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L'étrange histoire de l'homme de Somerton

En 1948, sur la plage de Somerton en Australie, la police découvre le corps d’un inconnu : c’est le début de l’une des histoires criminelles les plus étranges du XXème siècle, dont l'enquête se poursuit encore aujourd'hui.

par Emmanuel Denise
12 Février 2016, 7:00am

C'est par un matin d'été, le 1er décembre 1948, que le corps de « l'homme de Somerton », est découvert par John Lyons, un habitant de Glenelg, près d'Adélaïde en Australie du Sud. La police est appelée immédiatement pour constater le décès. Dans ses poches et sur ses vêtements, aucune marque ne permet de déterminer son identité. Un appel à témoin est lancé en Australie du Sud, puis dans l'ensemble du pays, et finalement dans le monde entier. Il ne sera jamais identifié.

On ne retrouve aucun indice sur ses vêtements. Pourtant, en 1948, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les biens en Australie étaient encore rationnés, et il était très fréquent que les gens inscrivent ou brodent des marques sur leurs effets, permettant d'en retrouver le propriétaire en cas de perte ou de vol. Mais la police constate que toutes celles qui auraient dû se trouver sur les vêtements de l'homme de Somerton ont été retirées. D'après un ticket de bus qu'on retrouve dans sa poche, l'homme a dû arriver à Glenelg en fin de matinée ; et pourtant, personne ne l'a vu de la journée. Quelques témoins indiquent qu'ils l'ont aperçu en fin de soirée, allongé, à l'endroit où le corps a été découvert.

En suivant la piste du ticket de bus, les policiers découvrent qu'une mallette marron a été enregistrée dans la consigne de la gare d'Adélaïde, précisément la veille de la découverte du corps. À l'intérieur, ils trouvent des sous-vêtements et quelques objets parfaitement banals, mais notent qu'ici aussi, toutes les marques permettant d'identifier le propriétaire ont été soigneusement retirées. Il reste bien quelques étiquettes, mentionnant le nom « Keane », mais une recherche internationale sur ce nom ne mène à aucun résultat. Pour les inspecteurs, ces étiquettes ont été laissées là délibérément pour les lancer sur une fausse piste.

Les médecins légistes qui se saisissent de l'affaire sont incapables de déterminer la cause de la mort de l'homme de Somerton. La victime était en excellente condition physique, sans aucun problème cardiaque. Il n'y a aucune marque de violence sur le corps, ni de traces de convulsion ou de vomissure sur la plage. Sans l'ombre d'une piste, l'enquête est au point mort. Mais en fouillant les vêtements de la victime plus attentivement quelques mois plus tard, Sir Burton Cleland, un spécialiste éminent de l'Université d'Adélaïde, découvre un petit morceau de papier roulé au fond d'une poche. Sur le papier, deux mots ont été imprimés : "Tamam Shud".

Le lieu de la découverte du corps. La croix indique où se trouvait l'homme de Somerton.

En persan, ces mots signifient "fini", ou "terminé". Ces mots proviennent en fait d'un exemplaire des Rubaiyat d'Omar Khayyam, un poète persan du XIII siècle, qui évoque dans son œuvre la futilité de l'existence, la supériorité de l'amour et l'importance de vivre le moment présent. Plus étrange encore, le papier semble venir d'une édition extrêmement rare de ces poèmes. Incapable de trouver une édition correspondante, la police lance une annonce dans les médias afin de retrouver l'ouvrage.

Un témoin se présente au commissariat. Il déclare que, peu de temps après la découverte du corps, il a trouvé dans sa voiture un exemplaire des poèmes d'Omar Khayyam dont la dernière page a été arrachée. Les experts examinent l'exemplaire et concluent qu'il s'agit bien du livre correspondant au morceau de papier. Mais dans le livre, les inspecteurs font une nouvelle découverte.

Plusieurs lignes de lettres ont été inscrites sur la dernière page. Écrite en capitales, cette suite n'a aucun sens et les craqueurs de code se mettent immédiatement à la tâche pour la déchiffrer, sans succès. En plus de ces quelques lignes, les policiers découvrent deux numéros de téléphone : le premier est celui d'une banque et ne fournit aucun indice, mais le deuxième est plus intéressant : il les mène à une maison située à environ 400 mètres du lieu de la découverte du corps. Ce numéro appartient à une ancienne infirmière dont le nom est resté secret pendant des années.

L'enterrement de l'homme de Somerton, le 14 juin 1949.

Les deux mots trouvés dans la poche de l'homme mènent à une édition rare d'un livre. Dans ce livre, on trouve le numéro de téléphone d'une ancienne infirmière qui habite à Glenelg.

Afin de se protéger d'un éventuel scandale, l'infirmière demande aux policiers de ne pas dévoiler son nom ; elle sera connue pendant l'enquête sous le nom de "Jestyn". Aux policiers, Jestyn déclare qu'elle ne sait rien de la victime. Mais quand on lui montre une reproduction du buste de l'homme de Somerton, elle semble sur le point de s'évanouir et devient très évasive. Elle maintient néanmoins qu'elle ne le connait pas. Ce qu'elle connait, en revanche, ce sont les poèmes d'Omar Khayyam. Jestyn se souvient d'avoir offert un exemplaire rare des poèmes à un militaire australien qui devait partir en mer, en 1945, alors qu'elle était infirmière à Sydney. Elle donne le nom de cet homme à la police : Alfred Boxall.

Persuadés de tenir leur homme, les policiers se lancent à sa recherche. Manque de chance, Alfred Boxall est en réalité bien vivant et possède toujours l'exemplaire rare que lui a offert Jestyn, juste avant son départ. Après avoir reçu l'ouvrage, il est parti servir son pays, et n'a jamais revu Jestyn. Il ne sait rien de l'homme de Somerton. Faute de nouvelle piste, les inspecteurs se focalisent sur le code retrouvé dans le livre d'Omar Khayyam...

Le code est une suite de lettres réparties sur 5 lignes, dont la deuxième a été barrée, ce qui semblerait indiquer que l'auteur se serait trompé en l'écrivant, et que la suite de lettres aurait donc un sens.

Depuis 65 ans, tous les meilleurs casseurs de code de la planète, professionnels et amateurs, ont essayé de déchiffrer ces lignes sans succès. Pour le professeur Derek Abbott, Directeur du Centre d'Ingénieurie Biomédicale à l'Université d'Adélaïde, qui a lancé le défi à ses étudiants d'en venir à bout en utilisant tous les moyens modernes à disposition, "il y peu de chances qu'il s'agisse réellement d'un code. D'un point de vue statistique, les lettres correspondent de manière pertinente à des initiales de mots anglais. Les tests menés sur d'autres langues n'ont pas donné de résultats satisfaisants. Puisqu'il s'agirait des premières lettres de mots [comme un aide-mémoire], il n'est pas possible de déchiffrer ce qu'elles veulent dire : il pourrait s'agir de n'importe quoi". Le professeur ne perd cependant pas espoir : selon lui, "en utilisant Google, il devrait être possible de tester un très grand nombre de phrases anglaises".

Le code secret retrouvé dans le livre.

En attendant que le code soit craqué, le professeur compte bien suivre d'autres pistes pour mettre un nom sur le visage de l'homme de Somerton. Deux autres affaires particulièrement étranges pourraient ainsi être liées au mystère de l'homme de Somerton et permettent d'imaginer quelques théories. Parmi les thèses envisagées, deux retiennent particulièrement l'attention.

Le 6 juin 1949, deux corps sont découverts à quelques kilomètres de la plage de Somerton. Il s'agit d'un père et de son fils, Keith et Clive Mangnoson. Le père est vivant, mais inconscient et sévèrement blessé. Quant au fils, il est mort, ligoté dans un sac. Le père est rapidement mis hors de cause, mais, très sévèrement perturbé, il est envoyé dans un hôpital psychiatrique. Sa femme déclarera par la suite avoir reçu des menaces de la part d'un homme masqué qui aurait même essayé de la renverser en voiture. Selon elle, les attaques dont les Mangnoson ont été victimes étaient liées à la volonté de son mari d'identifier l'homme de Somerton. Quelques mois plus tard, Keith Mangnoson s'échappe de l'asile psychiatrique et on retrouve ses vêtements à Henley Beach, l'endroit où l'homme de Somerton aurait dû se rendre s'il avait pris le train pour lequel il avait acheté un ticket. Quand on retrouve finalement Keith, au bout d'un mois, il est incapable de se souvenir de ce qu'il a fait pendant ce laps de temps.

Pour les enquêteurs, l'affaire de l'homme de Somerton présente aussi des ressemblances troublantes avec la mort de Joseph Marshall, le frère du premier ministre de Singapour. En 1945, le corps de Joseph Marshall avait été retrouvé dans un parc à Sydney, empoisonné, un livre d'Omar Khayyam ouvert sur la poitrine. Cette-fois encore, l'édition des Rubaiyat était absolument unique et n'a pas pu être retrouvée depuis. Jestyn, l'infirmière, avait offert son édition des Rubaiyat à Alfred Boxall deux mois à peine après la mort de George Marshall, dans un parc situé immédiatement à côté de l'endroit où est mort le singapourien. Lors de l'enquête sur la mort de Marshall, une femme qui avait témoigné est retrouvée morte quelques jours plus tard, les poignets ouverts dans sa baignoire.

En s'appuyant sur les mots Tamam Shud et le contenu des poèmes d'Omar Khayyam, certains enquêteurs pensent que l'homme de Somerton aurait pu se suicider par dépit amoureux.

Quand les policiers ont interrogé Jestyn, elle vivait en concubinage avec un homme, Prosper Thomson. En 1946, elle avait accouché d'un garçon, Robin, qu'elle a présenté comme étant celui de Prosper. Mais plusieurs éléments permettent de penser que le garçon serait en réalité le fils de l'homme de Somerton. Le professeur Derek Abbott a mis à jour deux particularités génétiques partagées par l'homme de Somerton et par Robin : leurs oreilles, tout d'abord, présentent une conque (partie inférieure) plus grande que la fosse naviculaire (partie supérieure). Il leur manque aussi deux dents : les deux premières incisives de leurs mâchoires sont suivies directement par leurs canines. La probabilité que ces deux particularités se retrouvent sur une même personne est d'une chance sur des dizaines de millions. Cette théorie laisse néanmoins un bon nombre d'inconnues : pourquoi l'homme de Somerton aurait-il retiré tous les moyens de l'identifier ? Pourquoi se serait-il suicidé en utilisant un poison rare et foudroyant qui ne laisse aucune trace, et demande donc des connaissances pointues en toxicologie ? Comment se fait-il qu'on n'ait retrouvé sur la plage aucune marque de convulsion ?

Une autre théorie populaire évoque la piste d'une affaire internationale d'espionnage. Plusieurs éléments permettent de donner du poids à cette thèse. Tout d'abord, le fait que l'homme de Somerton soit resté presque une journée entière à Glenelg sans que personne ne le remarque, ce qui laisse à penser qu'il disposait d'une certaine facilité à se fondre dans l'environnement. D'autre part, la thèse de l'espionnage permettrait d'expliquer l'utilisation d'un poison inconnu et de codes secrets utilisant des ouvrages littéraires extrêmement rares comme clef de décryptage. C'est précisément en 1948 que le service d'espionnage australien a été mis en place. Adélaïde est la capitale la plus proche d'un site top-secret de lancement de missiles et de renseignement, Woomera. On a déterminé, en retraçant son parcours, que l'homme pouvait venir de Port Augusta, la ville la plus proche de Woomera. Le fait que personne, dans le monde, n'ait été capable d'identifier le corps permettrait aussi d'envisager la théorie d'un espion. Mais il reste encore de nombreuses questions, dont celle de la manière dont l'homme aurait été empoisonné, et pourquoi.

Épitaphe de la tombe de l'homme de Somerton, enterré à Adélaïde.

Après plus de 65 ans de recherches, de nombreux progrès ont été réalisés pour faire avancer l'enquête, malgré la disparition de nombreuses pièces à conviction, la mort de Jestyn en 2007 et celle de Robin, son fils, en 2009. Pour Derek Abbott, il ne fait aucun doute que la clef de l'affaire réside maintenant dans l'exhumation du corps de l'homme de Somerton, afin de prélever son ADN pour le comparer à la base de donnée existante, et retrouver d'éventuels membre de sa famille dont on pourrait remonter les arbres généalogiques. "Si la base de données ne permet d'obtenir aucun résultat aujourd'hui, il suffira d'attendre quelques années pour qu'elle grossisse et que nous tenions la solution. Sauf si l'homme était orphelin, auquel cas nous n'aurons peut-être jamais de réponse", a-t-il expliqué à Motherboard.

Depuis quelques années, le professeur a lancé une démarche afin d'exhumer le corps de l'homme de Somerton pour prélever de l'ADN. Selon lui, "l'exhumation aura lieu, c'est maintenant inévitable puisqu'il n'y a plus aucune raison de l'empêcher [les protagonistes étant tous morts]. Ce n'est qu'une question de temps. Le processus est long et il peut durer longtemps". Si vous voulez l'aider ou que vous êtes curieux de connaitre l'identité de cet homme, vous pouvez signer cette pétition en ligne adressée au Procureur Général d'Australie du Sud.