Dabs, querelles et menaces de procès : c’était la campagne présidentielle de 2017

Yérim Sar

Yérim Sar

Une rétrospective des nombreux moments déconcertants subis par l’ensemble des Français au cours de ces derniers mois.

Le 27 mars dernier, le Business Insider titrait « pourquoi l'élection présidentielle française est une farce terrifiante que tout le monde devrait observer ». L'article en question était rédigé par un Italien – on peut donc aisément supposer que l'auteur s'y connaît un minimum en élections folkloriques. Et avec du recul, c'est vrai que cette vaste mascarade a cumulé énormément de moments gênants, improbables, stupides et scandaleux – mais toujours divertissants. J'ignore toujours si cette campagne électorale a été la pire ou la meilleure que j'ai vue de toute ma vie, mais ce qui est certain, c'est qu'elle bat toutes les précédentes en termes de souvenirs grotesques.

Afin d'éviter que cela ne se perde dans les limbes et que l'on s'imagine un jour que tout ceci n'était qu'un rêve enchanteur, on vous a mijoté une rétrospective des événements auxquels nous avons assisté, souvent impuissants, depuis janvier dernier.

10 JANVIER
Florian Philippot lance sa chaîne YouTube et se place d'entrée de jeu comme un concurrent direct de Norman et Cyprien. Plusieurs autres gros candidats s'inscriront dans cette tendance, mais tous sont en retard sur Jean-Luc Mélenchon, YouTubeur depuis le 1er janvier 2012.

25 JANVIER
Début de l'affaire François Fillon. Il est impossible de l'intégrer en entier dans cette chronologie, sachant que chaque semaine a connu de nouveaux rebondissements toujours plus accablants. Et pour ça, on remercie chaleureusement Fillon qui a énormément donné de sa personne pour assurer le spectacle.

2 FÉVRIER

Très déçu des tentatives de lifting du Front National, le légendaire Henry De Lesquen laisse parler son cœur.

17 FÉVRIER
- L'éditorialiste Christophe Barbier imagine plusieurs événements providentiels qui pourraient aider François Fillon à faire oublier l'affaire Pénélope, comme des attentats. On croise les doigts.
- De son côté, Benoît Hamon trouve une excellente raison de ne pas qualifier la colonisation de crime contre l'humanité : ça signifierait que des Français pourraient être poursuivis en justice devant un tribunal international. Et ça, c'est pas cool.

27 FÉVRIER
Philippe Poutou évoque l'interdiction des licenciements et suscite expressions perplexes, fous rires et railleries sur le plateau d'On n'est pas couché. Le candidat réagira en regardant un point à l'horizon qu'il semble être le seul à pouvoir voir.

4 MARS
Jean Lassalle est arrivé dernier au grand débat, mais il avait d'excellentes raisons.

5 MARS
Un proche de Fillon estime qu'il n'y avait pas moins de 300 000 personnes au Trocadéro pour le soutenir. La place du Trocadéro ne peut accueillir que 40 000 personnes.

10 MARS
Les Républicains publient une caricature antisémite de Macron. Les plus vétilleux d'entre vous pourraient arguer que Macron n'est pas juif, mais les Républicains ne semblent pas vouloir s'embarrasser de ce genre de détail.

19 MARS
- Dans l'émission Candidats au tableau !, plusieurs candidats se font sonder par des enfants. Dans un monde idéal ça donnerait une version française de cette vidéo, mais nous sommes en France. Les gosses demanderont donc surtout aux adultes de faire des dabs.
- Il y avait tellement peu à se mettre sous la dent lors du meeting d'Hamon que des gens ont essayé de faire passer ce passage pour une punchline à la Churchill – bravo à eux.

20 MARS
Une vidéo embarrassante vaut parfois mille mots.

27 MARS
Macron semble croire dur comme fer que la Guyane est une île. En même temps, on parle du même type qui prenait les Antillais pour des expatriés, et qui confondra plus tard une réplique de Chevalier et Laspalès avec du Audiard – donc bon.

29 MARS
Gilbert Collard est persuadé que Siri est en réalité la voix d'un service d'espionnage qui l'aurait mis sur écoute : « Je ne vois pas comment mon téléphone se déclencherait tout seul ». Rappelons que dans une autre vie, cet homme a été avocat – ses plaidoiries devaient être incroyables.

5 AVRIL
- Jacques Cheminade compare le grand débat à une suite d'éjaculations précoces.
- Pour Le Gros Journal, Vincent Lagaf' donne son avis sur le populisme des candidats.
- Le Guardian fait tout un papier pour expliquer que Philippe Poutou est le héros populaire dont les débats politiques français avaient besoin. Et ils le prennent tellement au sérieux qu'ils précisent à un moment « Poutou (whose name means "little kiss" in French) ».

7 AVRIL
Mélenchon est le héros du jeu vidéo Fiscal Kombat , créé par le studio Discord.


9 AVRIL
Les politiques comprennent enfin que leurs noms sont devenus des insultes.

10 AVRIL
Philippe Poutou sort son premier clip de campagne en parodiant le passage de l'émission de Laurent Ruquier où il s'est fait humilier.

13 AVRIL
Clémentine Autain découvre en direct un point du programme de Mélenchon, dont elle est pourtant la porte-parole. C'est ce qu'on appelle une perfectionniste.

Après avoir vu cette vidéo, le dessinateur Joann Sfar s'adonne à sa seconde passion, à savoir donner son avis sur des trucs quand personne ne lui demande, et attaque Mélenchon sur son compte Facebook. Mauvais choix de média, puisque les Insoumis sont à Facebook ce que les sauterelles sont à un champ de maïs. RIP la page de Joann.

17 AVRIL
- Lors du meeting de Le Pen au Zénith, Franck De La Personne, acteur de profession, s'est attaché à donner une interprétation concrète du mot « malaise ».
- Plusieurs candidats font des interviews sur Snapchat, ce qui est l'occasion pour les électeurs d'avoir enfin ce qu'ils attendaient : des têtes de cons avec des filtres chien ou couronne de fleurs, qui répondent à des questions sur le prix du kebab ou chantent des morceaux de Dalida. Pour une raison obscure, beaucoup de gens qui se moquent de la performance des candidats français sur Snapchat n'avaient aucun problème à trouver drôles et audacieuses les blagues pétées de Barack Obama.

18 AVRIL
– En plagiant allègrement la campagne promo des concerts de PNL, Macron laisse un message à des gens sur leur téléphone pour leur demander de voter pour lui. Niveau d'intrusion : 10 sur l'échelle Bono.

19 AVRIL
- Une des collaboratrices de Fillon perd son bracelet dans un hôtel. Après vérification, il était dans la chambre de son supérieur. Selon les experts, la cleptomanie est une pathologie qui fait avant tout souffrir l'entourage proche.
- Danny Glover, Pamela Anderson et Mark Ruffalo soutiennent Mélenchon.
- En visite dans les bureaux de Deezer, Fillon échappe de peu à des fonds d'écran « RENDS L'ARGENT » un peu partout. Heureusement une âme prévoyante les a éteints juste avant son arrivée. Ouf, on aurait pu frôler le scandale.

20 AVRIL
- Asselineau s'essaie au one-man-show et passe pour un taré.
- Fillon réalise que la liberté de la presse, c'est quand même chiant.
- Macron réalise le « bottle flip challenge ».
- Joann Sfar, qui n'a décidément toujours pas compris le principe d'Internet, publie une tribune pour expliquer que quand même, se faire fact-checker sur les réseaux sociaux c'est pas cool pour l'ego, mais en plus si c'est fait par des boulets insultants et hystériques, c'est un poil lourd quoi.
- Macron prend la pose pendant un appel avec Obama (ou plus vraisemblablement, appelle Obama, puis prend la pose pour la photo après avoir raccroché) en le mentionnant sur Twitter.
- Suite à la fusillade des Champs-Élysées, Le Pen demande une sorte de trêve niveau campagne et il s'en est fallu de peu pour que ce soit classe – mais des élus FN ont jugé bon de sponsoriser leurs tweets pour continuer la récup.
- Fillon évoque « d'autres violences ailleurs dans Paris », sans que personne ne capte de quoi il parle. Après confirmation qu'il n'y a rien eu d'autre ce soir-là, le candidat persévérera dans cette théorie fantaisiste jusqu'au lendemain, sans jamais reconnaître son erreur. Dans le jargon, c'est ce qu'on appelle « la tactique Pénélope ».

21 AVRIL
- Les Fillonistes continuent d'écrire leur légende : on apprend qu'ils avaient prévu de distribuer des « lunettes-sourcils » pour rendre leur candidat plus sympathique. C'était dans le but de faire un jeu de mots avec la phrase « Je ne sourcille pas, je vote Fillon » floquée sur des t-shirts. Estimant que cela rabaisserait l'image du candidat, l'équipe de communication de Fillon leur a cordialement demandé d'aller se faire foutre .
- Asselineau est persuadé de faire « un score qui va surprendre » au 1er tour. Effectivement, il a quand même battu Jacques Cheminade et Nathalie Arthaud, ce qui n'était pas gagné d'avance.
- Sans doute inspiré par les X-Men qui sont des gentils mutants qui combattent des méchants mutants, Fillon exhorte les Musulmans à « aider l'État à faire le ménage contre l'obscurantisme ».
- Sur RTL, Macron promet de créer « une task-force anti-Daech» – un terme qui, une fois traduit en français, désigne une coordination de services d'action et de renseignements qui existe déjà – mais il faut avouer que ça envoie 100 fois plus en anglais.
- Une source confidentielle révèle que si Fillon est élu, il serait prêt à rendre l'argent. On ne saura jamais si c'est un poisson d'avril tardif de Slate ou pas.

23 AVRIL
- Le poste de Community Manager du Ministère de l'Intérieur n'est visiblement plus vacant.
- À partir de cette date, de nombreux politiques, médias et célébrités se lancent dans une dénonciation très forte du racisme du Front National, le racisme n'étant acceptable que lorsque l'on parle de migrants, de meurtre, de viol policier ou encore de défense de la laïcité.
- Il serait trop fastidieux d'énumérer les médias et politiques qui mènent une guerre sans merci aux abstentionnistes sans jamais se remettre eux-mêmes en question, mais retenons juste cette phrase de René Char qui résume bien la situation : « Il existe une sorte d'homme toujours en avance sur ses excréments ».
- De nombreux anonymes reproduisent les injonctions ci-dessus au mot près – mais en même temps, on ne va pas demander la lune à des gens qui ont besoin d'un schéma explicatif pour comprendre un épisode de Game of Thrones.

24 AVRIL
Manuel Valls estime que le score minable de Hamon est dû à sa campagne d'extrême gauche.

26 AVRIL
Laurence Rossignol écrit une tribune anti-Le Pen dans le Huffington Post, un texte signé par de nombreuses personnalités, journalistes, artistes, militants, etc. Sachant que Laurence est la championne qui compare les femmes voilées à « des nègres qui sont pour l'esclavage », le potentiel comique de la campagne atteint le niveau 5.

28 AVRIL
- « On n'a pas le même maillot, mais on a la même passion. »
- Nicolas Dupont-Aignan assume enfin pleinement son côté attention whore et s'allie à Marine Le Pen. Objectif atteint : des célébrités l'insultent toute la journée, de Benjamin Biolay à Gilles Lellouche en passant par Matthieu Kassovitz et François Morel. Le brave homme les menacera ensuite de procès.

- Sans doute jaloux de toute cette attention, Collard l'a imité en menaçant un site parodique de procès. On retiendra surtout qu'on peut le traiter d'handicapé mental sans qu'il considère ça diffamatoire.

29 AVRIL
– Un artiste qu'on ne peut que qualifier d'avant-gardiste décide d'aboyer pendant 3 heures sur le parvis de la Défense pour protester contre le FN.
– Robert Badinter estime que « s'abstenir, c'est favoriser l'élection de Marine Le Pen ». On imagine les discussions rigolotes avec Elisabeth Badinter, qui affirmait de son côté qu'une victoire de la candidate FN ne constituerait pas une victoire de la démocratie mais « peut-être une victoire du féminisme ». En 2011, elle déclarait aussi : « En dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité. »

30 AVRIL
- Le Pen affirme qu'elle n'a jamais souhaité sortir de l'Euro, ce qui au vu de ses déclarations précédentes, corrobore la thèse du trouble dissociatif de l'identité.

1ER MAI
– Le Pen copie-colle un discours de Fillon qui date de deux semaines en espérant que ça passe. Le plan échoue.
- Stéphane Guillon s'essaie à l'humour noir en évoquant la mère récemment décédée de Dupont-Aignan. Le plan a échoué, et on redescend au niveau 0.
- Heureusement niveau gaudriole, Fillon est toujours là : on apprend qu'il refuse aussi de rembourser le trop-perçu de son micro-parti aux Républicains. 3,3 millions d'euros. Un homme, un style.

2 MAI
– Le Pen traite Macron de « bébé cadum ». Macron explique à la directrice qu'il « quittera le plateau du débat le lendemain « s'il sert de punching-ball » à Le Pen. Le Pen réplique que s'il veut, il pourra « tenir la main de Papa Hollande » lors du débat. Fin de la récré.
- Plantu publie un super dessin pour prévenir du danger de l'abstention si elle mène à l'extrême droite au pouvoir, hostile aux minorités. Pour rappel, on parle aussi du mec qui avait dessiné ça.
- Macron tend la main à Manuel Valls, qui sera le bienvenu à participer à la majorité présidentielle « s'il quitte le PS ». Macron a trouvé le Dupont-Aignan qu'il mérite, et ça fait chaud au cœur.

3 MAI
- Vous l'attendiez, elle est là. Brigitte Bardot appelle à faire barrage à Macron, car « s'il passe, les animaux trépassent ». En outre, elle est terrifiée par « la froideur de son regard bleu acier ». On repasse au niveau 3.
- Comme on dit dans Yu-Gi-Oh, c'est l'heure du duel. Et comme prévu, ça ne ressemble à rien : d'un côté une humoriste paumée mythomane, de l'autre un VRP déprimant, les deux ayant pour point commun d'oublier qu'à la base, personne ne voulait d'eux à l'Élysée autrement que par défaut. Mais il y a néanmoins quelques pépites : les médiateurs s'ennuient ferme et justifient leurs questions par « On nous dit souvent que ça manque de [insérer une thématique brûlante], alors est-ce qu'on peut en parler ? » ; en toute logique le thème de l'Éducation Nationale n'arrive qu'à la toute fin, juste avant le cumul des mandats et le digestif ; Le Pen se retrouve à défendre juifs et homosexuels en citant le journal L'Humanité ; Macron se réclame de la France qui a refusé la guerre en Irak et arrive à placer un magnifique « Je mènerai une guerre impitoyable contre l'Irak et la Syrie », à partir de la dernière heure, une modératrice pète les plombs et lâche un « Arrêtez tous les deux ! » en mode bataille de bouffe à la cantine. Jamais un débat de l'entre-deux-tours n'aura cumulé autant de bégaiements et d'approximations.
- Les pro-Macron surjouent à fond la victoire, les pro-Le Pen sont dans le déni ou la dépression, mais globalement ce qu'on retient du « débat », c'est surtout ce moment d'anthologie.

4 MAI
- Après deux semaines de harcèlement intensif, l'équipe Macron parvient in extremis à faire tourner une vidéo à Barack Obama où il déclare officiellement son soutien au candidat d'En Marche !. Ce qui prouve deux choses : d'abord, les mecs ne sont pas superstitieux (le dernier candidat soutenu par Obama s'appelait Hillary Clinton) et que ce dernier s'ennuie vraiment pas mal depuis son déménagement.

5 MAI
– BHL et ses amis relèvent le défi « Dégoûtons définitivement tout le monde du vote » en organisant une soirée sobrement appelée « Contre l'abstention » avec un visuel réalisé sur Paint. Pour l'occasion, un casting d'exception a été réuni : Mohammed Sifaoui, Christian Estrosi, Manuel Valls, Jean-Pierre Raffarin, Dominique Sopo, Yann Moix, BHL lui-même, entre autres tocards. Gros regret cependant : ils ont oublié Alain Finkielkraut, et ça c'est pas très sport.

Voilà, on arrive au bout. Merci à tous pour cette belle performance et à dans cinq ans – même si on sait que dans les grands blockbusters comme celui-ci, le plus dur est de se renouveler sans jamais tomber dans la surenchère.

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