Patrick Schindler

« À bas l'armée et toute autorité ! » – j'ai fait mon service militaire dans la France des années 1970

Grève de la faim, séjours au mitard et hiérarchie violente : on a rencontré Patrick Schindler, auteur de « Contingent rebelle ».

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avr. 27 2017, 5:00am

Patrick Schindler

Dans le cadre de notre colonne « La France d'avant » , nous avons choisi d'interviewer longuement des gens au sujet des évolutions qu'a connues notre pays au cours des 50 dernières années.


20 ans. Il y a exactement deux décennies, Jacques Chirac, pris d'une crise de lucidité passagère, annonçait la mort du service militaire, cet engagement chronophage – et bien évidemment obligatoire – des jeunes Français au sein de l'armée nationale. Alors que l'on croyait le cercueil scellé et les derniers sacrements évanouis, le contexte actuel d'attentats réguliers a poussé certains candidats à l'élection présidentielle à défendre son rétablissement. Pour ne prendre que les deux finalistes, on peut rappeler qu'Emmanuel Macron et Marine Le Pen militent pour sa remise en place partielle. Mais savent-ils réellement ce qu'une telle décision pourrait impliquer pour des millions de jeunes gens, pas forcément désireux de perdre de un à trois mois de leur vie auprès de militaires professionnels ?

De l'avis de Patrick Schindler, non. Ce militant de la Fédération anarchiste et du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (FHAR) a été dans l'obligation de rejoindre l'armée de l'air en 1974, peu de temps après avoir signé l'« appel des Cent », un manifeste défendant la fin de la conscription. Un libertaire pris au piège d'une institution autoritaire : la rencontre ne pouvait être que désastreuse, et elle le fut. Grève de la faim, séjours réguliers au mitard : Patrick Schindler aura tout connu, luttant au quotidien contre une hiérarchie liberticide et des appelés indifférents. C'est de cette expérience qu'il tirera un journal intime au long cours – journal devenu aujourd'hui Contingent rebelle, un livre paru récemment aux éditions L'échappée, à qui l'on doit le superbe Aux origines de la décroissance.

Première autobiographie de son auteur, Contingent rebelle permet à ce dernier de régler quelques comptes, tout en évoquant la situation dans la caserne de Châteaudun ainsi que le développement du mouvement antimilitariste dans la société française. C'est pour parler de tout ça, ainsi que du retour en force des campagnes de recrutement de l'armée, que j'ai tenu à rencontre Patrick Schindler, dans l'un des bars alternatifs les plus délectables de Paris.

VICE : Bonjour Patrick. Quand tu étais adolescent, ça représentait quoi l'armée, pour toi ?
Patrick Schindler : Je suis arrivé à Paris à l'âge de 15 ans, quand ma mère m'a récupéré. J'ai réussi à intégrer le lycée Buffon un peu par hasard. C'était un établissement bourgeois, et on jugeait que j'étais un « cas social », que j'avais du mal à m'intégrer.

Le lycée Buffon était un lieu de grande agitation après 1968. Il y avait toute une flopée de professeurs engagés. Le contexte était tendu : des fascistes attaquaient le lycée tous les samedis. Avant d'y entrer, je n'étais pas vraiment politisé, mais ça a rapidement changé ! En seconde, j'étais déjà adhérent de la Fédération anarchiste. J'ai toujours été plus libertaire que gauchiste – même si j'ai adhéré au MRAP, qui a toujours été proche des communistes. Je l'avais fait par antiracisme, surtout. Après cela, j'ai très vite rejoint mes camarades de cœur, les non-autoritaires. Ma position vis-à-vis de l'armée, très critique, n'est donc pas vraiment individuelle mais plutôt générationnelle, en fait. La première phrase de Contingent rebelle est assez claire quant à mes orientations idéologiques : « À bas l'armée et toute autorité ! »

Quelques années après, tu signes l'« appel des Cent » – un manifeste réclamant l'amélioration des conditions de vie des appelés. Tu es alors persuadé que tu n'auras jamais à rejoindre l'armée. Que s'est-il passé ?
Tous mes amis étaient très angoissés à l'idée de rejoindre ce « fucking service militaire » – que certains veulent remettre à l'ordre du jour, ce qui me fait bien rire. Le gros souci de ma génération était vraiment celui-là : de savoir qu'à l'horizon, il y avait le service militaire. De mon côté, j'étais sûr d'y échapper car j'étais un militant revendiqué de la cause homosexuelle, et homo moi-même. Je pensais que mon activité militante allait leur faire peur. C'était une grosse bêtise, comme l'avenir me l'a prouvé.

J'ai été intégré au mois d'août, une période de l'année où il y avait moins d'appelés que d'habitude. J'étais dans le déni jusqu'au bout : j'étais sûr qu'il suffisait de dire non pour que quelque chose ne se produise pas. Un psy a compris mon petit manège et a jugé que j'avais toute ma place au sein de l'armée – tout en étant au demeurant assez sympathique, ce qui l'a conduit à m'intégrer à l'armée de l'air, réputée plus « ouverte ».

Peux-tu me parler de tes premières semaines ?
Au cours de mon premier mois – le mois de « classes » – j'ai appris à tremper dans le jus. En gros, j'ai appris à ne rien foutre, sans que ça se voie. Je faisais mon lit, je marchais au pas. Ça ne faisait pas de mal à certains mecs, qui apprenaient ainsi à vivre en communauté – c'est peut-être le seul avantage, mais bon, on était loin des communautés hippies de l'époque !

Et tu n'as jamais pensé à quitter le pays pour rejoindre une communauté à l'étranger ?
Jamais, vu que j'étais persuadé de ne pas faire mon service militaire ! Mais certaines personnes l'ont fait, oui.

Dans le livre, les autres appelés de Châteaudun semblent à mille lieues de tes préoccupations. J'imagine qu'ils n'étaient pas tous signataires de l'appel...
Quand j'arrive dans ma caserne, je m'aperçois que j'ai affaire à un troupeau de gamins absolument pas concernés par l'antimilitarisme. Le facteur « Paris » importait énormément – les appelés venant de la capitale étaient bien plus politisés que les autres. La plupart des appelés souhaitaient surtout en faire le moins possible.

Aujourd'hui j'en rigole, mais sur le moment ça m'a été insupportable. J'étais coupé de ceux que j'aimais, d'un milieu convivial et solidaire, pour me retrouver avec des gens à qui je n'avais rien à dire. J'étais épouvanté par le lieu – d'une laideur incroyable – et par la déshumanisation qui y régnait.

Et quelle relation entretenais-tu avec les gens qui résidaient juste autour de la caserne ?
Hum, on ne leur parlait jamais, en fait. Tu es déjà passé à Châteaudun ?

Jamais.
Aujourd'hui, c'est un véritable désert de campagne. À l'époque, déjà, les usines commençaient à fermer leurs portes. Tout un prolétariat ouvrier résidant à Châteaudun et dans les alentours a disparu. La seule ressource de la ville, c'était la caserne. Les habitants étaient donc bien obligés de faire avec nous : on remplissait les bars, les restaurants. On faisait tirer la pompe à bière. Après, on avait un petit côté envahisseurs qui devait déplaire à certains.

Et comment faisais-tu pour supporter le quotidien, et l'ennui inhérent ?
On fumait des joints. Sinon, c'était insupportable. Y avait un bar sympa dans la ville. Et heureusement, d'ailleurs. Ça permettait de mieux vivre un quotidien qui était incroyablement chiant.

Après, je n'ai jamais été isolé. Tu sais, même pendant la grève de la faim, alors que les gens de la caserne faisaient comme si nous n'étions pas là, c'est la présence de cinq puis sept autres grévistes qui m'a permis de tenir. Ce qui est dramatique, et ce que j'ai tenu à souligner dans le livre, c'est que ma caserne était extrêmement calme. Les autres appelés nous regardaient comme si nous étions des extraterrestres. Ils se demandaient pourquoi on foutait la merde. Ils avaient peur d'en subir les conséquences. Certains nous traitaient comme des moins-que-rien. Tout ça m'a armé pour le reste de ma vie, et m'a donné envie de tenter de comprendre les autres – sans forcément pardonner.

Je ne désire pas trop me plaindre non plus. Mes potes militants se sont retrouvés dans des endroits bien plus stricts que ma caserne de Châteaudun. Ils en ont chié. Avec du recul, on peut dire que j'ai eu de la chance.

Tu sais, je crois surtout que l'armée était dépassée. Elle ne savait plus comment nous gérer, ça pétait un peu partout. Ça me fait penser à la situation de certaines écoles d'aujourd'hui, qui ne savent plus comment gérer les élèves. L'armée elle-même – du moins, les hauts gradés, parce que les bas gradés que j'ai croisés n'étaient pas très fins – commençait à réfléchir sur le statut des appelés. Pourquoi se faire chier avec nous ?

Et que retires-tu de cette expérience ?
La haine de l'autorité, en général. Ce service militaire a renforcé mes convictions. Faire de la prison, c'est bien aussi. Ça t'apprend l'injustice.

J'ai l'impression que cette expérience a également modifié ton approche de l'activisme politique. Tu sembles avoir abandonné peu à peu la défense du « Grand Soir » pour adopter une position de subversion en interne – d'entrisme, en quelque sorte.
Oui, d'une manière progressive – je n'ai jamais abandonné les combats « durs », notamment contre les anti-IVG. J'étais toujours dans le collimateur des fafs, aussi. Mais ce que j'ai apprécié dans un mouvement comme Act Up, c'est le fait de combattre l'autorité de manière non-violente, subversive, intelligente.

Aujourd'hui, je me retrouve moins dans les actions de certains mouvements libertaires autonomes, parce que je déteste la violence – sauf en cas de légitime défense, comme le disait Kropotkine. C'est ce qui m'effraie aujourd'hui : la violence dans les rapports sociaux. Plus personne ne s'écoute.

Pour en revenir à ton expérience dans la caserne, comment as-tu vécu le développement du mouvement antimilitariste dans la société alors que tu étais confiné ? 
On avait accès à de nombreux journaux militants, en fait. Tu avais Tout !, d'obédience maoïste avec une petite connotation libertaire – tout en étant extrêmement antimilitariste. Ce titre évoquait régulièrement le Mouvement de libération des femmes (MLF) ou encore le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), dont j'ai fait partie. Il y avait Actuel aussi, ou encore Rouge, l'hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire.

Il faut bien se souvenir du contexte. Il n'y avait pas que mai 68. On était en plein mouvement contre la guerre du Vietnam. À partir de mai 1974, le mouvement antimilitariste a pris son envol, avec l'appel des Cent. Parmi les signataires, on dénombrait 80 trotskistes !

J'imagine que les dissensions étaient nombreuses…
On passait notre temps à nous engueuler, oui. Je me souviens de la manifestation qui a suivi l'assassinat de Pierre Overney, jeune ouvrier tué par un fasciste en 1972. Ça a été un soulèvement terrible. Lors de la manif, le Parti communiste nous a attaqués. Les trotskistes, eux, étaient pris entre deux feux, et se contentaient de regarder. Nous, les libertaires, nous étions les brebis galeuses de la politique. Les clivages étaient bien réels. Je ne sortais jamais en manif sans mon casque.

Et comment l'appel des Cent a-t-il trouvé sa place dans l'ébullition intellectuelle du début des années 1970 ?
Il faut déjà rappeler que cet appel n'a pas été un acte « spontané ». Il s'est inscrit dans une tradition antimilitariste qui avait vu de nombreux désobéissants refuser de prendre part à la guerre d'Algérie, ce qui les avait souvent conduits en prison ! De même, l'éclatement tumultueux de l'empire colonial français – empire largement dépendant de l'armée – a généré son lot de critiques. Je ne me suis pas réveillé antimilitariste du jour au lendemain, pour résumer.

À côté de cela, on entendait parler d'incidents très graves. Les histoires de décès d'appelés dans des casernes se multipliaient. Surtout, on entendait dire que l'armée avait droit à 7 % de « pertes », ce qui choquait tout le monde.

Je crois savoir qu'à cette époque, tu côtoyais des types comme Foucault, Vaneigem, Debord.
Je ne veux pas faire mon vieux con sur ce coup-là. Comme je l'ai écrit, j'ai connu René Schérer, qui était mon professeur à la faculté de Vincennes. Sinon, j'avais aussi Guy Hocquenghem comme assistant de cours. Il est vrai que j'étais bien entouré.

Après, il ne faut pas être nostalgique non plus. Certes, on est peut-être dans un petit creux actuellement, avec des pseudo-intellectuels du type BHL et Sollers (quand on voit ce qu'il est devenu…), mais des maisons d'édition de qualité proposent toujours de très bons bouquins. Il faut seulement être curieux ! L'émulation culturelle dans les lieux alternatifs existe toujours. Il faut simplement arrêter de médiatiser des gens qui se ressemblent tous.

Oui, on a connu des années merveilleuses, mais on y a mis du nôtre pour les perpétuer ! Et après, on en a connu des plantages. Il y a eu Mitterrand, le politiquement correct, etc. Des problèmes nouveaux ont fait leur apparition, notamment dans les quartiers populaires : raréfaction du travail, disparition de nombreux liens de solidarité, etc. Je préfère avoir été jeune à mon époque, pour tout te dire ! Du boulot, on savait qu'on en aurait quoi qu'il arrive. On n'en avait rien à foutre de faire des métiers jugés « ingrats » parce qu'on était persuadé que la Révolution était pour bientôt.

On a tendance à idéaliser la fin des années 1960 et le début des années 1970 parce que le cynisme semble caractériser le XXIe siècle. L'idéalisme est presque devenu une tare.
Sans doute, oui ! Après, quand je parle de ma situation dans les années 1960-1970, il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un cadre urbain, de Paris. J'imagine que la situation était loin d'être la même en province, ou à la campagne ! Les familles étaient souvent plus conservatrices – ce qui engendrait de nombreuses fugues. Aujourd'hui, on ne compte même plus les Tanguy qui traînent sur le canapé de leurs parents à 25 ans, un paquet de chips à la main. Nous, on était des routards, on se cassait dès qu'on nous faisait chier.

Et que penses-tu de « retour en grâce » actuel de l'armée, avec la revalorisation de la figure du militaire – très forte dans le contexte d'attentats ? 
C'est vrai qu'on se cogne cette figure du militaire un peu partout – dans le métro, sur des affiches. Je n'ai jamais vu une campagne publicitaire aussi agressive. Tout ça est lié au terrorisme, évidemment. À mes yeux, un militaire a choisi de faire ce métier, et on n'a pas à l'applaudir pour cela – comme l'ont fait des millions de gens lors des manifestations du 11 janvier 2015.

À mon avis, ce « retour en grâce » ne va pas durer longtemps. Certains candidats ont défendu une telle mesure uniquement pour plaire à leur aile droite. J'imagine que ça ne doit pas vraiment plaire aux militaires, d'ailleurs – ils n'ont aucune envie de biberonner des jeunes. De toute façon, c'est absurde : les guerres au fusil avec des milliers de fantassins sont derrière nous.

D'aucuns y voient un moyen d'inculquer certaines « notions » aux jeunes : la discipline, la vie en communauté.
C'est n'importe quoi. Même dans le simple domaine organisationnel, ce serait un bordel sans nom. Les politiques ne se rendent pas compte de ce qu'ils proposent – sans doute parce qu'ils ne sortent jamais dans la rue.

Et d'où vient le recul certain du pacifisme, selon toi ?
Tu sais, l'Histoire est pleine de mouvement de flux et de reflux du pacifisme. Regarde la situation pendant la Première guerre mondiale, avec les positions de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Le pacifisme n'a rien de nouveau, tout comme le nationalisme. Aujourd'hui, on est dans une période de nationalisme exacerbé. Ces deux tendances ont toujours coexisté.

Actuellement, malgré les discours dramatiques, il faut se souvenir que nous ne sommes pas « en guerre » dans le sens d'un conflit mondial. Après, Al-Qaïda et l'État islamique n'ont rien d'un épiphénomène, attention ! Tu te doutes bien qu'en tant que militant anarchiste de longue date, je ne porte pas dans mon cœur les islamistes intégristes. Il ne faut juste pas profiter de cette situation pour réactiver la fibre patriotique et nous prendre pour des cons.

J'ose espérer que les jeunes ne tomberont pas dans le panneau. Les guerres ont toujours été des guerres d'expansion et/ou des guerres nationalistes et xénophobes. Les guerres altruistes, ça n'existe pas.

Merci beaucoup, Patrick.

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Romain est sur Twitter.

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