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La technologie du sommeil est vouée à creuser l'écart entre riches et pauvres

« Nous ne sommes pas habitués à ce que les plus riches mènent une vie totalement différente de la nôtre sur le plan biologique. »

par Natalie O'Neill
28 Janvier 2016, 10:49am

Image: Flickr/Greg Knapp

Il est évidemment facile et tentant d'en vouloir aux politiciens et aux multinationales les moins scrupuleuses pour le fossé qui se creuse entre les plus riches et les plus pauvres, mais si l'on en croit certains, ce sont en réalité les technologies liées au sommeil qui provoqueront la guerre des classes du futur.

Des experts pensent en effet que les gadgets qui permettent (déjà, pour certains) de réduire le temps de sommeil vont encore aggraver les inégalités globales, puisque seuls les plus riches pourront se les offrir et passer les heures ainsi économisées à travailler davantage, devenant encore plus riches.

Au cours des 20 prochaines années, les militaires parviendront à ne dormir que deux heures par nuit, grâce au « recours combiné à des appareils et des substances chimiques », prédit Marcelo Rinesi, de l'Institut pour l'éthique et les technologies émergentes, un think tank « technoprogressiste ». Rinesi pense aussi qu'une fois que les scientifiques auront perfectionné ces technologies et seront parvenus à en atténuer les effets indésirables, elles deviendront accessibles aux civils qui pourront à leur tour améliorer sensiblement leur productivité.

À l'instar des ordinateurs, les premiers modèles de ces innovations coûteront certainement plusieurs dizaines de milliers d'euros, offrant ainsi un avantage biologique à ceux qui disposent déjà d'un avantage économique. Cela suscitera probablement l'indignation et la colère des masses, estime Rinesi. « L'impact social et économique sera énorme. Cet écart génèrera beaucoup de ressentiment et de jalousie. Nous ne sommes pas habitués à ce que les plus riches mènent une vie totalement différente de la nôtre sur le plan biologique. »

« Les employeurs n'en auront que plus de pouvoir, surtout dans un marché du travail particulièrement concurrentiel où les entreprises s'en remettront de plus en plus à des robots, ajoute-t-il. C'est comme ça que j'imagine l'avenir. »

"Dans 50 ans, on entendra peut-être des gens dire :
"Oh, le pauvre, il est obligé d'être inconscient huit heures par jour…""

Aujourd'hui, les pauvres mènent déjà une existence plus courte et moins saine que les riches, plus enclins qu'ils sont à l'obésité et à la maladie, selon les données disponibles. Mais bientôt, le sommeil s'ajoutera peut-être à la liste des facteurs qui empiètent sur leur qualité de vie, selon Rinesi. « Le sommeil n'est pas une maladie, mais dans 50 ans, on entendra peut-être des gens dire : "Oh, le pauvre, il est obligé d'être inconscient huit heures par jour…" »

Les premiers outils de réduction du temps de sommeil seront probablement « des machines auxquelles les soldats se branchent » pour contrôler et ajuster les taux de substances présentes dans leur cerveau, pense Rinesi. À mesure qu'ils seront perfectionnés, la taille de ces outils diminuera jusqu'à atteindre celle d'un iPod, puis ils deviendront « de plus en plus petits, et moins chers, et plus efficaces » jusqu'à être suffisamment minuscules pour « être implantés dans le cerveau », affirme-t-il. Les implants stimuleront certaines parties du cerveau, et utilisés conjointement avec des produits pharmaceutiques pour booster le métabolisme et les interactions entre le cerveau et le corps, explique-t-il.

Les professionnels qui ont un salaire horaire élevé, comme les avocats ou les gestionnaires de fonds de pension, seront forcément tentés d'utiliser les heures ainsi gagnées sur le temps de sommeil pour travailler plus, dit Rinesi. Les autres se sentiront sans doute obligés de lutter contre les robots, qui eux ne dorment jamais, estime le bioéthicien James Hughes.

Ces technologies du sommeil seront le café du futur, pense Hughes, auteur de Citizen Cyborg : Why Democratic Societies Must Respond to the Redesigned Human of the Future.

« Elles seront utilisées pour accroître la productivité, comme la caféine ou les amphétamines, prédit-il. Dans le futur, le nombre d'emplois va décroître à cause des robots, et ceux qui pourront se permettre de dormir moins auront un énorme avantage. »

Tout cela ressemble beaucoup à un roman de science-fiction, mais l'Armée américaine travaille déjà à réduire le temps de sommeil, selon un rapport sur les « Performances humaines » commandé par le Pentagone.

« Le facteur le plus important en termes d'efficacité militaire est la baisse des performances en cas de situation stressante, et tout particulièrement en cas de manque de sommeil », peut-on lire dans ce rapport de 2008.

Le rapport souligne également l'importance stratégique pour les Etats-Unis d'être le premier pays à développer des technologies révolutionnaires dans le domaine du sommeil. « Si des forces ennemies venaient à obtenir un avantage significatif en termes de sommeil, cela constituerait une menace sérieuse… La compréhension et la manipulation du sommeil humain fait partie des domaines où des avancées majeures pourraient avoir des conséquences sérieuses pour la sécurité nationale », dit encore le rapport.

Cinq ans plus tard, l'Armée américaine avait développé un masque réduisant le besoin de sommeil. Le Somneo Sleep Trainer chauffe le visage et élimine les distractions auditives et visuelles pour favoriser le sommeil profond, permettant ainsi à son utilisateur de dormir mieux et moins longtemps, selon la Defense Advanced Research Projects Agency. L'appareil émet aussi une lumière bleue qui s'intensifie à mesure que l'heure de réveil de l'utilisateur approche, réduisant ainsi la quantité de mélatonine (l'hormone du sommeil) qu'il sécrète pour que le réveil soit moins difficile.

Les chefs militaires, à l'instar du Général George Patton pendant la Seconde guerre mondiale, utilisent depuis longtemps le sommeil de façon stratégique pour gagner des guerres, comme le souligne le rapport, en exploitant l'état d'épuisement de l'ennemi. Pendant la Seconde guerre mondiale, les nazis consommaient de la métamphétamine pour rester éveillés et améliorer leurs performances, et qualifiant même la drogue de « pilule miraculeuse » selon le prix Nobel allemand Heinrich Boll.

Pour Rinesi, les technologies visant à réduire le temps de sommeil sont la suite logique de ce genre de comportement. « On ne sait toujours pas maintenir les gens éveillés sans les rendre psychotiques. Mais ce sont forcément les militaires américains ou chinois qui y parviendront les premiers. Ils ont à la fois l'argent et le besoin pour ça, affirme-t-il. Là où ça deviendra intéressant, c'est quand cette technologie arrivera entre les mains des civils. »

La technologie a déjà largement contribué à creuser l'écart économique entre les plus riches et les plus pauvres au cours des 60 dernières années. « Certains économistes pensent que… rien n'a plus modifié la structure du salariat américain que la technologie, peut-on lire dans un rapport du Bureau national de la recherche économique. Il y a un lien de causalité direct entre l'évolution technologique et les bouleversements de la pyramide des salaires au sein de l'économie américaine. »

Mais mettre des restrictions au progrès technologique – y compris les outils destinés à réduire le temps de sommeil – n'est pas une bonne manière de résoudre le problème, assure Hughes. « On n'interdit pas le chou kale parce qu'il est meilleur pour la santé que les chips », dit-il, ajoutant que ces outils pourraient améliorer notre productivité mais aussi notre qualité de vie, à l'instar des régimes alimentaires les plus sains.

Il incombe donc plutôt au gouvernement de faire en sorte que les inégalités n'explosent pas dans ce domaine. Dans le futur, la manière la plus efficace de réduire les écarts entre les riches et les pauvres sera la même qu'aujourd'hui, estime Hughes. « C'est ce qu'on essaie de faire depuis 150 ans, dit-il. Taxer les riches. »