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Pas de baguettes dans les restaurants du Paris made in China

On y trouve des immeubles de style haussmannien, des fontaines typiquement occidentales et un faux bistrot parisien. Il y a aussi un restaurant français qui sert du foie gras, du poulet rôti ou des coquilles Saint-Jacques à la sauce chinoise. Par...
Hilary Pollack
Los Angeles, US
All photos courtesy of the author

En Chine quand on va au restaurant, il est d'usage de privatiser une pièce entière pour profiter d'un peu plus d'intimité au cours du repas. Mais à Tiandu Cheng, où le seul restaurant qui attire encore des clients est une petite gargote japonaise spécialisée dans les teppanyakis, on ne se bouscule pas vraiment pour prendre les réservations. Juste à coté, le restaurant françaisreste lui désespérément vide. Étrange quand on sait que Tiandu Cheng, ce quartier de la ville de Hangzhou, situé à quelques heures de Shanghai, est censé être la reproduction grandeur nature d'un Paris à la sauce chinoise.

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Et les choses n'ont pas été faites à moitié : une fausse tour Eiffel de 108 mètres de haut s'élève au cœur d'un quartier d'immeubles de style haussmannien, des statues en bronze représentant des divinités grecques trônent au milieu de fontaines typiquement occidentales et une réplique de bistrot parisien, le Cristina, fait la publicité pour son café et son thé.

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Ça pourrait être assez convaincant si tout n'était pas si tristement désert. Seule une infime partie des appartements du coin sont réellement occupés. Quelques rares personnes errent dans les rues. Les fontaines ne fonctionnent pas. Et le Cristina ? En carton, ce n'est en fait qu'un décor. Ce quartier, qui a coûté un milliard de dollars, a été construit dans l'espoir d'accueillir au moins 10 000 personnes. Seulement 2 000 sont finalement venues s'y installer.

Les promoteurs immobiliers ont tendance à surestimer la croissance économique du pays. Résultat : les villes fantômes se multiplient.

Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer l'absence des coups de klaxon et de cette cohue si représentative des villes chinoises. Seul la mélodie lointained'un « Gangnam Style » qui s'échappait d'une boutique un peu plus bas dans la rue, venait rompre le silence.

C'est bizarre comme sensation, mais la sensation qui reste la plus bizarre, c'est de s'y arrêter pour manger.

Le seul restaurant français dans cette métropole à la francophilie angoissante s'appelle le Provence et il est situé dans un bâtiment aux allures de château. Pour quelqu'un qui connaît bien la France comme moi, je dois avouer que je suis resté bouche bée devant le caractère étrange que prennent les références à la France partout dans la ville. Mais bon, j'étais d'abord venu là pour tester la bouffe.

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La décoration du Provence compte quelque éléments typiquement français. On y retrouve de charmant papier-peints roses et jaunes, de grandes fenêtres à la française et des tableaux représentant des champs de lavande accrochés aux murs. À part ça, il a tout du restaurant chinois : des néons suspendus au plafond, des tables alignées comme dans une cantineet des serveuses toutes habillées avec le même uniforme austère.

Rien à redire sur le service. Même si on était en pleine heure de pointe pour le repas du midi, notre table était la seule occupée de tout le restaurant. Une serveuse s'est approchée et nous a servi du thé. Puis, elle s'est penchée au-dessus de moi, pendant que je faisais dérouler le menu sur l'IPad. Elle m'arrêtait de temps en temps alors que je survolais certains plats pour me lâcher des petits « C'est délicieux ». Trois autres serveuses se tenaient derrière elle et observaient.

Jusque là, le menu n'avait strictement rien de français. On aurait plutôt dit le menu d'un restaurant gastronomique chinois : il y avait des viandes froides, des langues de canard, diverses soupes de poisson, des casseroles de bœuf et de porc, des plateaux de légumes, des nouilles sautées et quelques mets fins comme du concombre de mer ou de l'aileron de requin.

Finalement, quelques plats occidentaux sont apparus sur mon écran. Il y avait des Coquilles St. Jacques, des pétoncles poêlés comme j'ai déjà pu en manger en France. Du foie gras figurait également au menu, mais quand j'en ai demandé, la serveuse m'a répondu qu'il n'y en avait plus. Puis, il y avait du poulet rôti à l'occidentale, sauf qu'il était servi avec les pattes du poulet.

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Le poulet rôti était fabuleux (toutefois, mon jugement a pu être influencé par de longs mois passés en Chine sans manger aucune viande rôtie). Il était tendre, juteux et à peine assaisonné, juste assez pour rehausser le goût de la viande. Enfin, du maïs, des champignons et un peu d'algues de mer flottaient eux au milieu d'une soupe huileuse en accompagnement.

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Même les « Coquilles St. Jacques » n'étaient pas trop mauvaises, même si bon, ce n'était pas vraiment des Coquilles St. Jacques. C'était plutôt des miettes de crabe et d'œufs noyées dans un tas de nouilles. Par contre, les plats biens chinois de chez chinois, ceux qu'ils n'essayaient même pas de faire passer pour français, étaient eux super bien préparés. Mes fines tranches de bœuf agrémentées d'épices rouges par exemple, étaient au top.

Le repas terminé, j'ai appelé la serveuse et je lui ai demandé, « Auriez-vous du pain ? »

« Du quoi ? », m'a-t-elle répondu.

« Non, rien », c'était juste un test, me suis-je dis à moi-même. J'avais déjà capté que cette France en carton — et ce qui lui faisait office de restaurant — était loin de ressembler à la France que je connaissais. J'avais juste besoin d'une dernière vérification.

En France, on n'a pas besoin de demander du pain. Il est déjà là, dans un panier disposé sur la table. De délicieux morceaux de baguette vous attendent sagement. Dans la Provence du Paris made in China, la serveuse s'est empressée de courir en cuisine pour demander au chef de nous préparer des toasts, pour mes amis occidentaux et moi… En utilisant du pain à sandwich.

On ne peut pas vraiment en vouloir à un petit restaurant de la banlieue de Hangzhou de ne pas avoir de baguette. Par contre, il est plus tentant d'en vouloir au promoteur qui a investi un milliard de dollars pour construire cette réplique de Paris, au sein d'une banlieue chinoise quelconque et faiblement peuplée.

Et par faiblement peuplée, je veux dire pratiquement pas peuplée, voire quasiment déserte. J'ai commencé à me demander si les serveuses me fixaient parce que j'étais un étranger ou juste parce que, chose rare j'imagine, j'était juste un client au milieu de leur restaurant ?

Si cette mode perdure, d'autres villes-fantômes comme ce faux-Paris verront le jour dans les banlieues chinoises. Si l'on regarde par la fenêtre du train à grande vitesse qui relie Beijing à Shanghai, les chantiers en constructions et les squelettes d'immeubles inachevés s'étalent à perte de vue.

Peut-être même que l'année prochaine, ils deviendront le théâtre d'un nouveau Rome made in China.