y a des siècles, c'était l'Église qui nous culpabilisait. Après la Seconde Guerre mondiale, les paysans étaient des ploucs, car l'on ne produisait pas assez pour nourrir un pays en train de renaître. Maintenant, on a les médias qui ont pris le relais. Du coup, le consommateur s'y met aussi. Dans mon tracteur, on en prend plein la gueule, et l'on entend des trucs hallucinants. Qu'il y aurait des toxines partout, que le lait que l'on produit serait dégueulasse et gorgé de flotte. Quand on est à 70 heures par semaine pour un demi-SMIC, il y a de quoi baisser les bras. Que le consommateur réfléchisse une seconde : nous ne sommes que son reflet. »

Le jeune céréalier, prompt à l'autocritique, a conscience que tout n'est pas que de la faute de la « société ». Les agriculteurs ont aussi leurs torts, notamment celui de s'être éloignés du consommateur pour se rapprocher des grandes surfaces. Avec du recul, Julien affirme que tout part de l'oubli de la logique de « distribution ». Aujourd'hui, les agriculteurs font face à des monstres qui façonnent les habitudes des consommateurs. « Si l'on veut que les circuits courts se développent, il faut que les gens se mettent à consommer intelligemment, avance Julien. On est évidemment conscients qu'avec la baisse du pouvoir d'achat, on ne va pas les obliger à venir chercher le lait à la ferme, ou un morceau de viande. C'est compliqué. En fin de compte, on a toujours l'agriculture que l'on mérite. »

Cette mauvaise image de la profession se ressent dès la formation des futurs agriculteurs. Les filaires d'études agricoles – souvent décrites comme des voies de garage – conduisent pourtant à l'obtention d'un diplôme extrêmement bien coté. Selon certains spécialistes, plus de 90 % des sortants trouveraient d'ailleurs un emploi dès la fin de leurs études. Malgré cette réussite, Julien tient à relativiser les choses. « Les jeunes que je croise, je leur explique évidemment qu'il s'agit d'un métier de passion pour ne pas les décourager, mais l'argument ne tient plus. J'en ai marre que ce soit notre dernier bouclier pour contrer le fait qu'on se serre la ceinture, qu'on bosse énormément et qu'on souffre d'une mauvaise réputation. »

Sur l'exploitation de Julien

Quoi qu'il en soit, Julien défendra toujours une « agriculture des hommes » – viable économiquement, aux horaires décents, transmissible aux prochaines générations. Peu importe le projet, il s'agit avant tout de défendre le bien-être des hommes qui en sont à l'origine.

De cette défense doivent d'ailleurs découler un accompagnement et une meilleur formation pour des agriculteurs souvent peu au fait de l'évolution des normes. « Moi, le côté agronomique ne me dérange pas du tout, affirme Julien. Ça me paraît normal d'avoir des obligations en ce qui concerne les engrais, l'utilisation de l'eau, etc. Ce qui me déplaît le plus avec ces nouvelles réglementations, c'est le côté surveillance. » L'agriculteur de l'Yonne déplore un manque de confiance flagrant de la part des autorités françaises et européennes. Comme si les agriculteurs n'étaient pas conscients de la nécessité de mettre en place une aire de lavage, par exemple.

« Dans mon business plan, j'avais prévu que les aides baissent et que les prix remontent, mais ça ne se passe pas comme ça, poursuit Julien. La dernière fois que l'on est passé à 200 euros la tonne, les émeutes de la faim venaient d'éclater en Afrique. On a besoin du malheur des autres pour que les prix remontent. Ça ne peut pas durer. La bourse n'est pas rationnelle. Il faudrait juste un peu de régulation, et l'on pourrait s'en sortir, j'en suis certain. »

Lors du départ à la retraite de son père, Julien Caillard a prévu de chercher un autre associé, mais pas n'importe lequel : quelqu'un qui amènera une plus-value à l'exploitation, quitte à diversifier les activités. « Je pense à me convertir au bio, mais je ne sais pas si cela va marcher », m'avoue-t-il, conscient qu'il se plie à un marché qui, pour le moment, fait la loi sur la plupart des exploitations françaises.

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