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Dans la jungle, terrible jungle urbaine, le lion est mort ce soir

Pourquoi les urbanistes, si prompts à défendre la place de la "nature" en ville, s'intéressent-ils si peu aux animaux - a fortiori quand ils sont morts ?

par Margot Baldassi
09 Novembre 2016, 8:00am

Cet article a été initialement publié sur le site de l'excellent cabinet de prospective urbaine Pop-Up Urbain, que nous ne saurions trop vous conseiller de suivre sur Facebook. Quant à son auteure, Margot Baldassi, vous pouvez la suivre sur Twitter.

Récemment, à l'occasion de la Toussaint, on a choisi de se pencher sur une question très peu traitée dans les milieux de l'urbanisme : celle des animaux, et plus précisément des animaux morts dans la cité. Puisque les bêtes et les défunts incarnent deux des thèmes que l'on s'évertue depuis des siècles à pousser en dehors des villes, pourquoi ne pas les réunir ici en un seul et même exposé ?

Sur le trottoir de l'égalité inter-espèces, la communauté des chiens vous juge.

Loin de nous l'idée d'apporter une réponse à ce point complexe ; il s'agit simplement de formuler quelques-unes de ses spécificités. D'abord, rappelons que la relation entre règnes Animal et Humain n'est pas des plus évidentes, en tout cas en ce qui concerne les milieux urbanisés. Pourtant les animaux sont, d'une part, des êtres vivants que les citadins côtoient plus qu'ils ne le pensent – quotidiennement et à différentes échelles. D'autre part, ils jouent un rôle décisif au sein de diverses problématiques urbaines contemporaines. En effet les questions environnementales, introduites presque systématiquement dans les débats urbanistiques depuis une vingtaine d'années, impliquent nécessairement un certain rôle joué par la faune… Bien que cette dernière soit souvent mise à l'écart face à l'autorité idéalisée de la flore dans ce débat. Ainsi, on remarque aisément que la place de la « nature » en ville est d'abord posée du point de vue du végétal, a priori plus simple à maîtriser.

Ce postulat trahit donc une certaine fantasmatisation du « sauvage » par l'humain, une espèce animale manifestement anthropocentrée (et de fait dominante). De plus, la ville représente avant tout un espace fonctionnel. Depuis l'enfance, on nous le décrit comme un écosystème utopique hiérarchisé, construit socialement sur différents rôles, professions, etc. A la manière d'une ruche ou d'une termitière, chaque habitant y a sa place, et surtout son office. L'animal et la mort incarnent dès lors deux des antagonismes constitutifs de l'urbain – cet être humain actif par définition.

Slalom entre les roues de bagnoles + chapardage de quignons de pain dans les poubelles = super vie.

Pour les petites (et grosses) bêtes, les bords de route n'ont jamais été aussi proches du ciel :(

D'un côté, les villes sont aujourd'hui en première ligne sur les questions écologiques. De l'autre, on continue à mettre les animaux dans des cases, organisées selon nos représentations sociales propres (sauvages, domestiques, d'élevage, cultivateurs, nuisibles etc.). Cependant, une « question animale » se développe en politique depuis un certain temps. On parle ainsi de « communauté des vivants », en s'affranchissant de la hiérarchisation traditionnelle des espèces, construite par l'Homme.

« Les associations militant pour la protection de l'animal sauvage ou domestique, ou pour le rapprochement de l'animal et de l'homme, se multiplient et se structurent à l'échelle internationale. Les protecteurs de l'animal dans la vie urbaine gagnent en importance, ce qui témoigne d'un changement de statut de l'animal et d'une façon différente de concevoir la vie en ville. De l'homme à l'animal (et de l'animal à l'homme), la place des êtres vivants se trouve ainsi reconsidérée dans la cité, au sens politique. »
Nathalie Blanc, La place des animaux dans les politiques urbaines, 2003

Dans les faits, on se plaît à redécorer les toits parisiens de ruches bourdonnantes (le miel c'est bon, la pollinisation c'est cool), mais on continue à produire et installer du mobilier urbain anti-pigeons (le caca c'est sale). Les motivations municipales du point de vue de la faune urbaine sont donc majoritairement utilitaristes (coups de pub inclus), et bien souvent hypocrites.

Poser aujourd'hui la question de la place des animaux morts dans l'espace urbain est donc avant tout une façon de remuer une poignée de problématiques urbaines on ne peut plus brûlantes. On pense notamment à l'initiative passionnante de l'agence nantaise Design Friction, qui s'interroge sur la place des animaux dans la ville connectée de demain. Mais également à l'une des thématiques maintes fois évoquée ici : celle des liens à tisser entre les morts et l'espace urbain.

L'un dans l'autre, on en arrive naturellement à la question de la sanctuarisation des morts, qui nous amène à la réflexion suivante, cueillie dans un enthousiasmant article, « Le Grand Paris des cimetières reste à faire » :

« Ces lieux de calme [les cimetières], peu ou pas éclairés, peuvent participer aux migrations ou à la protection d'espèces faunistiques ou floristiques. »

Le cimetière comme biotope, en voici un angle encourageant pour réconcilier la ville, la mort, et la vie animale ! Mais cela ne résout qu'une partie du problème, lié au manque de visibilité des animaux dans nos rues bien vivantes. Un sujet plus étoffé qu'on pourrait a priori le penser, comme en témoignent les nombreux morceaux de veille qui ont motivés l'écriture de cet article… C'est en effet en tombant par hasard sur des petits mémoriaux spontanés réalisés à l'intention de malchanceux animaux fauchés sur la chaussée que nous est venue l'envie de rendre hommage à cette faune négligée.

« Someone gave the raccoon its own personal memorial hashtag, #DeadRaccoonTO » (Source)

Ci-dessus, les images d'une histoire macabre mais touchante. En juillet de l'année dernière, un raton laveur (comme il y en a tant dans les villes canadiennes) reposa mort douze heures durant à l'orée d'une route de Toronto. En vue du retard des services chargés de « nettoyer » la rue, des passants attendris par la dépouille lui ont rendu hommage en quelques gestes. Bougie de neuvaine, éloges funèbres gribouillés au marqueur sur feuille volante, quelques fleurs et un portrait du mammifère… De quoi préserver symboliquement la mémoire d'une victime habituellement invisible aux yeux des urbains. Grâce aux réseaux sociaux, l'affaire de ce roadside memorial informel a ainsi largement pu faire parler d'elle – gagnant jusqu'au soutien de la Ville (cf. les tweets officiels de ce conseiller municipal).

Que l'on soit clair : on a jugé trop complexe la question des politiques de « ramassage » de ces défunts à poils et à plumes pour vous en parler de façon plus poussée ici. On dira simplement que, pour définir les voies à suivre, certaines communes utilisent un discours officiel clairement condescendant envers cette malheureuse faune ; tandis que d'autres prônent des instructions teintées de tendresse.

"Do roaches have souls ?"

« Les associations et les services de la Ville se partagent différents groupes du règne animal : le domestique est en majorité associatif, et le sauvage en majorité municipal. Mais on peut identifier un autre groupe, celui des rejetés, comprenant blattes, pigeons, rats etc. Ils n'ont pas de supporters, ils sont seuls dans la vie publique… » – Nathalie Blanc, Op. cit.

Différents cas montrent ainsi qu'il est possible d'étendre la bienveillance, la protection et l'attention que nous portons à ces créatures qui partagent nos territoires de façon plus ou moins consentie. Pourvu que cette problématique prenne petit à petit du poids au sein des débats publics et politiques municipales… D'ici là, on vous aurait bien proposé un tour du monde des plus jolis mémoriaux rendant hommage à cette faune urbaine, des berges d'Asnières-sur-Seine aux ruelles londonniennes.

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