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Le Meta est l'un des derniers bastions de la fête libre à Marseille

Ce lieu associatif et secret agrège les communautés musicales alternatives de la cité phocéenne depuis trois ans, et propose un autre regard sur la manière de se la coller.

par Marc-Aurèle Baly
12 Juillet 2019, 7:44am

Photos : Julio Ificada pour VICE FR.

Personnellement, la notion de safe space ne m’a jamais parue totalement satisfaisante. Pas nécessairement pour des raisons purement politiques, mais parce que j’ai toujours gardé dans un coin de tête cette idée, sans doute un peu naïve et déconnectée des réalités, que c’était dans le danger (ou tout du moins l’imprévu) que la fête et les interactions sociales s’appréhendaient et se construisaient peut-être le mieux.

Mais bien sûr, en ma qualité de mâle blanc parisien privilégié cis-truc, ma petite personne n’a jamais vraiment été confrontée à une quelconque sensation d’insécurité grandissante (à peine m’a-t-on racketté mon discman une fois quand j’étais petit, ou j'ai pu avoir été contrôlé par des forces de l’ordre un peu trop zélées cette autre fois - expériences somme toute assez risibles qui me permettent difficilement de jouer dans l’équipe des minorités oppressées), ce qui me place d’office dans la position de l’observateur qui devrait sans doute la mettre un peu en veilleuse quand il s’agit de regarder autour de soi.

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Pourtant, en arrivant au Meta lors d'une agréable soirée printanière, haut lieu de la contre-soirée marseillaise depuis maintenant trois grosses années, ces constructions mentales fondent comme neige au soleil, et ce avant même que je n’aie le temps de prononcer les termes « alternatif » et « underground » - mots-valises devenus ces dernières années l’apanage de mecs sortis d’écoles de commerce qui servent surtout à tout mélanger afin de vendre un peu tout et n’importe quoi, particulièrement à Paris.

C’est sans doute un cliché vu que tout le monde me le répète, mais dès l’entrée sur les lieux, on s’y sent effectivement, selon la formule consacrée, « comme à la maison » : l’impression assez immédiate de s’y sentir bien, en sécurité, se fait d’office plus prégnante que dans la majorité des squats et lieux associatifs et affiliés – ne parlons même pas des clubs, ces tireuses à bière géantes qui n’ont pour vocation qu’à éventrer le porte-monnaie sur pattes que vous êtes. Ça joue sans doute à plusieurs choses : d’une part, que le lieu excentré est tenu secret, que pour s’y rendre il faille enjamber un muret, passer à travers un mur défoncé et longer un petit sentier étroit (ce qui donne l’impression fort agréable d’être coupé du monde et de la folie des hommes au moins pour une soirée). D’autre part, que le prix défie toute concurrence, que les rares videurs te sourient et aient l’air d’être arrivé là car ils ont vu de la lumière, et enfin, que personne ne semble te reluquer – en gros, que tout le monde ait l’air de s’en battre royalement les couilles de tout. Ce qui, et il faut le surligner au stabilo fluo plusieurs fois, est putain de rafraichissant.

Entraide et D.I.Y

À l'accueil, Julie contrôle tranquillement les entrées. Elle fait partie de Metaphore Collectif quasiment depuis les débuts de l’association il y a une petite dizaine d'années, mais elle est également bookeuse au sein de l’agence marseillaise Bi :Pole. Cette double casquette lui permet de faire le lien entre certains des artistes programmés au Meta et le festival le Bon Air, dont la soirée de ce soir constitue l’after party d'un week-end de teuf. Au bout de ce tunnel, les habitués, les fêtards courageux et quelques cadavres viennent s’échouer et s’affaler sur les canapés défoncés. Selon Julie, il est important de ne pas définir le Meta comme un club : « Je pense qu’on essaie de faire en sorte que ce ne soit pas un club, qu’on ressente ce côté associatif, ce côté humain. C’est Rafael, Simon, Ugo et moi qui gérons le collectif et qui sommes à l’accueil aussi, même si on a une grande équipe impliquée sur le projet. On occupe chacun un poste, on tourne. En fait le Meta, c’est un peu comme si t’arrivais chez nous et qu’on organisait une fête. Et même si ce soit c'est plus calme, le fonctionnement d'habitude reste le même. À la différence que je ne suis pas aussi crevée au point de m'endormir à l'accueil. »

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Julie au festival Le Bon Air.

Une fête où effectivement, les esprits semblent ce soir moins échauffés que d’habitude, où les corps semblent vouloir souffler après avoir poussé tout le week-end – ce qui, très honnêtement, n’est pas pour me déplaire dans l’état actuel des choses. Julie poursuit sur les ambitions du lieu et les valeurs de la fête que le collectif souhaite défendre en creux : « Pour ce qui est de l’artistique, des gens qu’on booke, c’est le même tarif pour tout le monde, il est très bas, c’est le minimum pour tous. Au Meta on n’invite que les gens qu’on connait, qu’on a rencontrés. Par exemple, je pense que Ron Morelli [boss du label L.I.E.S, NDLR] ne serait jamais venu jouer s’il ne nous connaissait pas. Il y a quelque chose qui lui a plu dans ce lieu, humainement on se sent proche, on s’écrit souvent. C’est exactement ce qui est important avec le Meta. Un artiste dont on adore la musique mais qu’on n’a jamais rencontré, je me vois mal aller lui dire que j’adore sa musique et s’il veut venir au Meta pour être payé 150 balles. Alors que si je discute avec, que je vois que ça se passe super bien, c’est comme ça que ça commence. »

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Et les éléments perturbateurs ne sont pas nécessairement conviés, et peuvent se faire recaler à l'entrée (en se faisant préalablement rembourser s'ils ont déjà payé) : « Ce qui fait le socle du projet, ce sont nos valeurs premières. On ne filtrera jamais sur le look, sur la tenue, sur le physique, sur quoi que ce soit. Il y a des petits gars de quartiers qui viennent, dans les clubs ils seraient toujours refusés. Si t’arrives un peu à les cadrer et à leur expliquer, si tu leur fais confiance, c’est génial parce que grâce à ce lieu, ces gens-là qui sont refusés partout vont découvrir cette musique-là. Filtrer pour filtrer ça n’a aucun intérêt, mais je pense que ça se justifie si c’est pour les bonnes raisons. Si quelqu’un me dit "je ne connais rien de ce lieu, je ne sais pas du tout ce que je fous là, mais j’ai vraiment envie de découvrir la musique que vous proposez", viens, avec grand plaisir. Mais il faut vraiment éviter que ça devienne la fame, que les gens viennent parce que c’est cool. Et que ça devienne donc la merde. »

Pas de risque ce soir, où l’ambiance est plus calme et reposée qu’à l’accoutumée donc, et où la jauge ne risque pas d’exploser. Mais il y a autre chose : si la foule et la faune sont certes bien plus clairsemées que d’ordinaire, on y identifie assez facilement les réels habitués, ceux qui semblent avoir élu domicile au Meta, et qui y ont visiblement leurs aises. À l’étage, posé sur un canapé tel un pilier qui n’en délogera pas de toute la nuit, le corps massif de Lionel semble comme vissé au mobilier. Des gens vont et viennent autour de lui, parfois juste pour se poser quelques minutes.

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Organisateur des soirées Schlagistan, lui aussi croit modérément aux vertus de l’éducation en ce qui concerne les fouteurs de merde, ou les « normies », comme il les appelle lui-même : « Attention, je n’ai jamais dit que je voulais pas que ces mecs-là viennent à mes soirées. Ce que je veux dire, c'est juste qu'on est tous des chelous, des chelous différents en plus, qui vont pas forcément ensemble à la base. Il y a une sorte, disons de "névrose", qui caractérise cette scène-là, même si les mêmes problématiques ne s’appliquent pas forcément au Meta qu’ailleurs. Mais je sais qu’une partie du public est TPG [pour transpédégouine, NDLR], et c'est important que les plus jeunes et les plus vulnérables ne se sentent pas en insécurité. Des bonhommes militaristes à fond à l'entrée qui vont te palper, ou qui vont faire la fine bouche devant des personnes trans, c’est hors de question ! Je me suis rendu compte que les soeurs du couvent du Genet venaient dans mes soirées dès le début. C'est des bonnes soeurs drag queens, qui vont aller dans les lieux pédés pour faire de la prévention, et c'est une entraide énorme pour les personnes qui ont le sida. On peut parler aussi des soirées Mouillette, où le public est aussi TPG. Mais on parle de la partie la plus miséreuse, la plus punk. Il y a des putes, des gouines, des squatteurs. Tu peux pas avoir un public de bourgeois qui comprend pas ce que c'est une pute, ce que c'est des personnes sensibles, en difficulté, qui sont sous hormones, en transition, tu vois ce que je veux dire ? Il faut protéger ton public. Alors l'éducation je veux bien, mais ça vient loin derrière. »

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Le Meta, lieu de passage des différentes communautés musicales marseillaises

Lionel sait ce que l’entraide veut dire, lui qui a été SDF et maintenant vit à peine du RSA. Sonorisateur de métier, il a notamment fait ses armes dans différents lieux associatifs et bars plus ou moins auto-gérés, comme l’asile 404 ou les désormais disparus 9 salopards. Il joue maintenant régulièrement au Kaloum, lieu spécialisé dans les soirées africaines. Selon lui, le réseau de solidarité souterrain de la ville est ce qui permet à Marseille de se maintenir à flot en ce qui concerne sa vie culturelle alternative : « Marseille a une longue tradition anarchiste, antifa. Personnellement il y a une fois où je me suis fait expulser et je me suis retrouvé dehors. Et en fait j’ai découvert un réseau d'une entraide extrême, j'ai pas dormi une nuit à la rue. Il y a un gars que je connaissais même pas, un mec que j'avais rencontré au Meta, qui m'a proposé d'habiter chez lui pendant deux mois. Et ça c'est grâce à ce genre de lieu ».

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Israfil au festival Le Bon Air.

Du coup, on se demande pourquoi le Meta n’a pas fait plus de petits depuis sa mise en route. Car si tous s’accordent pour reconnaître que les collectifs, les artistes et les initiatives ne manquent pas pour faire la fête à Marseille (sont cités pêle-mêle, PailletteS, les soirées Mouillette donc, le shop de vinyle Extend & Play, Le Lab, les récents Southfrap Alliance, Tropicold, Contrebande...), les lieux à proprement parler, et donc d’ancrage à la fois géographique et de socialisation, ne semblent pas se bousculer au portillon. Lionel toujours : « La métropole qui grandit est en train de flinguer toutes les villes autour, et les grosses assos flinguent toutes les autres, de par la disparition des subventions. Le Théâtre du Merlan a 400 000 euros de subvention, et une petite asso arrive pas à avoir 10 000 euros ? Eux changent leur matos tous les ans. Pourquoi ? Quand j’étais à l'asile 404 c'était les mêmes enceintes depuis l'ouverture, et en plus c'était massacré vu que c'était que des bénévoles qui les manipulaient. T’avais pas de câble, t’en fabriquais un. »

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Julie, elle, ne parle même pas aux politiques culturelles de la ville. Non que la question ne l’intéresse pas, mais elle considère tout simplement qu’elle ne fait pas partie de la même conversation : « Marseille reste assez riche comme ville culturellement. Le problème c’est que ça manque de mise en œuvre. C’est très compliqué en termes de politique de la ville. On l’a vu avec Marseille 2013 capitale de la culture, c’était un peu une blague pour nous. Du coup c’est un parti-pris de notre part de ne pas y participer, et puis comme ça on n’a de compte à rendre en personne - même si du coup on a mis plus de temps à grandir. Mais on n’a jamais cherché quelque chose "d’officiel". Ça pourrait se faire, il faudrait avoir de bons interlocuteurs, mais ça demanderait du temps, il faudrait créer un lien avec les institutions. Et ce lien, il n’existe pas encore. Il faudrait développer une confiance mutuelle aussi, ce qui n’est pas gagné. Tout est à construire à ce niveau-là. »

Ne pas compter sur les politiques culturelles de la ville

Simon, qui passe par là, officie en tant que DJ sous le nom de Shlagga. Et s’il ne joue pas ce soir, il fait tout autant partie du socle de Metaphore Collectif que Julie donc – qui commence quant à elle depuis peu à produire des sets sous le nom de Vazy Julie ou encore Rafael, qui joue quant à lui sous le nom d'Israfil. Simon pense que le Metaphore, « c’est le principe d’une bande de potes qui décide de faire quelque chose, sans forcément en ayant connaissance de comment on le fait. On n’y connaissait rien à la base, on a tout fait nous-mêmes, on a construit des chiottes en regardant des tutos Youtube, tu vois ? »

Des initiatives qui viennent selon lui d'un besoin : « Au début le Meta c’était une nécessité, moi j’étais ado, j’avais plutôt envie de me casser de Marseille, je me faisais chier comme pas possible, y’avait rien qui me plaisait, etc… Le cliché de la tech house et de la house de merde à Marseille a la vie dure, mais c’est une réalité. C’est pour ça qu’on a commencé à faire le collectif, parce qu'il y avait que de la house, de la tech house, ou de la minimale un peu dégueu. Nous on se faisait booker quelques fois dans des soirées marseillaises, les gens comprenaient pas trop ce qu’on faisait… »

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Si diversité des styles il y a au Meta, disons que ceux-ci s'agrègent tout de même autour d'une certaine idée lancinante et poisseuse de la fête. Pensez indus caverneux, noise patibulaire et EBM découpé façon chopped and screwed plutôt que house solaire ou techno 4/4 bête et méchante - il suffit d'écouter les sets de Shlagga, d'Israfil et des autres pour s'en apercevoir. Ce qui explique en partie d'où viennent les gens du collectif, non seulement dans le son, mais d'une manière générale dans le rapport à la fois respectueux et confrontationnel qu'ils entretiennent aux soirées, comme le reconnait Simon : « Ça reste de la fête, ce serait malvenu de dire qu'on fait du politique. Mais oui, il y a des traits de nos personnalités respectives qui restent. Moi à la toute base je viens plutôt du punk, du metal, j’allais à des concerts skins. On a tous été sensibles aux free parties, on a découvert la musique électronique comme ça. Et puis j’ai lu pas mal de bouquins, notamment ceux du Comité Invisible, qui ont pu m’influencé, orienté mes idées. Et même au tout début, perso, j’ai frayé avec tout le milieu antifa, ce genre de truc. Je pense que mes idées se sont construites comme ça, même si je ne me suis jamais posé la question de cette manière. »

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Ce qui n'empêche pas justement d'autres collectifs d'autres villes qui partagent certains dénominateurs communs, de se joindre à la fête. Ce soir, au rez-de-chaussée, dans un état avancé disons, « d'enjaille », Judaah du label Brothers From Different Mothers, anciennement lyonnais et nouvellement marseillais, travaille désormais avec Julie chez Bi:Pole, et y trouve son compte : « Marseille ça me fait penser à Naples, avec ce côté un peu rough, bien sauvage, à la fois bourgeois et ghetto de ouf. C'est cet éclectisme et ce mélange de population qui rend la ville comme ça. »

« J'ai l'impression que c'est un truc culturel. Moi j'ai vécu en banlieue, à Paname, à Lyon, j'ai vu pas mal de trucs. Mais Marseille c'est une ville vraiment particulière. »

Alors pourquoi les choses ont-elles l'air de prendre un peu plus difficilement à Marseille qu'ailleurs, selon son point de vue relativement extérieur, et qui a voulu participer à l'ouverture d'un nouveau lieu, le Razzle, qui a capoté dans la cité phocéenne ? « J'ai l'impression que c'est un truc culturel. Moi j'ai vécu en banlieue, à Paname, à Lyon, j'ai vu pas mal de trucs. Mais Marseille c'est une ville vraiment particulière. Au niveau politique, c'est gangrené par la mafia à tous les étages, c'est pour ça que le Razzle n'a pas pu ouvrir, ou que plein d'autres institutions n'arrivent pas à ouvrir, et que c'est très très compliqué d'une manière générale. Et puis c'est aussi une question de mentalité, c'est pas une légende, les gens s'en battent les couilles de tout. Mais heureusement t'as des gens qui se motivent à faire des trucs, comme le Meta, comme Schlagistan, etc... Mais c'est chaud : les infrastructures y'en a pas, le dernier tram est à minuit. Du coup les gens ont tendance à faire l'apéro chez eux, les gens véhiculés peuvent se permettre de sortir, et ceux qui le sont pas restent dans le centre, dans des petits bars, et voilà. »

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La soirée suit son cours, c'est le moment où les choses sont de plus en plus vagues, les souvenirs de plus en plus flous et les bouches de plus en plus pâteuses. Une meuf me demande 15 fois mon prénom, je ne sais pas si elle est complètement défoncée ou si je parle à un poisson rouge. Pendant ce temps, sur scène, les DJ s'amoncèlent et finissent par mixer ensemble : OKO DJ, une moitié des Pilotwings, Mouloud de Concrete, un mec de Chez Emile Records de Lyon, les Fils de Jacob du festival Positive Education à Saint-Etienne et Cardinal & Nun se tirent la bourre en même temps, au même moment, laissant apercevoir un certain bordel bon enfant, mais surtout l'impression d'entrevoir, l'espace d'une soirée, une certaine possibilité d'une internationale de la fête : à la fois solidaire et sans compromis, et qui laisse un goût plutôt succulent en bouche.

À noter que Shlagga jouera ce vendredi à Paris, à la Rotonde Stalingrad.

La prochaine soirée Mouillette à Marseille aura lieu le vendredi 19 juillet au New Cancan.

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