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Une étude objective du contenu de Charlie Hebdo en 2017

La ligne éditoriale de l’hebdomadaire satirique a-t-elle changé depuis l’enfer de janvier 2015 ?

par VICE Staff
06 Janvier 2017, 1:30am

Il y a deux ans, les locaux parisiens du journal satirique Charlie Hebdo étaient attaqués à la kalachnikov par les frères Chérif et Saïd Kouachi, faisant 12 morts et 11 blessés. Les assassins, qui se réclamaient d'Al-Qaïda dans la péninsule arabique, furent tués deux jours plus tard par le GIGN à Dammartin-en-Goële. À la suite de cet attentat, l'arrivée massive de millions d'euros provenant des dons et des ventes exceptionnelles du journal ont créé de multiples tensions au sein des rescapés du journal, entraînant notamment le départ du dessinateur Luz – auteur de la couverture « Tout est pardonné  », le premier numéro après les attentats.

Depuis, Charlie Hebdo veut poursuivre comme avant, et les survivants affirment vouloir « continuer à rire de tout ». En février 2015, Gérard Bidard, l'actuel rédacteur en chef du journal expliquait à Europe 1 qu'il était « hors de question de changer de ligne éditoriale. Elle est celle qu'elle a toujours été, on commente l'actualité ».

Si l'idée est particulièrement louable, comment une rédaction décimée dans sa quasi-totalité et traumatisée par un attentat d'une telle ampleur ne pourrait-elle pas changer, même inconsciemment, sa ligne éditoriale ? Si comme le rapporte Le Figaro, Charlie Hebdo conserve un lectorat fidèle de 100 000 ventes par semaine depuis deux ans, sa ligne éditoriale hard-line est-elle pour autant la même qu'il y a deux ans ?

Afin de voir ce qu'il en est aujourd'hui, nous avons voulu vérifier directement dans le numéro spécial en forme d'hommage à l'horreur qui a touché Charlie il y a deux ans. Il est intitulé : « 2017 : Enfin le bout du tunnel ».

UN ÉDITO QUI RESSEMBLE À N'IMPORTE QUEL AUTRE ÉDITO DE TOUS LES MÉDIAS FRANÇAIS DESTINÉS AUX 40-70 ANS

Quoi de pire qu'un éditorialiste de la presse hexagonale ? Pas grand-chose. C'est un truc qui parle aux lecteurs aguerris, et qui les brosse dans le sens du poil, quitte à être de très mauvaise foi. C'est à peu près ce que l'on peut dire de cet édito « à la Charlie » écrit sur le même ton grande gueule que celui de votre oncle célibataire, et qui parle de la nature de l'attentat à Charlie comparé aux autres attentats internationaux. Il n'est pas pire qu'un autre, voire un chouïa meilleur. C'est un truc qui se prend très au sérieux mais qui évite de dénoncer l'état du monde à grand renfort de concepts vides, genre le « racisme institutionnel » ou la « déconstruction postmoderne ».

TOUJOURS QUELQUES BD SEMI-RACISTES À PROPOS DES « ISLAMISTES »

Dans les années 2000, tandis que l'âge médian des collaborateurs de Charlie avoisinait désormais les 60 ans et que le fait de se moquer des curés devenait de moins en moins pertinent, ils se sont jetés à corps perdu dans un autre thème, celui du refus du totalitarisme islamique. Ils ont dessiné des Mahomet à poil, et ont irrité pas mal de monde. Jusqu'à la tragédie d'il y a deux ans.

Aujourd'hui, ils ont semble-t-il gardé la même ligne, en plus casual, publiant en page 2 et 3 le reportage du procès d'un repenti djihadiste déclamant au tribunal sa haine des « valeurs de la République », préférant manifestement « 80 coups de fouet ». Plus loin, on voit une caricature d'un homme arabe arborant la panoplie de l'islamiste, regardant le globe terrestre d'un œil torve. Puis un dessin du défunt ex-rédac chef Charb, montrant trois djihadistes à Pôle Emploi en train de chercher un job. « Vigiles à Carrefour ? », leur demande l'employée. Ah-Ah ! Pour de l'humour de vieux ce n'est pas toujours raté, pas forcément agressif non plus, mais c'est objectivement totalement raciste.

Extrait du numéro 1276 de Charlie Hebdo daté du 4 janvier 2017.

DES VANNES À L'ENCONTRE DE CEUX QUI LEUR CRACHENT DESSUS TOUT EN CLAMANT « ÊTRE CHARLIE »

Il existe peu de journaux à même de produire un article intéressant sur ce que Charlie Hebdo est devenu depuis les attentats. C'est un privilège rare que les journalistes de Charlie Hebdo peuvent s'octroyer, en courant un peu moins le risque de tomber dans la commémoration larmoyante ou la semi-analyse ratée. Dans ce numéro, un article s'adresse directement aux « pleureuses » qui ont critiqué le journal au cours de ces deux dernières années – comprendre : les intellectuels de gauche, allant de Frédéric Lordon à Emmanuel Todd, qu'ils décrivent comme toujours enclins à se coucher « devant les despotes ».

On y trouve de nombreuses références aux attentats et aux choses qui ont été dites par ces mêmes intellectuels à la suite de ces événements, et de nombreuses railleries sur leur rapport tumultueux avec le concept de liberté d'expression – celle-là même qu'on accusait d'avoir tuée, avec Charlie, le 7 janvier 2015.

UN ENTRETIEN SÉRIEUX INTÉRESSANT

Même dans son irrévérence autoproclamée, le journal a toujours laissé place à des entretiens avec des personnalités qualifiées comme « sérieuses » sur des sujets tout aussi sérieux, allant de Ceyda Karan sur la laïcité en Turquie à Michael Nugent sur l'influence de l'Église catholique en Irlande. Dans les pages du dernier numéro, le politologue Gilles Kepel évoque l'instrumentalisation du concept d'islamophobie et son influence négative sur le djihad. Il s'agit d'un entretien réellement intéressant comme la majorité de leurs entretiens, et qui constitue une bouffée d'air frais bienvenue entre 58 dessins placés sous le signe de l'irrévérence.

UN SECOND ENTRETIEN SÉRIEUX INTÉRESSANT

La deuxième interview concerne des Américains – Jeffrey Herbst et Gene Policinski, directeurs du musée de la presse de Washington, D.C. – qui expliquent aux journalistes de Charlie pourquoi si peu de journaux étasuniens ont diffusé les caricatures du journal satirique après les attentats. Selon eux, le problème est clair : sous prétexte de « préserver les minorités », les médias américains se sont autocensurés par peur de choquer leurs lecteurs – et de les perdre. Parce qu'ils n'ont pas de couilles, en gros. Ce raisonnement peut s'appliquer par ailleurs à tous les magazines, sites d'information et autres chaînes de télévision de par le monde.

Extrait du numéro 1276 de Charlie Hebdo daté du 4 janvier 2017.

UN DESSIN REPRÉSENTANT UNE CONFÉRENCE DE RÉDACTION EXCLUSIVEMENT PEUPLÉE DE GENS CHAUVES

Depuis 40 ans, Charlie Hebdo a toujours eu ce côté assemblée générale d'étudiants d'université publique française : des gens mal rasés, subissant bon an mal an leurs calvities naissantes et qui parlent fort un verre de vin à la main dans des locaux miteux afin de combattre l'oppression dans le monde. Problème : aujourd'hui, les jeunes anarchistes libertaires des années 1970 ont 40 ans de plus.

C'est ce que semblent confirmer les pages 8 et 9 du journal, où se situe une illustration dépeignant une conférence de rédaction dans les locaux de Charlie Hebdo. On y voit ce qui ressemble à un débat animé où toutes les vérités sont bonnes à dire et où seule la liberté d'expression règne en maître. « Et si on faisait un reportage sur le PS ? », s'exclame Guillaume Erner, avant de se faire reprendre par la rédac-chef Riss : « Ouh là ! Trop dangereux ». Voilà. C'est une blague adorable bien sûr, mais il s'agit aussi d'un type d'humour qui fait seulement marrer les conducteurs d'autobus, les vendeurs de cuisines équipées et plus globalement, les gens nés il y a plus de six décennies.

UN MÉPRIS TOUJOURS AUSSI PRONONCÉ À L'ÉGARD DE LA RELIGION

Les pages 10 et 11 du numéro reviennent sur l'éternel cheval de bataille du journal : les religions. On trouve d'abord un article assez curieux qui range dans le même sac ceux qui sont contre l'intervention de l'armée française au Moyen-Orient et ceux qui estiment que le terrorisme est une forme de légitime défense face à cette même armée. L'article suivant revient quant à lui sur le problème de la religion dans les entreprises. Le papier part d'un sondage global, mais n'est accompagné que d'études de cas en rapport avec l'islam. C'est comme si le journaliste avait ajouté de grosses flèches clignotantes en direction de ce qui est mal, selon lui.

Vient ensuite une bande dessinée intitulée « Créez votre propre religion ». Un genre de how-to à vocation humoristique assez ringard. Évidemment, les clichés réducteurs de type « Inventez des interdits alimentaires » ou « Rédiger votre livre sacré » sont bien présents. L'illustration se termine par deux terroristes armés entrant dans « un journal satirique athée ».

Et à chaque fois, le même ton hautain de l'anarchiste « qui n'en a rien à foutre » de tout et des autres.

Extrait du numéro 1276 de Charlie Hebdo daté du 4 janvier 2017.

RIEN N'A CHANGÉ, À CECI PRÈS QU'ILS SONT MOINS LOURDS QU'AVANT

Dans les années 1970 et 80, Charlie Hebdo s'est fait connaître pour ne rien respecter du tout et chier sur tous les hommes et femmes ayant eu le malheur de naître sur la planète Terre. En vieillissant toutefois, les membres de la rédaction se sont recentrés : sur la haine des hommes politiques d'une part, et sur la détestation des croyances de l'autre. Ces deux lois sont toujours, en 2017, scrupuleusement respectées. L'autorité : adversaire éternel des baby-boumeurs.

Dans ce numéro anniversaire, on voit donc un comic de François Hollande à travers l'Histoire, acceptant docilement tous les totalitarismes – les procès de Moscou, les nazis, Mao, Pol Pot, et l'assassinat dans les locaux de Charlie – de même que deux interviews très intéressantes au sujet de la soumission des hommes politiques internationaux à Daech. Plus deux-trois piques adressées à Médiapart. Dans le segment de la religion, on note plusieurs tribunes défendant le droit à ne croire en rien, et un nombre conséquent de diatribes (dessins comme texte) contre l'islam radical. C'est précisément : toujours pareil.

Néanmoins, le poids de l'infamie du 7 janvier 2015 se fait également sentir. Où sont donc passées les illustrations abusées montrant le trou du cul de Mahomet, Dieu se faisant sodomiser par Jésus, le cul velu de Mahomet ou encore, tiens, Mahomet en train de tourner un film porno ? Il se peut que nos sympathiques oncles anarchistes de Charlie se soient assagis, eux aussi. Évidemment, cela s'est fait à un prix déraisonnable, monstrueux.

À moins qu'ils aient été contraints de rester sobres pour ce numéro et qu'ils continuent à faire chier les gens juste pour le plaisir d'être irresponsables dès le prochain. C'est tout le mal qu'on leur souhaite.

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