drogue

Ma plongée dans la scène chemsex indienne

Dans la communauté, le plus gros danger pour la santé n’est pas l’abus de substances, mais le tabou qui l’entoure.

par Sadam Hanjabam; propos rapportés par Pallavi Pundir; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 Juillet 2019, 7:17am

Illustration : Pratiksha Chauhan

Tout a commencé alors que j’étais de sortie avec mes amis. C’était en février 2017 et je m’apprêtais à commencer mon doctorat à Bombay. J’ai reçu un message sur Grindr : « Hey, tu es juste à côté. Ça te dit de passer ? » J’ai dit à mes amis que je m’absentais une petite heure. Je suis allé chez le mec et, après le sexe, il m’a offert une cigarette. Alors que je fumais, il m’a demandé si j’avais déjà essayé le chemsex, terme utilisé pour décrire les soirées homosexuelles mêlant le sexe et la prise de drogues, généralement la méphédrone, le G et la crystal meth. J’ai répondu que non. Il m’a dit que je ratais quelque chose, que ça amplifiait les sensations pendant le sexe. J’appréhendais un peu mais j’ai finalement accepté. Il a mis un peu de poudre de méthamphétamine dans une cigarette et, après quelques bouffées, ça a commencé à faire effet.

J’ai commencé à me sentir libre, calme et en sécurité. Nous avons refait l’amour. Après ça, il m’a fait sniffer la poudre. Je n’avais vu ça qu’à la télé et dans les films. Sans m’en rendre compte, j’ai passé la journée à faire ça. Le lendemain, quand je suis enfin rentré chez moi, j’avais une légère gueule de bois.

Je l’ai revu et nous avons recommencé à plusieurs reprises. J’ai même commencé à vraiment l’apprécier, sans doute parce que la drogue me rendait plus émotif. À un moment donné, il m’a proposé de me l’injecter. Pour être honnête, jusque-là, j’essayais de me convaincre que je n’étais pas accro, et que c’était moins nocif que le poppers (un liquide contenant des nitrites d'alkyle, qui détend les muscles et facilite le sexe). J’ai refusé et il n’a pas insisté. Mais le lendemain, il a une nouvelle fois proposé. Cette fois-ci, j’ai accepté, peut-être à cause de la pression ou de la confiance que j’avais en lui. À partir de là, j’ai perdu la notion du temps.

L’addiction a pris d’autres proportions. Au départ, nous avions des relations sexuelles à deux. Puis il a commencé à ajouter d’autres mecs à l’équation. Quand il a compris que j’étais devenu accro, il a commencé à me demander de l’argent pour acheter plus de drogue. Le pire dans tout ça, c’est que même quand il n’était pas là, j’avais pris l’habitude de sortir seul et de m’adonner au chemsex avec d’autres personnes.

« L’année dernière, j’ai fait une overdose et mon coloc m’a emmené à l’hôpital »

À Bombay, le chemsex est à portée de main. Vous allez sur Grindr et, sur 50-60 profils, au moins cinq vendent de la drogue ou organisent des orgies. Parallèlement, l’usage de drogue est tellement stigmatisé que si j’en parlais à mes amis, ils couperaient les ponts aussitôt. Alors j’ai commencé à me tourner de plus en plus vers les gens que ça branchait.

C’est aussi la porte ouverte à l’extorsion, au chantage et au vol. Il arrive que des gens se pointent à l’hôtel en se faisant passer pour la police et cambriolent la chambre. C’est arrivé à certains de mes amis.

Puis, l’année dernière, j’ai fait une overdose et mon coloc m’a emmené à l’hôpital. Une fois là-bas, le personnel soignant a refusé de m’admettre avant l’arrivée de la police. Ils ne me voyaient pas comme une personne ayant abusé d’une substance. Ils se sont moqués de moi et m’ont traité comme un criminel. Ça a été horrible parce que j’étais certain que j’allais mourir. Quand les flics sont enfin arrivés, ils ont commencé à m’interroger pour savoir où je m’étais procuré la drogue, avec qui je l’avais consommée, et ainsi de suite.

Très vite, les gens autour de moi l'ont appris et ont cessé de me parler. J’ai plongé dans la dépression et je suis devenu suicidaire. Mais j'ai continué à consommer de la drogue. Un jour, alors que j’étais en pleine hallucination, je suis allé sur mon balcon et j’ai essayé de me jeter du quatrième étage. Mon colocataire m’a vu à temps et m’en a empêché.

« Les personnes queer préfèrent dire qu'elles ont eu des rapports sexuels non protégés et qu’elles ont contracté le VIH plutôt que d'admettre qu'elles étaient sous l'emprise de la drogue »

L’année dernière, j’ai quitté Bombay et je suis rentré dans ma ville natale dans le Manipur. Mon psychiatre m’a prescrit des antidépresseurs, sans aucune consultation. J'ai été traité comme un malade mental. Étant donné que je suis queer et que le psychiatre voyait ça d’un mauvais œil, je ne pouvais pas lui raconter la vérité. Que ce soit dans le Manipur ou à Bombay, les réseaux de soutien sont rares, et c'est en partie pour cette raison que l'abus d'alcool et de drogues est courant.

Quand je suis retourné à Bombay l’année dernière pour reprendre mes études, j’ai rechuté. Dans les cercles LGBTQ, personne ne parle d'abus d'alcool et de drogues. La plupart des gens pensent que les toxicomanes le font pour s'amuser et avoir des relations sexuelles, mais personne n'examine les choses plus en profondeur.

En tant qu'État, le Manipur a ses propres antécédents d'abus de drogues. Certains de mes proches sont morts d'une overdose ou ont été pris en train d'abuser de substances. La guerre contre la drogue est très active de ce côté-ci de la frontière, parce que le commerce vient du Myanmar et que les jeunes sont les plus vulnérables à la dépendance à des substances comme l'alcool, les comprimés, le poppers, l'héroïne ou le cristal, qu’on trouve facilement et à moindre coût.

Mon organisation, Ya-All, est née de ma frustration face à la négligence de ces problèmes. Le nord-est n'est pas seulement coupé du continent en termes d’actualités, mais même la communauté queer n'est pas suffisamment représentée dans les médias ou dans l'activisme – en fait, ici, les gens confondent membres LGBTQ et femmes trans.

L’autre problème c’est que, dans le Manipur comme dans le reste du pays, personne ne veut parler des questions LGBTQ et de la santé des jeunes. Pendant ma convalescence, j’ai souvent eu l’impression d’être le seul à avoir ces problèmes. Mais à force d’en parler, je me suis rendu compte que beaucoup étaient dans mon cas.

Les effets du sevrage sont tellement déprimants qu’il vous faut quelqu’un à qui parler. Mais les personnes queer préfèrent dire qu'elles ont eu des rapports sexuels non protégés et qu’elles ont contracté le VIH plutôt que d'admettre qu'elles étaient sous l'emprise de la drogue. D’ailleurs, j’ai appris via Facebook que certains de mes amis adeptes du chemsex étaient décédés. Il n’y a pas que les overdoses et les tendances suicidaires qui peuvent vous tuer ; il y a aussi les crises cardiaques.

« La scène queer est tellement triste en Inde. Il y a gros un problème de solitude »

Malgré ma rechute de l’année dernière, je suis sur le chemin de la guérison. Mais la dépression est toujours là. Et d’après les médecins, elle est là pour rester, de même que les attaques de panique, l’anxiété et la paranoïa. Bien sûr, je n’ai pas dit la vérité à ma famille : je leur ai dit que j’avais fait une intoxication alimentaire. Dans une société aussi fermée que la nôtre, les gens sont prompts à la discrimination et c’est ce qui a rendu mon coming out très difficile. Le fait de cacher mon identité m’a tellement affecté que j’avais l’impression de vivre dans le mensonge.

J’ai donc commencé à aborder le sujet avec des personnes queer. Lorsque j’en parle à des personnes concernées, elles me disent qu'elles sont dans le chemsex parce qu'elles sont tristes à la maison, parce qu'elles ont rompu avec quelqu'un, parce qu'elles ont été trompées ou parce qu'elles ont eu des problèmes familiaux ou financiers. Récemment, une étude a révélé que l'Inde est l'un des pays les plus déprimés du monde. C'est pourquoi l'abus de drogue est à la hausse, surtout chez les jeunes et les homosexuels.

La drogue joue avec les niveaux de sérotonine et vous procure un sentiment de bien-être, du moins pendant un moment. Dernièrement, à cause de la gravité du problème, les gens ont commencé à en parler dans certaines villes comme Bombay ou Delhi. Même les médecins s’y sont mis, mais ils associent principalement la drogue au HIV, pour apporter un peu de masala à la cause.

Alors pourquoi les jeunes continuent-ils d’en abuser ?

La scène queer est tellement triste en Inde qu’il y a gros un problème de solitude. J’ai remarqué que les applications de rencontres gays affectent mentalement les personnes queer. Elles sont en recherche constante de partenaires, de compagnie, de sexe, d’amis ou même d’amour. Nous sommes tous accros à ces applis. L’article 377 qui criminalisait les actes homosexuels n’est peut-être plus en vigueur, mais nous ne pouvons toujours pas nous afficher publiquement, nous embrasser ou nous enlacer, et tout simplement être avec la personne que nous voulons. Au sein même des cercles LGBTQ, il y a beaucoup de body shaming et de rejet. Pour avoir des relations sexuelles, les gens sont désormais prêts à payer, et la drogue balaye toutes ces insécurités.

Aussi, nous avons maintenant une génération de personnes queer qui sont exposées à toutes les tendances d’Internet dès leur plus jeune âge. Pour ma part, je l’ai été dans ma vingtaine. Ces jeunes ont le goût de l'expérience et sont facilement attirés par les cadeaux, surtout venant d’hommes plus âgés (entre 30 et 50 ans), qui ont de l'argent mais qui sont seuls ou mariés avec quelqu’un du sexe opposé. Ils offrent à ces jeunes de l’argent et de la drogue, et beaucoup tombent facilement dans le piège.

Avec l'abolition de l'article 377, la Cour suprême a peut-être reconnu l'amour homosexuel, mais l'abus de substances est toujours un crime. Et la société préfère punir ou mettre en prison les personnes qui en abusent, plutôt que de s'attaquer à la racine du problème. En tant que survivant, je tiens à souligner ces nuances. L'abus de drogues ne se limite pas au sexe dans la communauté queer, et il est grand temps d'en parler.

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