Interviews

Martina McFlyy, reine d’Atlanta

La DJ emblématique d'Atlanta revient sur son parcours, sur la scène de sa ville et sur les stéréotypes qui collent toujours à la peau des femmes dans ce milieu.

par Sarah Koskievic
31 Janvier 2017, 2:19pm


L'histoire de Martina McFlyy est vieille comme le monde. Une histoire américaine tout ce qu'il y a de plus classique : l'histoire d'une petite fille qui voulait conquérir le monde. Avec un père musicien et une éducation entre solfège et piano, Martina veut être connue. Pour passer les frontières de la ville qui l'a vu grandir, Martina a décidé de faire un métier encore considéré comme masculin. Devenue la DJ la plus connue d'Atlanta, où elle est considérée comme la « hip-hop hippie, disco-dancing club queen » elle a désormais posé ses valises dans la Grosse Pomme. Elle n'oublie pour autant pas d'où elle vient. Comme son nom l'indique, elle aimerait bien prendre sa DeLorean est voyager directement pour atterrir à l'époque où les hommes et les femmes seront considérés de la même manière dans le DJing. En attendant, elle œuvre à son échelle pour changer les choses


Noisey : Comment on passe de la musique classique au hip-hop ?
Martina McFlyy : Dans la musique, tout est lié. Mon passé classique m'a préparé à être DJ parce que, instinctivement, j'arrive à reconnaître les notes et à les associer entre elles. Ce qui est parfait quand tu es DJ. Quand j'ai commencé, je ne faisais que jouer avec mes vinyles et mon mec m'a dit que je devrais mixer. Je n'y connaissais rien et je n'étais pas bien sûre de savoir comment faire. Je savais vaguement qu'un truc s'appelait Serato mais moi, c'est la musique brute qui m'intéressait. J'ai envoyé un mail à la Scratch DJ Academy à Miami pour faire un stage de Serato pendant 5 jours. Deux mois plus tard, mon premier évènement était booké à Atlanta. Un pote m'a donné une chance. On me connaissait un peu à Atlanta pour mes talents de danseuse du coup, ça a étonné et les gens sont venus.

Tu rappelles de ce soir là ?
Comme si c'était hier. A 22h00, la boîte était pleine à craquer parce que j'avais saoulé mes potes pour qu'ils viennent. Et moi, j'étais tellement à fond que je jouais tous les tubes du moment. Les autres DJ, dont je faisais le warm-up, me regardaient de loin en disant « Qu'est-ce qu'elle fout, cette conne, putain ? » Mais le club a adoré même si j'ai un peu surjoué la première fois. Un de mes amis m'a appelé et m'a appris à faire l'opening, le warm-up, en tant que DJ.  C'est le truc le plus dur car tu poses le ton pour la nuit entière mais tu ne peux pas tout jouer, tout te permettre. J'ai trouvé mon équilibre. D'un coup, je faisais le warm-up de tous les DJ d'Atlanta. Je suis devenue super populaire. J'étais la première DJ femme qui a été reconnu et adoubée à Atlanta. J'ai été élue meilleure DJ d'Atlanta en 2011 et en 2013. Maintenant que je suis à New York et que je regarde la scène DJ à Atlanta et que je vois des collectifs de meufs, ça me rend super fière. Ces filles venaient me regarder mixer. On met enfin la lumière sur les femmes DJ de la ville. Et elles ne se contentent pas de faire du rap mais aussi de la house, de la dance, ce qu'elles veulent. J'ai ouvert la voie à ces meufs.


Tu ne subis pas les affres de la « double peine » d'être une femme noire ?
Les clichés et les préjugés ont la peau dure. Parce que je suis Noire, les gens s'attendent à ce que je joue du Mary J. Blige et c'est complètement débile. J'adore le rap mais je peux aussi bien faire une soirée totalement électro ou deep-house. De la même manière, je traîne beaucoup avec les kids d'Atlanta et j'essaie de leur faire écouter autre chose. Ce n'est pas parce que l'on est Noirs qu'on doit se laisser enfermer dans les cases qu'on a bien voulu nous attribuer. Dans la musique comme dans la vie, il faut tout mélanger, c'est comme ça qu'on avance.

En 2017, tu sens qu'il y a encore un écart entre les hommes et les femmes ?
Il y a une vraie différence dans le fait d'être une femme. On est moins payées alors qu'on attend plus de nous. Il y a des clubs qui ne veulent même pas qu'une meuf mixe. Ça m'est déjà arrivé d'être bookée dans un endroit et les mecs ont flippé en me voyant. Ils n'arrêtaient pas de me dire « Tu vas bien ? Tu peux t'en sortir ? » Mais une fois que tu joues et que tu retournes la salle, les mecs jouent la surprise. J'espère que les choses vont changer et je suis persuadée qu'elles sont en train de changer. Lentement mais sûrement, les choses vont dans le bon sens. Mais il y a une différence claire et précise entre les hommes et les femmes dans l'industrie musicale.

Tu sens que tu dois sur-jouer le côté femme fatale ?
J'en ai rien à foutre de la manière dont je me sape mais je suis une femme et j'adore porter des talons et des robes. Quand je suis en tournée, comme maintenant, je joue 5-6 soirs d'affilée. À la fin, je me lève en me disant « Putain, j'ai pas envie de me coiffer ce soir » alors je vais juste mettre une casquette. Si je joue dans un festival en tee-shirt et short en jean, je suis une punk rock, ça rentre dans l'esprit. À New York, en particulier, les attentes par rapport aux femmes, sont extrêmement sévères. Tu dois être parfaite, faire du sport, boire des jus détox, manger de la salade. Parce qu'être belle est une partie du boulot. Alors que les mecs peuvent être gros, maigres, en tee-shirt, en baskets et tout le monde s'en fout. Instinctivement, les gens vont regarder une femme DJ. La réalité, c'est que les boss des boîtes aussi ont des attentes. Mais comme je l'ai dit, les choses bougent et les femmes sentent de moins en moins qu'elles doivent sortir d'un moule. Ça reste un milieu compétitif où des mannequins s'improvisent DJ. Pour ma part, je préfère être bien dans mes pompes pour jouer de la meilleure manière que ce soit.


Quand est-ce que tu as réalisé que tu allais faire carrière dans le DJing?
Quand j'ai reçu le titre de meilleur DJ d'Atlanta. C'est le magazine Creative Loafing qui, tous les ans, fait des classement du meilleur resto, du meilleur bar etc. Un matin, mon mec me réveille avec l'article et je lis « Meilleur DJ d'Atlanta : Martina McFlyy » et ma seule réaction a été what the fuck ? La fois suivante, c'est quand j'ai été booké à Tel Aviv : c'était la première fois que je jouais à l'étranger et les gens ont réagi comme des oufs. J'ai compris que je ma carrière était lancée.

Tu as regardé la série Atlanta diffusée sur FX ?
C'est une série très juste sur la réalité de la musique de la ville. Montrer l'émergence difficile d'un artiste local, c'était un vrai défi. ATL est une ville qui grouille, littéralement, de talents. La culture musicale locale a largement influencé le monde du hip-hop, depuis Usher ou TLC. C'est aussi la seule ville où tu peux croiser des stars mondiales dans la rue et les mecs ne se la racontent pas. Les paparazzi ne viennent pas nous faire chier à Atlanta. Tu vas au resto et tu es assis à deux tables de Shaquille O'Neal, tu vas acheter des baskets et tu vois Big Boi ou Andre 3000. Le sud est super accueillant et c'est la raison pour laquelle il était important que la série montre cette réalité aussi. Les gens aiment bien diaboliser la nuit d'ATL, mais les strip clubs font partie intégrante de la vie. Je peux complètement y aller boire des coups avec mes copines. D'ailleurs, les clubs de strip-tease à Atlanta sont un bon baromètre de la musique. Si ton son marche là-bas, tu peux être sur que ça va être un carton mondial. On l'a bien vu avec DJ Khaled ou Trick Daddy. Pour en revenir à la série, Je suis super fière qu'ils aient remporté des Golden Globes.

Tu veux dire que tout le monde peut potentiellement s'en sortir à Atlanta ?
Dans le sud, tout le monde est égal, essaie de s'en sortir et démarre en faisant de la musique dans sa cave. Quand j'ai rencontré DJ Khaled, il était dans son garage avec deux pauvres platines et un micro. Le mec a toujours voulu faire ça mais n'avait pas de fric. Il a travaillé comme un fou. C'est un exemple parfait du rap dans le sud. Il faut bien comprendre que chaque enfant à l'école veut être rappeur, ils voient des exemples comme Future ou 2Chainz, ça les motive. Si le hip-hop est né à New York, son essence vient d'Atlanta. On baigne dans le rap et chacun essaie de se sortir de cette espèce de pauvreté latente.