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Quand les astronautes découvrent la métaphysique

Quelques astronautes, comme Edgar Mitchell, ont eu des révélations bouleversantes dans l’espace. Quand ils reviennent sur Terre, ce sont des hommes nouveaux.

À la suite de la mort d'Edgar Mitchell, la semaine dernière, une longue série d'articles nécrologiques vantant son impressionnante carrière d'astronaute est parue dans la presse. Il faut dire qu'il a été le sixième homme à marcher sur la Lune. Mais un sujet de première importance a pourtant été éludé : lors d'un de ses voyages dans l'espace, Edgar a eu une révélation qui l'a marqué au point de changer sa représentation du monde. Heureusement, les idées qu'il a développées à la suite de cet événement ont été soigneusement consignées.

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Mitchell était sans contexte l'astronaute le plus bizarre de sa génération. Il pratiquait la méditation (la projection sensorielle efficace, plus précisément), affirmait que durant son adolescence, un « soigneur onirique » (dreamhealer) avait guéri son carcinome au rein, et clamait à qui voulait l'entendre que le gouvernement américain cachait aux citoyens de nombreuses visites d'extraterrestres. Il est loin d'être le seul à avoir ce genre de vues fantaisistes. Jusqu'ici, un total de 24 hommes ayant quitté l'orbite terrestre ont eu, dans l'espace, des crises existentielles suffisamment puissantes pour altérer leur personnalité et leurs opinions.

Il faut rappeler que les astronautes du programme Apollo ont été sélectionnés en partie pour leur stabilité mentale exceptionnelle, explique Gloria Leon, professeur de psychologie à l'Université du Minnesota, travaillant auprès de la NASA depuis les années 1990. Il faut rappeler également que les bonhommes dont on parle sont nés dans les années 30, ont un haut niveau en mathématiques et en sciences, sont diplômés d'universités d'élite et ont été formés dans un cadre militaire. Autrement dit, il n'ont pas exactement le profil du conspirationniste ordinaire.

Mitchell, par exemple, a obtenu sa licence à l'Université Carnegie avant de suivre un master en ingénierie aéronautique au sein de la formation de la Marine américaine. Enfin, il a obtenu un doctorat en aéronautique et astronautique au MIT. À la fin de ses études, il est devenu pilote dans la marine militaire, volant de porte-avion en porte-avion.

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« L'astronaute fait partie intégrante du cosmos, d'une entité plus vaste, d'un dessein plus grand, et c'est une expérience émotionnelle extraordinaire. »

« Les premières générations d'astronautes étaient des types très machos, » explique Leon. « Pour sélectionner des pilotes, il suffisait d'examiner les statistiques de mortalité. La plupart d'entre eux ne survivaient pas à quelques années de carrière. Ceux qui restaient étaient les plus durs à cuire, et ils n'étaient vraiment pas du genre à s'embarrasser de problèmes spirituels. »

Pourtant, la vie de Mitchell a été transformée lorsque sa navette est retournée sur Terre. Apollo 14 a été la troisième mission habitée à viser la lune, et la première à quitter l'atmosphère terrestre après le désastre de la mission Apollo 13. Le travail de Mitchell était de piloter le module lunaire et de mener quelques tests scientifiques à la surface de la Lune. Après terminé le boulot, les astronautes ont plié bagage ; c'est à ce moment là que Mitchell a commencé à se détendre et à laisser son esprit dériver, tandis que la navette se mettait en « mode barbecue » : elle tournait sur elle-même comme un cochon sur une broche, montrant aux astronautes la Terre, la lune, le soleil et les profondeurs du ciel alternativement.

« J'ai étudié l'astronomie, la cosmologie, je sais parfaitement que les molécules qui composent mon corps et celui de mes compagnons ont été conçues au sein d'étoiles très anciennes, » dit-il dans le documentaire Overview. « Nous sommes tous de la poussière d'étoiles. »

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C'est lors de la mission suivante que Mitchell a développé une sensation physique extrêmement puissante : celle de ne faire qu'un avec l'univers. Il appelle cela « l'Effet du point de vue général » (Big Picture Effect), ou Overview Effect, une expression trouvée par l'auteur Frank White en 1987 après qu'il a interviewé des dizaines d'astronautes. Elle réfère au changement d'attitude de l'individu qui a constaté de ses propres yeux à quel point la Terre paraissait petite et fragile lorsqu'elle est observée depuis l'espace. Ce phénomène est généralement accompagné d'une expérience du sublime mêlée de crainte devant ce que Gloria Leon nomme « le sentiment de l'universel. »

« L'astronaute prend conscience qu'il fait partie intégrante du cosmos, d'une entité plus vaste, d'un dessein plus grand, et c'est pour lui une expérience émotionnelle très marquante, » ajoute-t-elle.

Rusty Schweickart n'a jamais marché sur la lune, mais il est allé à sa proximité. À l'occasion d'une sortie dans l'espace, l'appareil photo de son collègue a été mis hors d'usage pendant quelques minutes et il est resté là, désœuvré, fixant la Terre avec émerveillement. C'est pendant cet intervalle de quelques minutes que son existence a pris un nouveau tournant.

« Sur le moment je me suis dit, ok, je suis juste un être humain qui regarde autour de lui, » a-t-il expliqué à la XPrize Foundation l'année dernière. « Puis je me suis demandé : Comment suis-je arrivé ici ? L'humanité est arrivée à un point où elle est désormais capable de quitter sa planète natale. Je ne suis qu'un minuscule élément de ce qui est en train d'arriver, un fragment de l'histoire. Qu'est-ce que tout cela signifie ? Qui suis-je ? Moi-même ou un représentant de l'humanité ? Suis-je 'nous' ? »

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Rusty n'en était qu'aux prémices de sa réflexion. Il a commencé à suivre des cours de méditation transcendantale, puis a organisé des conférences sur le sujet.

Qu'est-ce qui a conduit ces astronautes, dont la plupart sont ingénieurs, physiciens, ou analystes, à s'intéresser subitement à la métaphysique, un domaine qui les indifférait jusqu'alors ? Comment en sont-ils arrivés à développer des idées parfois extrêmement marginales ?

Kevin Ochsner, directeur du laboratoire de neurosciences cognitives et sociales à l'Université Colombia, explique que ce genre d'épiphanies cosmiques ressemble en tout point à l'expérience psychologique de « sidération » mêlée d'admiration et de crainte (awe). De nombreuses recherches montrent que ce sentiment peut avoir un impact émotionnel positif sur ceux qui en font l'expérience.

« Vous avez l'impression que votre ego, votre identité, se dissolvent devant quelque chose de plus grand et de plus important que vous qui existe depuis des temps immémoriaux, » explique Ochsner. « C'est un sentiment incompréhensible pour qui n'en a pas fait l'expérience. Il transforme la personnalité des individus à court terme et à long terme. »

Rusty Schweickart a pris cette photo depuis l'entrée du module lunaire. Image: NASA

Gene Cernan, le 11e homme à avoir posé le pied sur la lune, a eu plusieurs expériences spirituelles similaires dans l'espace.

« Je sentais que j'étais debout sur une sorte de plateau, quelque part dans l'espace, un plateau que la science et la technologie avaient contribué à me fournir, » explique-t-il dans le documentaire In the Shadow of the Moon, » mais maintenant que j'avais tout cela devant mes yeux, que j'étais suspendu dans le temps, je sentais que la science et la technologie n'avaient aucune réponse à me donner. Aucune. »

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Cernan pense que l'univers est animé par un but logique, sans aller jusqu'à attribuer ce but à l'existence d'une divinité classique.

« Il existe quelque chose de plus grand, de plus important que vous et moi, au sens spirituel. Mais pas au sens religieux, » dit-il. « L'univers a probablement été engendré par un créateur qui trône au-dessus de toutes les religions que nous avons créées pour donner du sens à nos vies. »

George Loewenstein, professeur de psychologie à l'Université Carnegie Mellon est sceptique quant à l'importance du « Big Picture Effect » ; il pense que ces astronautes, plus que quiconque, étaient bien conscients de leur insignifiance relative dans l'univers avant d'effectuer leurs premiers voyages spatiaux.

Il possède quelques autres hypothèses expliquant la soudaine crise existentielle traversée par ces hommes, qu'il a classées de la moins cynique à la plus cynique :

1. Le danger et l'incertitude de la mission a poussé l'astronaute à affronter l'idée de la mort.

2. L'astronaute pense qu'il est en train de réaliser la chose la plus importante de sa vie, et que de retour sur Terre, rien de ce qu'il pourra vivre ne sera à la hauteur de cette expérience-là.

3. Les spéculations métaphysiques suscitent l'attention des médias et permettent à l'astronaute de rester sous le feu des projecteurs une fois qu'il a pris sa retraite.

David Morris, maître de conférences en littérature à l'Université d'Illinois, a étudié la littérature religieuse et utopiste de la fin du XXe siècle. Il estime quant à lui que ces astronautes ont été confrontés à des questions existentielles soulevées par la mission elle-même.

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« L'expérience des astronautes dépend toujours d'un contexte historique, » affirme-t-il. « Pourquoi sommes-nous là, qu'est-ce que nous venons foutre ici ? Est-ce pour balancer des bombes nucléaires sur les russes plus facilement ? Est-ce qu'on essaie vraiment de comprendre notre relation au cosmos, comme le dirait Carl Sagan ? »

Morris pense que cette recherche de sens traverse l'histoire sous des formes différentes ; il cite par exemple ces auteurs du 19e qui évoquait les expériences des marins isolés en mer ou des voyageurs traversant une nouvelle frontière. Les thèmes de leurs rêveries étaient les mêmes : tenter de comprendre la nature dans son immensité, de dévoiler l'expérience du sublime.

« Chez Herman Melville, dans Moby Dick en particulier, la baleine représente l'incompréhension face aux forces de la nature, » ajoute Morris. « La nature au grand format. Il est impossible de s'y confronter sans faire l'expérience d'un émerveillement profond et total. »

Enfin, James Irwin, le 8e homme à marcher sur la lune, représente peut-être le cas le plus extrême d'un homme ayant soudain laissé derrière lui la rationalité scientifique qui l'avait accompagnée jusqu'alors. Alors qu'il observait pour la première fois le spectacle des cratères lunaires, il a fait l'expérience d'une intense révélation religieuse. Il aurait alors regardé au-dessus de son épaule et aperçu Jésus, qui le fixait, debout sur la surface de la Lune.

Peu après son retour sur Terre, Irwin a quitté le programme spatial et créé une organisation évangélique dans le Colorado. Juste avant sa mort, en 1991, il a effectué deux voyages en Turquie à la recherche de l'Arche de Noé.

« Il est plus facile de marcher sur la lune que de trouver les traces des événements bibliques, » regrette-t-il. « J'ai fait tout ce que j'ai pu, mais contrairement aux objets célestes, l'Ancien testament m'a toujours filé entre les doigts. »