Munchies

On a pique-niqué avec les militants de la « France insoumise »

En août dernier, Jean-Luc Mélenchon organisait un meeting politique sur fond de repas géant à Toulouse.

par Philippe Kallenbrunn
21 Avril 2017, 12:00am

Bienvenue dans « Buffets de campagne », notre nouvelle rubrique qui s'invite dans la course à la présidentielle et appréhende la politique par le prisme de la nourriture. Dans ce cinquième épisode, notre envoyé spécial est parti casser la croûte avec les « Insoumis », les supporters de Jean-Luc Mélanchon.

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Il paraît que « manger, c'est voter ».

L'idée que l'assiette en dit long sur la couleur de l'engagement politique, et vice versa, émane de Curnonsky. Ce brillant chroniqueur des années folles publie dans le très sérieux Bulletin Officiel de l'Association des gastronomes régionalistes du 15 janvier 1933 une classification étonnante : « En gastronomie, écrit-il, pour peu que vous y réfléchissiez cinq minutes, il vous sera facile de démêler, très nettement, qu'il y a une extrême droite, une droite, un centre, une gauche et une extrême gauche. »

Celui que l'on appelle à l'époque « le prince des gastronomes » détaille alors les particularités culinaires selon chacune de ces différentes convictions. Les électeurs de l'extrême gauche ? Il voit en eux « les fantaisistes, les inquiets, les novateurs, ceux que Napoléon eût appelé des idéologues. Toujours en quête de sensations nouvelles et de plaisirs inéprouvés. Curieux de toutes les cuisines exotiques, de toutes les spécialités étrangères ou coloniales, ils voudraient goûter les mets de tous les temps et de tous les pays ».

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Sur la route du meeting, les glacières sont de sortie. Toutes les photos sont de l'auteur.

Mais quid de leurs héritiers politiques ? Le 28 août, Jean-Luc Mélenchon organise à Toulouse, dans le Parc de l'Observatoire, son « Pique-nique de la France insoumise ». Une aubaine pour lorgner l'assiette des aficionados du Parti de Gauche et mesurer le chemin parcouru depuis Curnonsky. Je m'y pointe.

Je voudrais que le système économique aide et encourage les petits producteurs, ne serait-ce que parce que cela garantit au moins un emploi.

Ambiance dominicale décontractée, à l'heure de la messe, ou de l'apéro, c'est selon, une fois passée l'épreuve de la fouille des sacs qui rend grognons ces centaines de militants fermement opposés à l'état d'urgence. Les consignes ont été passées, notamment via les réseaux sociaux : pas de bouteilles en verre, pas de canettes, pas de couteaux pointus. Sécurité oblige.

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Pain, tomate et jambon : Babette et Pierre se contentent de l'essentiel.

2 500 personnes, selon les organisateurs, attendent l'arrivée de celui que tout le monde ici nomme « Jean-Luc », entre deux tutoiements de rigueur, camarade ! Pour accueillir cette partie de campagne inédite, de longues tables ont été dressées. Certains y déballent le contenu de leur glacière. D'autres, moins organisés au plan des victuailles, jonchent le sol à même la pelouse ou sur une serviette de plage jetée à la va-vite.

Ainsi de Babette et de Pierre qui se sont donné rendez-vous ici. Madame revient d'une randonnée en sac à dos dans l'Aveyron, monsieur arrive de Bordeaux par le train. Le couple ne revendiquera rien aujourd'hui par le truchement de la nourriture. « Du pain, deux tomates et un bout de jambon, sourit Pierre. On est très pique-nique dans la famille, on randonne beaucoup. On se contente de l'essentiel, de choses très simples. On mangera mieux ce soir ».

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L'étudiant improvise avec ce qu'il trouve : kebabs, taboulé et fruits du marché.

Rois – fainéants – de l'impro, Martin, Nicolas, Gilles et Vincent, eux, viennent de s'enfiler un kebab. Je leur dis que je veux parler de bouffe. Quelques frites traînent encore dans une barquette, côtoyant un taboulé sous plastique et une salade de pâtes en barquette qui appelle au beurk. Martin, penaud : « On a hésité longtemps avant de savoir si on allait manger ici ou si on le ferait avant. Du coup, on s'est très mal organisé… » Craignos pour ces étudiants sympathisants du Parti de « Jean-Luc » qui avance « la défense de la souveraineté alimentaire et de l'agriculture paysanne » aux premiers rangs de ses priorités ! Gilles, à la rame, ou plutôt en apnée : « On a quand même trouvé du bon melon et du raisin au marché à Jeanne d'Arc (N.D.L.R., un quartier du centre-ville de Toulouse) ! »

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Joëlle, jeune mamie, compose avec les légumes bios de son jardin.

Je brûle de leur rappeler le fameux Scud d'Édouard Herriot – « La politique, c'est comme l'andouillette, ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop » - mais, humant l'erreur de jeunesse, je me contente de les asticoter à la cool sur ce laxisme indigne des opinions qu'ils défendent. Ils se marrent de bon cœur, et Vincent fait le taf : « Je privilégie les circuits courts, me dit-il. J'achète bio et local ». Local ? « Oui, parce que bio tout seul, ça ne veut rien dire. Le bio peut être produit à l'autre bout de la terre. Je voudrais que le système économique aide et encourage les petits producteurs, ne serait-ce que parce que cela garantit au moins un emploi. Et puis, les produits sont meilleurs ». En creux, j'aurai décelé la substantifique moelle de « la planification écologique », un axe fort de la campagne du candidat Mélenchon.

Joëlle, une jeune mamie à la tête d'une délégation d'une quarantaine de personnes venues du Tarn-et-Garonne en covoiturage, appuie ce discours écolo par l'exemple. Elle a préparé une appétissante salade de pommes de terre et de haricots verts. « Des légumes bios de mon jardin », me confie-t-elle. Et elle poursuit : « Ce qui est important dans la nourriture, c'est la traçabilité. C'est pour cela que je privilégie les circuits courts et l'agriculture raisonnée. Et c'est aussi pour moi un acte d'achat militant. Pour que les producteurs puissent en vivre, pour une meilleure qualité nutritionnelle. Nous défendons une certaine idée du goût et nous ne voulons pas d'une société de plus en plus « McDonaldisée », même si, en tant que grand-mère, ce n'est pas toujours facile de ne pas céder aux tentations des petits-enfants… »

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La jeune maman recycle les restes de la veille.

Tandis que la gauche de la gauche caviar « (pique)-nique le capitalisme » dans ce joli jardin toulousain, la sono, puissante, crache un bon vieux Zebda. Quelques minutes plus tôt, elle bastonnait l'inévitable « Antisocial » de Trust.

Audrey, assise en tailleur, pieds nus, en perd un peu son sang-froid : « Un pique-nique, c'est une idée originale pour que les gens se mélangent et se sentent peut-être plus à l'aise que dans un meeting traditionnel. Par contre, c'est toujours les mêmes musiques. Dans toutes les manifs, c'est la même playlist qui tourne… On ne pourrait pas changer ça ? » À l'écart de la foule, dans une zone ombragée afin de protéger des mesquineries du soleil, le petit Luis, 2 ans et demi finit son assiette : une merguez, froide, accompagnée d'une salade de tomates au Boursin. Avec eux, Cécile, une amie venue de Lisle-sur-Tarn, justifie ce menu insolite : « On a mangé ensemble hier soir, là, on termine les restes. J'ai quand même ramené des belles tomates et des fruits de mon jardin tarnais ! »

Je ne sais pas ce qui me passe alors par la tête, un ersatz de rat faisandé peut-être, mais je me dis qu'un Chirac dans la force de l'âge n'aurait pas dépareillé dans ce rassemblement populaire, lui qu'une couverture de Paris-Match désigna un jour amateur de tête de veau alors qu'il n'aime en réalité rien tant qu'un sandwich aux rillettes, avec une bonne mousse. De la bière, le Parti de Gauche en sert d'ailleurs. Et pas n'importe laquelle : de la « Biérataise », une production artisanale brassée dans une petite commune de la Haute-Garonne nommée Bérat (quoique nous bavardions ici avec l'extrême-gauche, à ne pas confondre avec Berat, la ville albanaise « aux mille fenêtres »). Des « cubis » écoulent aussi du vin bio, rouge, rosé, blanc, à la buvette de « Jean-Luc ».

Près de là, posé sur sa chaise pliante, un papy amusant, chemise hawaïenne pas très catholique, canotier d'imitation sur le crâne et Police contrefaites sur le nez me montre son pif, un rouge astucieusement planqué dans une bouteille d'eau gazeuse en plastique : « J'ai ramené de la San Pellegrino des Corbières ! », rigole-t-il, un camembert entier dans l'autre main. À ses côtés, son acolyte me raconte qu'il cultive ses propres légumes dans un jardin partagé, sur le terrain privé d'un ami dans le quartier toulousain de la Faourette, cet îlot de « mixité sociale », comme on dit, entre les tours et les barres d'immeubles au ras du périph' : « Je fais des tomates, des aubergines, des betteraves, des courgettes… »

Sous son ombrelle, une dame enjouée, le regard soutenu par une fine monture rouge et le corps caché par une tunique couleur lie-de-vin probablement 100 % développement durable, en profite pour m'apostropher : « Et ce jardin partagé a un nom. Vous savez comment on l'appelle ? » Moi : « Ben non… » Elle, pas peu fière de son coup : « L'humain d'abord ! » Le slogan de « Jean-Luc » lors de la présidentielle de 2012. Humour.

Andrea, sa voisine, glousse aussi mais me dévoile surtout la façon avec laquelle elle a préparé le pique-nique : « J'ai fait les courses ce matin au marché Saint-Aubin où l'on trouve des bons producteurs. L'avantage, c'est qu'il est installé autour d'une église et que les voitures ne passent pas. J'y ai acheté les œufs avec lesquels j'ai cuisiné cette omelette au persil. Avec le persil de mon petit jardin, je précise. »

Très appétissant aussi, à l'autre bout du parc, ce « taboulé aux courgettes » concocté par Marie, une régionale de l'étape, pour Christine et Serge, un couple de militants amis venus du « Pays royannais insoumis », à 400 kilomètres de là. Christine : « Ce pique-nique, c'est l'image de la convivialité. Il représente une société telle qu'on la rêve et telle que la rêve Jean-Luc. Parmi les grandes idées qu'il défend, il y a le partage et le vivre ensemble. »

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Jean-Luc Mélenchon déboule sur scène comme un chef.

« Jean-Luc », c'est le dessert de ce pique-nique que la foule réclame en chantant : « Nous sommes, nous sommes, les in-sou-mis ! Nous sommes, nous sommes, les in-sou-mis ! » Le voilà qui déboule enfin, avec une épaisse demi-heure de retard sur l'horaire annoncé. Une grosse claque pour le traditionnel quart d'heure toulousain, vite compensée néanmoins par son discours qui ravit tous les disciples avec lesquels je viens de papoter.

« Nous ne pourrons plus continuer à produire comme on produisait autrefois et avoir les mêmes appétits ni avoir les mêmes goûts, car nous allons détruire la planète si nous continuons comme ça, déclame Mélenchon. La planification écologique doit changer. Non seulement les process (sic) de production mais également, réfléchissez-y bien en regardant ce que vous venez de manger dans votre assiette pour le pique-nique, nos modes de consommation. Une bonne partie de la révolution citoyenne va commencer dans vos assiettes, parce qu'il va falloir changer la manière de consommer. […] La conscience politique est nécessaire, aussi, pour savoir bien manger ». Une heure et vingt minutes de one-man-show plus tard, il conclut en entonnant la Marseillaise puis l'Internationale.

Manger, c'est voter ? Peut-être bien… En tout cas, pour faire de la politique, on ne peut pas manquer d'estomac.

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Cet article a été initialement publié en septembre 2016.