La toxicomanie n’est pas une maladie et l’industrie de la désintox est une imposture, affirme un neuroscientifique

« La dépendance, c’est une acquisition, comme quand on est amoureux »
12.1.17
Photo : Todd Huffmann/Flickr

Marc Lewis est passé par le long et sombre tunnel de la dépendance à l'opium, mais en est sorti et est aujourd'hui neuroscientifique, journaliste scientifique et écrivain. Son best-seller autobiographique, Memoirs of an Addicted Brain, est le récit de sa vie de toxicomane entrecoupé de leçons de science sur les réactions du cerveau à chaque substance. Dans son plus récent livre, The Biology of Desire: Why Addiction Is Not a Disease, il affirme qu'étiqueter la dépendance comme une maladie est non seulement trompeur, mais aussi dangereux.

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VICE a interviewé par Skype ce professeur émérite de l'Université de Toronto et membre du corps enseignant de l'Université Radboud de Nijmegen aux Pays-Bas.

VICE : Pourquoi pensez-vous que l'industrie de la désintox est une imposture?
Marc Lewis : Je ne vois pas l'industrie comme une conspiration diabolique, mais ça dépend où vous êtes. Aux États-Unis, les traitements, les doses des substituts de l'opium et la période pour s'en sortir sont souvent inadéquats. Il n'y a pas assez d'aide individuelle. Il y a des politiques générales, sans bénéfices pour les toxicomanes, et les soins médicaux ne sont en général qu'un petit aspect du programme. La méthode en 12 étapes, c'est de 80 % à 90 % du programme. On y ajoute des thérapies de groupe, dans lesquelles on explique comment arrêter de se trouver des excuses. Pour certains, ça peut marcher, parce qu'on les sort de leur milieu et de la drogue. Mais ça ne marche pas à long terme, parce qu'ils retournent dans leur milieu, où se trouvent tous les éléments déclencheurs. On ne les aide pas à acquérir les aptitudes psychologiques dont ils ont besoin pour s'en sortir.

Pourquoi est-ce que les cures en centre de désintox coûtent une fortune?
C'est exactement le point. Dans le haut de gamme, c'est de 50 000 $ à 100 000 $ par mois. Vous payez pour un traitement de luxe cinq étoiles. Des personnes que je connais y sont allées et ont eu des repas gastronomiques avec vue sur le Pacifique et des massages des pieds. Le vrai traitement ne coûte pas si cher. On paye pour du temps, des médecins et d'autres professionnels. Parfois, ceux qui dirigent ces centres sont d'ex-toxicomanes qui n'ont suivi qu'un bref cours intensif et n'ont pas les compétences requises. Il n'y a pas de réglementation ni de supervision. C'est le bordel. Sinon, il y a les centres de désintox publics, mais les listes d'attentes sont souvent longues, et vous devrez faire d'autres compromis. La période d'attente en elle-même est un problème grave, parce que les toxicomanes ne sont d'accord pour arrêter que pendant un certain laps de temps. Le temps a beaucoup d'importance.

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Est-ce que les centres de désintox poussent volontairement leurs patients dans une voie qui mène à l'échec pour qu'ils reviennent et dépensent plus?
Je ne pense pas que ce soit la norme. Dans certains cas, c'est peut-être une grande motivation, mais ce n'est qu'une hypothèse. Qui sait? Des consortiums possèdent et dirigent plusieurs centres à différents endroits. Des patients peuvent être transférés d'un endroit à l'autre, de façon insidieuse. Vous commencez votre cure dans une maison avec huit autres personnes et, quelques semaines plus tard, vous vous retrouvez dans le dortoir d'un autre centre. Les patients ont l'impression qu'on ne se préoccupe pas d'eux, ils sont en colère, mais ils ne peuvent pas faire grand-chose parce qu'ils sont dans le système et ont payé une somme très importante. Ils sont coincés et personne ne supervise. Chacun fait ce qu'il veut.

Je critique le modèle médical qui soutient la philosophie de l'industrie de la désintox. À cause du grand taux d'échec, le modèle médical et la définition de la dépendance devraient être sérieusement revus. Mais ce n'est pas le cas et c'est un problème. C'est un système qui se renforce lui-même: on vous annonce que vous avez une maladie chronique qui va vous tuer, alors vous feriez mieux d'aller en désintox.

Le modèle selon laquelle il s'agit d'une maladie a beaucoup de poids, surtout parce qu'il est soutenu par beaucoup d'organisations de premier plan, comme le NIDA (National Institute on Drug Abuse). Selon des rapports, le NIDA finance environ 90 % de la recherche sur la toxicomanie dans le monde. On donne de l'argent à des chercheurs qui étudient les mécanismes biologiques et cellulaires liés à la dépendance, mais on ne donne rien à ceux qui remettent en question le modèle de la maladie. Le système qui se maintient lui-même en place.

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La médecine n'a rien à proposer aux toxicomanes?
Beaucoup d'experts en toxicomanie sont d'avis que se prendre en main, se motiver, se trouver des activités et se donner des objectifs soi-même sont des étapes essentielles pour vaincre la dépendance. La médecine, elle, vous dit que vous êtes un patient et que vous devez faire ce que le médecin prescrit.

Dan Morhaim, un médecin et politicien du Maryland dit que la dépendance « est un enjeu médical qui a de désastreuses conséquences sociales ». C'est très typique. En changeant l'ordre des mots, on arrive à une affirmation beaucoup plus juste : c'est un enjeu social qui a de désastreuses conséquences médicales.

Les peines de prison pour les toxicomanes et la prohibition sont responsables de beaucoup des dommages relatifs à la toxicomanie. La prohibition crée un passage très étroit par lequel les toxicomanes doivent passer et qui les mène vers le crime, qui donne des ressources aux organisations criminelles et qui enrichit les cartels. Par contre, au Maryland, le Dr Morhaim propose que des médecins donnent gratuitement de l'héroïne aux accrocs à l'héroïne. La Suisse, l'Allemagne et le Danemark l'ont essayé, et on a noté une réduction de la criminalité.

Pourquoi étiqueter la toxicomanie comme une maladie ferait obstacle au traitement approprié?
D'abord, considérer les toxicomanes comme des patients les rend passifs, fatalistes et pessimistes. Si on vous dit que c'est une maladie cérébrale chronique qui est à l'origine de tous vos problèmes, vous penserez que vous ne vous en sortirez jamais. Mais, en fait, la plupart des toxicomanes s'en sortent. Les statistiques sont sans équivoque, autant pour les drogues douces que les drogues dures comme l'héroïne.

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Ensuite, les autres approches basées sur des méthodes psychologiques individuelles restent dans l'ombre. Différents types de psychothérapie, le soutien, les réseaux d'entraide et la méditation se sont aussi révélés efficaces. Mais, si vous pensez que vous avez une maladie chronique et que votre médecin le pense aussi, personne ne vous recommandera la méditation, même si on a constaté qu'elle est très efficace.

La dépendance est un phénomène purement comportemental plutôt que psychologique?
C'est une autre divergence. D'un côté, il y a la dépendance à la drogue, et de l'autre les dépendances comportementales : le jeu, le sexe, la porno, les troubles alimentaires, les jeux vidéo. Quand on regarde des IRM du cerveau, on voit que les schémas d'activation neuronale chez les toxicomanes sont les mêmes que chez ceux qui ont des dépendances comportementales. Ce devrait être suffisant pour faire tomber le modèle de la maladie cérébrale.

Le point commun de toutes ces dépendances, c'est l'apprentissage profond. C'est une acquisition enracinée par la répétition, mais ce n'est pas du tout une maladie. Les accrocs se sortent de toutes sortes de dépendances. C'est une affaire de plasticité neuronale. On ne revient pas à l'état dans lequel on était avant, le développement ne va jamais à rebours, mais on gagne des compétences qui nous aident à vaincre nos pulsions et on acquiert de nouvelles habitudes cognitives. Tout apprentissage entraîne des changements neuronaux : la création ou le renforcement de synapses et l'affaiblissement et la disparition d'autres synapses qui ne sont plus utilisées.

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On devine pourquoi vos théories ne sont pas populaires dans l'industrie de la désintox. Est-ce qu'on a publiquement mis votre crédibilité en doute?
Oui, on m'a sévèrement critiqué. Le Washington Post m'a qualifié de « fanatique » [ zealot]. En général, ceux qui sont dans le camp de la médecine essaient de ne pas tenir compte des gens comme moi. Mais la vague gagne de la force. Je ne suis pas le seul. Par contre, ce qui me distingue, c'est que je peux parler leur langage parce que je connais le cerveau. J'ai parlé à Nora Volkow, [la directrice] de NIDA, qui a une grande influence politique. Elle ne veut pas m'entendre. Pour elle, il faut dire aux toxicomanes qu'ils ont une maladie cérébrale chronique pour réduire la stigmatisation. Mais moi et d'autres, on dit que non, ce n'est pas une maladie cérébrale. Un changement cérébral, d'accord. Et c'est ce qu'un cerveau est censé faire : il apprend.

Est-ce que c'est plus facile de se débarrasser d'une dépendance à une certaine période de sa vie?
Oui, certainement. Premièrement, toutes les dépendances ont une durée moyenne. Gene Heyman a mené beaucoup de recherches sur ce sujet. La durée médiane d'une dépendance à la cocaïne est de quatre ans. La durée médiane pour l'alcool est de 12 à 15 ans. Mais ce sont des médianes : la durée varie. Deuxièmement, le cerveau continue de se développer pendant l'adolescence et la vingtaine. Dans la vingtaine, on dispose de plus de neurones pour nous aider à nous contrôler. Troisièmement, quand on avance en âge, les circonstances changent. À l'approche de la trentaine, on se rend compte qu'il faut se contrôler. Ce sont de bonnes raisons pour lesquelles l'âge a de l'importance.

Est-ce qu'il y a un lien entre la diminution de la stigmatisation et la persistance de la théorie de la maladie dans un monde où le langage doit être politiquement hypercorrect?
Je pense que oui. Si vous avez une maladie et que ce n'est pas de votre faute, vous n'êtes donc pas paresseux, égocentrique ou lâche. Vous avez une maladie et vous ne devez pas avoir honte ou vous sentir coupable. C'est pratique pour pardonner aux toxicomanes et aider les toxicomanes à se pardonner. C'est politiquement correct. L'idée selon laquelle il n'y a que deux options, soit une maladie, soit une indécence éhontée qu'il faut condamner, est ridicule. Ce n'est pas tout blanc ou tout noir. Nous pouvons à la fois ne pas étiqueter la toxicomanie et rester humains.

Dans des mots de tous les jours, qu'est-ce qu'une dépendance si ce n'est pas une maladie?
La dépendance, c'est une acquisition. Très simplement, c'est l'acquisition d'une habitude psychologique, une acquisition profondément enracinée. Comme quand on est amoureux. Si la personne que vous aimez devient violente avec vous, vous pourriez continuer de l'aimer pendant 12 ans ou le reste de votre vie. C'est une autre forme d'acquisition. Même chose quand on est partisan d'une équipe ou jihadiste. La religion est une profonde manifestation de l'apprentissage profond. Et certaines dépendances créent une dépendance physique, ce qui ajoute une couche au problème.

Comment on s'en sort?
Les outils psychologiques et interpersonnels sont très importants. La dépendance est liée à l'isolement et à la solitude, à l'absence de proches et de relations profondes. Ceux qui n'ont pas de relations harmonieuses et satisfaisantes sont très vulnérables aux dépendances. Ils sont seuls, déprimés, anxieux, traumatisés. Comme dans Rat Park [une étude canadienne sur la dépendance à la drogue effectuée avec des rats]. Ce que je dis ne s'applique pas seulement aux humains, mais aux autres animaux aussi. L'isolement est très néfaste, c'est le fondement de la dépendance.