J’ai assisté au dernier Warped Tour pour faire le deuil de mon festival d’adolescence
Toutes les photos sont une gracieuseté du Warped Tour.
Culture

J’ai assisté au dernier Warped Tour pour faire le deuil de mon festival d’adolescence

Maintenant que le catalyseur le plus important de la scène punk rock n’est plus, que réserve le futur pour les auditeurs et les groupes qui la composent?
15.8.18

J’ai reçu un courriel à la fin de l’automne dernier qui annonçait que l’édition de 2018 du Vans Warped Tour serait la dernière tournée complète du festival ambulant. Même si la tournée ne s’était pas arrêtée à Montréal depuis 2012, la dernière fois que j’y ai assisté, j’ai expérimenté les sept étapes du deuil. Après tout, le festival a été l’événement annuel qui a guidé la vie que je mène aujourd’hui. Le Warped Tour a influencé et alimenté mon amour de la musique, autant mes goûts que ma passion pour l’industrie. J’y suis allé pour la première fois à 11 ans. Mon meilleur ami et moi avions réalisé qu’en mentant et en disant qu’on travaillait pour un OBNL, nous pouvions obtenir des passes backstage.

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Puis je me suis lié d’amitié avec certains membres de l’équipe et des groupes qui y jouaient fréquemment. On m’a même offert un poste de bénévole, que j’ai conservé pendant quelque temps.

L’idée que je n’allais plus jamais vivre l’expérience du Warped Tour m’a fortement chamboulé. J’ai donc acheté un billet d’avion vers la Floride afin de vivre les trois derniers jours de la tournée dans les coulisses.

Jour 1

Après une série désastreuse de vols retardés, j’ai atterri à Orlando juste à temps pour m’endormir à l’hôtel et être frais et dispos le lendemain.

Je suis arrivé sur le site avec quelques minutes d’avance pour me familiariser avec l’aménagement des lieux avant que se fasse entendre le rugissement tonitruant de milliers de kids accourant sur le site afin d’être les premiers arrivés devant les scènes. D’un coup, mes souvenirs d’adolescent assistant à la tournée à Montréal me sont revenus. Pour beaucoup des jeunes de la scène punk rock, le Warped Tour, c’est Noël, et ils passent tous les autres jours de l’année à attendre impatiemment le prochain. Pour un très bas prix, entre 30 et 50 $, on peut voir ses groupes préférés en spectacle, passer du temps avec ses amis proches et enfin rencontrer les gens avec qui on s’est liés d’amitié sur les forums, mais que l’on n’avait jamais encore eu la chance de voir en vrai.

J’ai rencontré Chuck, qui travaille pour la tournée depuis ses débuts. Maintenant gérant de la marchandise, le Brooklynois a eu sa chance simplement en étant au bon endroit au bon moment. « Je venais de terminer le secondaire. J’avais été accepté à MIT en mathématiques, mais je n’étais pas certain que c’était vraiment ce que je voulais faire. J’aidais mes amis qui faisaient la tournée, en faisant un peu tout ce qu’on demandait. Un jour, Kevin (Lyman, fondateur de la tournée) est venu me voir et m’a dit : “Toi, tu seras avec nous pour un moment” », m’a-t-il raconté. Chuck, comme la plupart des gens sur la tournée, souligne que le Warped Tour est une méritocratie : si tu fais un bon travail, Kevin le remarquera, et tu seras récompensé. « J’ai fini par retourner à l’école et essayer de sortir de l’industrie musicale, mais chaque été, je me retrouvais ici. »

Photo gracieuseté du Warped Tour.

En tant que gérant de marchandise, le travail de Chuck implique de se lever tôt chaque matin et de déterminer la disposition des tentes pour les groupes, les commanditaires et les différents organismes à but non lucratif sur le site. « Aussi importants que soient les commanditaires, puisqu’ils paient cher pour être là, les kids n’en ont rien à foutre d’eux. Certains commanditaires se plaignent, car ils veulent un meilleur endroit, mais ce sont les groupes qui importent vraiment pour les jeunes, m’a dit Chuck. La vente de marchandise est ce qui rapporte le plus à ces groupes. J’essaie donc de placer leur tente aussi près que possible de la scène où ils jouent, pour que les kids puissent acheter leurs chandails tout de suite après leur performance. »

Un arrêt habituel du Warped Tour est composé d’environ sept scènes, avec entre 50 et 100 groupes en spectacle. Il y a deux scènes principales pour les têtes d’affiche, deux scènes secondaires pour les groupes qui attirent un grand public, et une poignée d’autres scènes pour des groupes émergents ou locaux. Pour plusieurs jeunes groupes, jouer sur ces plus petites scènes peut être ce qui conduira au succès ou non. Pour ceux qui viennent d’ailleurs, c’est peut-être la chance de percer en Amérique.

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Cette année, c’est le cas pour Don Broco, un groupe britannique qui jouit d’un succès enviable dans son pays d’origine, où il se produit souvent à guichets fermés, tout en restant relativement inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Parmi les favoris du festival, les gars de Don Broco donnent un spectacle solide et mystérieusement magnétique. En seulement 30 minutes, leur savant mélange de pop et de rock a fait se multiplier la foule devant la scène de manière exponentielle chaque minute et, à la fin, tout le monde dansait et souriait.

« Aussi importants que soient les commanditaires, puisqu’ils paient cher pour être là, les kids n’en ont rien à foutre d’eux. »

Après la performance de Don Broco, je me suis arrêté à la tente d’un autre groupe étranger, Story Untold, pour parler aux membres tout en m’abritant de la tempête qui menace d’éclater d’une minute à l’autre. Originaire de Montréal, le groupe a semblé très content de pouvoir enfin parler français avec quelqu’un. « La tournée a été très difficile jusqu’à maintenant, m’a confié Joe, le batteur. Ç’a été chaud, fatiguant, et on a dû tout faire dans une van. »

Pour plusieurs des groupes moins établis de la programmation, le Warped Tour est souvent une première occasion de voyager dans un vrai bus de tournée. Ces énormes autobus étant extrêmement dispendieux, les groupes doivent se les partager, afin d’amortir les coûts. Bien qu’ils soient exigus, ils sont beaucoup plus confortables qu’une fourgonnette et disposent généralement de plusieurs couchettes, téléviseurs, micro-ondes, frigos, toilettes et espaces communs.

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Toutefois, l’option du bus ne garantit pas que la tournée sera plus plaisante, comme ont pu le confirmer les gars de Trash Boat. Lorsque l’on doit gérer une flotte de plus d’une centaine de bus de tournée comme le Warped Tour le fait chaque été, il y a toujours inévitablement des problèmes. Mais, généralement, rien de comparable à ce qu’a dû subir le groupe anglais. Partageant un bus avec le groupe de métalcore chrétien Mychildren Mybride, le groupe achevait presque sa première semaine de la tournée lorsque, en chemin de Las Vegas vers Salt Lake City, leur bus est tombé en panne. « C’était en plein milieu de la nuit et je dormais lorsque j’ai entendu un bruit sourd. Je me suis dit que c’était sûrement un pneu crevé, donc je me suis rendormi, m’a raconté le chanteur du groupe, Tobi Duncan. J’ai entendu des cris, et notre chauffeur nous pressait de sortir du bus, car il était en feu. J’étais en boxer, donc je me suis mis des shorts et je suis sorti en courant. »

Le groupe est resté coincé sur l’accotement de l’autoroute pendant près de 24 heures, ce qui leur a fait manquer leur spectacle à Salt Lake City, avant qu’un autre bus vienne les chercher. Ce nouveau bus est aussi tombé en panne quatre heures plus tard, en route vers Denver. Coincés dans le désert, ils ont attendu près de 30 heures avant de se décider à appeler des taxis et louer des voitures pour se rendre au prochain spectacle. Lorsqu’est arrivé leur troisième bus de tournée, ils étaient simplement contents qu’il soit en état de marche. Par contre, la génératrice du bus produisait beaucoup de fumée, donc ils ont dû l’éteindre, ce qui fait qu’ils n’ont pas disposé de climatisation ou d’électricité dans le bus. Pour couronner le tout, le groupe est tombé malade à cause d’un problème de moisissure dans les matelas de l’autobus.

En dispute avec la compagnie de location de bus de tournée, les gars de Trash Boat ont finalement pu finir le Warped Tour avec une fourgonnette qu’ils ont louée. « On a maintenant la réputation d’être le groupe qui a eu tous les problèmes de bus », m’a dit Duncan, content d’avoir survécu à la tournée malgré tout.

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Heureusement, le bus dans lequel on m’avait placé, le numéro 15, n’a pas eu de problèmes majeurs, mis à part une fuite dans la ventilation. Après avoir regardé le dernier spectacle de la soirée, des Montréalais de Simple Plan, je me suis installé dans ma couchette aux mêmes dimensions qu’un cercueil pour enfant. J’ai rencontré la plupart de mes 14 colocs de tournée et j’ai été instantanément soulagé de constater qu’ils étaient tous 1) incroyablement amicaux et accueillants, et 2) aussi prêts à faire la fête que moi. Nous avons entamé la soirée avec des shooters de tequila et quelques bières. Alors que la brise nocturne nous offrait un peu de fraîcheur bien méritée, nous nous sommes dirigés vers ce qui serait le dernier BBQ de la tournée, organisé par le band BBQ, un groupe différent chaque année qui peut suivre la tournée à condition d’organiser quelques BBQ chaque semaine pour les autres groupes et l’équipe.

Le départ des bus n’était qu’à quatre heures du matin ce jour-là, ce qui laissait plus de temps que d’habitude aux gens de faire la fête, mais la plupart étaient si fatigués que le BBQ s’est terminé relativement tôt. Pas encore prêt à aller me coucher, je suis allé sur Twitter et j’ai vu un tweet de Jordan d’Every Time I Die, dans lequel il disait qu’il était sous l’influence de champignons magiques et qu’il défiait Donald Trump de venir l’affronter dans une partie de flip cup à son autobus. Je me suis promené un peu et, comme de fait, j’ai trouvé une quarantaine de personnes en train de jouer à flip cup, qui s’avère être le jeu le plus populaire de la tournée. N’ayant jamais joué auparavant, j’ai été coaché par Jeff de Simple Plan, mais j’ai été très vite remplacé par des membres du groupe de rap rock juggalo Twiztid. Je suis donc allé faire ce que je fais de mieux, être DJ, aux côtés de Keith de Every Time I Die. Nous avons tous beaucoup bu, chanté et dansé jusqu’à ce que ce soit le temps de partir. Pendant tout ce temps, je regardais ce stationnement où étaient rassemblés toutes ces personnes marginalisées qui faisaient la fête ensemble et je ne pouvais m’empêcher de penser à quel point il était triste que ce soit la dernière fois. Et, surtout, je me demandais de quoi aurait l’air la vie 48 heures plus tard, lorsque les dernières notes du dernier Warped Tour seraient jouées.

Jour 2

Je me suis réveillé le lendemain après un sommeil bizarrement réparateur et nous sommes arrivés à Tampa. J’ai traversé l’amphithéâtre MidFlorida Credit Union dans la chaleur accablante à la recherche d’un café glacé et de quoi manger, alors que les jeunes inondaient tranquillement le site. Après une quinzaine de minutes à me familiariser avec l’endroit, je me suis dirigé vers la cantine pour rejoindre Seb de Simple Plan.

Ayant joué au Warped Tour pendant 12 ans, soit la moitié de tous les Warped Tours, Simple Plan est le deuxième groupe qui y a joué le plus souvent, derrière Less Than Jake. Leur temps passé sur la tournée a, d’après Seb, contribué en partie à leur longévité et leur pertinence renouvelée. « Nous sommes un band qui a toujours été à l’intersection weird du rock et de la pop. Nous avons des succès à la radio, mais on fite quand même avec le crowd du Warped Tour, ce qui est pas très commun, explique-t-il. La plupart des bands qui ont un succès post-Warped Tour reviennent rarement jouer, comme No Doubt, Limp Bizkit et tous ces bands-là; ils sont passés à un autre niveau. Mais nous, on a toujours apprécié et insisté pour jouer au Warped Tour. »

La connexion entre Simple Plan et le Warped Tour va plus loin : elle a contribué à établir le lien entre les membres. « C’était la première année que la tournée est passée à Montréal, en 1996. J’avais convaincu ma mère de me laisser y aller avec des amis de l’école. Le premier band qui jouait était Reset, l’ancien band à Pierre et Chuck. Je les avais reconnus de l’école et on a connecté comme ça », se rappelle le guitariste.

À travers mes interactions avec l’équipe et les autres bands, presque tout le monde est d’accord sur le fait qu’Every Time I Die est, objectivement, le groupe le plus talentueux du line-up de cette année. Ne voulant pas perdre de temps, les héros du metalcore ont foncé à toute allure à travers leur set, prenant à peine des pauses entre les chansons. Pour Floater, leur hymne au mosh pit, le groupe a recruté le chanteur pop et activiste queer Yves Mathieu qui a assisté Keith Buckley au chant. Terminant leur set avec une de leurs chansons les mieux construites, Map Change, le guitariste Jordan a ordonné à la foule de le faire crowdsurfer jusqu’à la tente du groupe, quelques dizaines de mètres plus loin, tout en continuant à jouer la mélodie de la chanson à la guitare.

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En me promenant sur le site, je me suis arrêté à la « garderie inversée », une grande tente climatisée, meublée de chaises et de tables, et pleine de magazines et de journaux. C’est l’endroit où les parents qui accompagnent leurs enfants peuvent se relaxer, pendant que leurs kids vivent une journée de rêve. À l’intérieur, j’ai rencontré Nicole, qui a amené son fils de 14 ans et sa fille de 12 ans au concert. « Il était impensable que nous ne venions pas aujourd’hui, me dit-elle en riant. Ma fille, en particulier, a beaucoup de difficulté en ce moment. Elle est simplement à cet âge où elle est souvent triste. Mais ça fait des mois qu’elle parle de l’événement d’aujourd’hui, et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue aussi contente. Elle est à la scène là-bas avec son frère. J’aurais aimé pouvoir les accompagner, mais il fait trop chaud et je n’ai plus ce genre d’énergie », explique-t-elle.

Des jeunes assistant au Warped Tour. Photo gracieuseté du Warped Tour.

Ayant assisté à plusieurs Warped Tour, j’ai rencontré des millions de kids qui répondent à la description de la fille de Nicole. Bien que ce soit un truc que j’avais oublié, ça m’est revenu lorsque je me promenais sur le terrain en regardant quel genre de bracelet d’accréditation avaient les kids; de temps à autre, j’en apercevais avec les poignets, parfois même le bras complet, couvert de cicatrices de coupures (présumément) auto-infligées. J’avais l’impression que cette forme d’automutilation était morte lorsque j’étais encore au secondaire, mais il semble que de se couper reste populaire chez les jeunes de la scène. Pourtant, en les regardant, leurs yeux traduisent une joie incontenable. Et si ces jeunes sont comme ceux que je côtoyais à l’époque, le Warped Tour est probablement leur jour préféré de l’année, où ils peuvent se retrouver avec des gens qui les acceptent et les comprennent, tous unis par leur amour de la même musique. Je sais que c’est ce qui rendait cette tournée aussi importante pour moi et mes amis.

Encore une fois, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce qui arrivera l’an prochain lorsque ces kids n’auront pas le Warped Tour comme soutien émotif, comme lueur d’espoir. Je devais parler à Kevin Lyman le lendemain et il était impératif que je le questionne à ce sujet.

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L’avant-dernière journée de l’histoire de la tournée tirait à sa fin et le soleil se couchait sur l’amphithéâtre, alors que je regardais jouer New Found Glory, présents pour les dernières dates de la tournée. Chuck, le gérant de marchandise, est venu derrière moi en me susurrant dans l’oreille : « T’aimes les ailes de poulet? On fait un party d’ailes et bières de l’autre côté de la rue ce soir, je serai DJ. » Il avait dit tous les mots magiques et, de toute manière, c’était le dernier vrai party auquel je pourrais assister, car tout le monde repartait directement après la fin de la journée le lendemain.

Après quelques shooters de tequila et quelques bières calés avec mes colocs de bus, je suis allé rejoindre des membres de Story Untold et de Simple Plan, afin qu’on se rende au party en délégation québécoise. Je vois Story Untold comme étant les héritiers directs de Simple Plan, et je n’ai donc pas étonné d’apprendre que ces derniers agissent comme mentors pour le jeune groupe, les amenant en tournée et leur apprenant les aléas du métier.

« Les gens vont devoir trouver une autre manière de faire les choses ou ils ne survivront pas. »

Nous nous sommes rendus au WingHouse avoisinant, qui était rempli de gens venus voir le match de l’UFC de ce soir-là. La terrasse avait été réservée pour nous et débordait de bands, de VIP et de techniciens. Çà et là, on percevait les voix étouffées d’hommes imposants, avec les yeux humides en disant leurs adieux aux gens qui étaient devenus leur famille. Chuck nous régalait de raretés du hip-hop new-yorkais de son enfance, pendant que Kevin Lyman se promenait en remerciant chacun pour ses services.

Épuisé, le bedon rempli de bière et d’ailes piquantes, je me suis rendu à mon bus. Par contre, le stade était fermé et clôturé avec des fils barbelés. J’aurais simplement pu faire le tour et rentrer par le stationnement, mais, étant en état d’ébriété assez avancé, je trouvais cela trop compliqué. En utilisant les skills que j’avais acquis lors de mon adolescence vandale, je me suis mis à grimper une série interminable de clôtures de sécurité, bousillant du même coup mes Vans d’un blanc immaculé. Je vivais, enfin, la vie punk rock.

Jour 3

Le lendemain, je me suis fait réveiller par un texto me disant que je devais interviewer Kevin dans les prochaines heures. Ça en dit long sur le mec : le jour où il enterre son projet de vie, il prend quand même le temps de me parler.

Avant de faire ça, par contre, je savais qu’il y avait une personne à qui je devais parler et pour qui le Warped Tour a été très important. Donc je suis parti à la recherche de Keith Buckley, d’Every Time I Die.

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« C’est une tournée essentielle qui fait partie du cycle promotionnel d’un album. Mais quand tu y penses vraiment, pour Every Time I Die, c’était l’élan dont on avait besoin chaque fois que l’on sortait un album. Le coup de pouce que nous donnait le Warped Tour à chaque sortie d’album est ce qui nous a permis de rester pertinents, dit Buckley. On sortait un disque, on utilisait le Warped Tour comme tournée de lancement, on gagnait de nouveaux fans qui venaient nous voir quand on revenait jouer dans un club dans leur ville, et c’est comme ça que notre carrière s’est construite. Ç’a été extrêmement important pour nous. »

Ce qu’il faut comprendre du Warped Tour, c’est que c’est énorme. En un jour, entre 50 et 100 bands peuvent se produire sur scène, ce qui aide à centraliser et fédérer la scène. Tout le monde s’entend aussi pour dire qu’il est impensable que tous ces groupes partent en tournée par eux-mêmes l’été prochain, cela saturerait le marché. Comme le dit Seb, de Simple Plan, « on ne peut pas penser que les kids pourront économiser assez d’argent ou trouver le temps d’aller voir 100 shows par été ». Comme des animaux dans un zoo libérés d’un coup dans la ville, tout reposera sur la loi du plus fort, et ce ne sera pas tout le monde qui survivra. Malheureusement, plusieurs carrières s’éteindront.

« Il va falloir couper dans le gras, dit Buckley. Il y a beaucoup de groupes qui seront, genre, “Quoi? On va devoir travailler fort et jouer dans des clubs miteux et se bâtir un auditoire? On ne peut pas simplement rentrer dans le paradis du punk rock et avoir une foule prête à nous regarder jouer partout où on va?” Les gens vont devoir trouver une autre manière de faire les choses ou ils ne survivront pas. »

Photo gracieuseté du Warped Tour.

En marchant à travers les zones du festival, qui ressemblaient en tous points à ceux des jours précédents, quelque chose clochait. Il y avait, bien entendu, le même bourdonnement des employés courant à gauche et à droite afin de s’assurer que tout allait bien, avec le son des concerts sur les différentes scènes comme trame de fond. Mais tout semblait plus silencieux. L’atmosphère n’était pas nécessairement maussade, mais il n’y avait pas dans la voix des gens la même joie ni les échos des rires qui se répercutent dans les couloirs d’arrière-scène de l’amphithéâtre. Il n’y avait pas de “Hey, tu fais quoi ce soir?” ou de “Je joue à 16 heures aujourd’hui, viens me voir!” mais simplement beaucoup de hochements de tête tacites et quelques poignées de main.

« Je crois vraiment avoir fait tout ce que je pouvais avec la plateforme », me répond simplement Kevin Lyman lorsque je lui demande pourquoi la tournée se terminait. « Il a été difficile pour moi dans les dernières années de mener mes activités comme je l’entendais. Il y a plus de lois sur les tournées, de nouvelles lois sur les camions, les assurances, la sécurité dans les concerts. »

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Pour Lyman, le succès du Warped Tour repose sur trois piliers importants : musique, philanthropie et éducation. Jusqu’à maintenant, il considère qu’il a atteint ses objectifs du mieux qu’il pouvait. Près du tiers des kiosques sur le site avaient une vocation philanthropique, et si vous demandiez à n’importe quel groupe, il vous dirait que cela a été la meilleure école pour tout apprendre sur la vie de tournée et les dessous de l’industrie musicale. Par contre, concernant la musique, le fondateur avoue ne pas être certain de l’impact qu’aura à long terme la fin de la tournée. « Ils (l’industrie musicale) devront se débrouiller : je ne peux plus tenter de trouver des solutions pour eux si je n’ai pas leur soutien », dit Kevin, expliquant que la compétitivité du marché fait que beaucoup de groupes ne voient plus le Warped Tour comme une priorité, à cause du gain financier limité qu’offre la tournée. « En ce moment, je choisis de me concentrer sur le côté philanthropique et éducatif. »

Lyman, travaillant devant son autobus. Photo gracieuseté du Warped Tour.

Bien entendu, Kevin, qui m’a été décrit par plusieurs au cours de mes entretiens comme étant une des personnes les plus vaillantes et assidues de l’industrie musicale, ne prend pas sa retraite. À partir de cette semaine, il deviendra professeur agrégé au département de l’industrie musicale de la Thornton School of Music de l’Université de Californie du Sud. Il a aussi lancé FEND (Full Energy, No Drugs), une appli qui vise à combattre l’épidémie d’opioïdes en Amérique du Nord.

Pour quelqu’un dont le plus gros accomplissement s’apprête à prendre fin dans quelques heures, l’homme de 57 ans m’a l’air étonnamment à l’aise. Dans son spacieux autobus de tournée, entouré de sa famille et d’amis, la plupart ayant atterri ce matin afin de vivre les derniers moments de la tournée, il devient évident qu’il n’a pas de doutes quant à sa décision. Il m’a même l’air complètement impassible lorsque je lui demande si ça le dérangerait que quelqu’un tente de lui voler le concept. « Il y a beaucoup de gens qui disent qu’ils pourraient faire un meilleur travail que moi, alors qu’ils essaient! Le Warped Tour a toujours été là pour donner aux jeunes des occasions, donc si un des groupes plus jeunes veut tenter sa chance, j’espère qu’il réussira », dit-il.

Un peu éperdu et déjà nostalgique de la fin de ce chapitre très important de ma vie, je suis retourné à mon bus pour ramasser mes trucs avant d’aller voir le tout dernier concert du tout dernier Warped Tour. Le stationnement au complet était recouvert de valises, de boîtes de marchandises diverses et d’équipement de musique. Tous mes colocs de bus avaient l’air d’avoir très hâte de rentrer chez eux, après près de deux mois sur la route. Pourtant, personne n’avait l’air prêt à ce que la tournée finisse. La plupart d’entre eux ne rentreront chez eux que brièvement avant de repartir en tournée avec d’autres artistes, alors que certains retourneront à des boulots conventionnels. Nous nous sommes tous promis de nous revoir lorsque nous serions dans la ville de chacun et nous avons calé nos dernières bières. J’ai dit au revoir à ma couchette-cercueil et je suis parti.

Le dimanche 5 août 2018, si vous étiez au Coral Sky Amphitheater à West Palm Beach, vous aviez deux options : soit vous alliez voir Every Time I Die clôturer la scène alternative, soit vous alliez voir Pennywise sur la scène principale. Évidemment, je me suis retrouvé sur le côté de la scène d’Every Time I Die, qui a joué ce qui a peut-être été son concert le plus viscéral de la tournée, probablement influencé par la foule en délire. Bien connus pour leurs bouffonneries (ils ont après tout presque été poursuivis par Kanye West, il y a quelques années, lorsqu’ils se sont fait passer pour lui sur Twitter afin de promouvoir la vente de leurs chandails), les gars étaient déterminés à jouer la toute dernière note de l’histoire du Warped Tour. Donc, pendant plus de 13 minutes après la fin de leur set, Jordan a joué la mélodie de Map Change en boucle, jusqu’à ce qu’un des techniciens éteigne son ampli.

Malheureusement pour Every Time I Die, Pennywise s’est vu allouer une plage horaire plus longue que les 30 minutes habituelles allouées aux groupes de la tournée. Sur scène derrière les punks californiens se tenait au bas mot une centaine de personnes, certains même perchés sur la montagne d’amplis et d’enceintes du système de son de la salle. Avant de laisser le groupe entamer Fuck Authority, Kevin a livré un touchant dernier message à tous les fans et toute son équipe, rassemblés pour ce moment historique. Pour la toute première fois en trois jours, Lyman m’a semblé vulnérable, sanglotant lorsque son acolyte depuis le tout début de la tournée, Lisa Brownlee, lui a sauté dans les bras. Comme si cela avait lancé le signal, des douzaines de personnes ont éclaté en sanglots, se serrant en faisant leurs adieux. Je me suis moi-même mis à pleurer, en réalisant que cet événement qui avait changé la vie de tant de personnes prenait fin. Surtout, j’ai été attristé à l’idée que la prochaine génération ne connaîtrait pas d’événement d’une telle magnitude qui saurait leur apporter confort et espoir. J’ai traversé la scène pour serrer dans mes bras Lyman en le remerciant pour tout ce qu’il avait accompli. En chœur, avec les centaines de personnes sur scène, ceux derrière dans le stationnement avoisinant et les milliers de gens dans la foule, nous avons dit adieu au Warped Tour, en chantant Bro Hymn, accompagnés par Pennywise.

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