Société

Une vieille routarde de la prostitution belge nous a parlé de son business

« Certaines personnes commencent galèrent au début de leur vie. Moi, j’ai tout fait à l’envers. À vingt-deux ans, je roulais en Jaguar. »

par Frédéric Oszczak
03 Octobre 2019, 9:12am

Doris et son matériel. Toutes les images sont de Frédéric Oszczak.

Travailleuse du sexe depuis bientôt quarante ans, Doris (59 ans), a connu des moments fastes dans la rue d’Aerschot, dans le quartier de Schaerbeek, là où se concentraient la majorité des prostituées de Bruxelles. Mais aussi des revers de fortune. Cette femme vive et jamais avare d’un bon mot nous fait découvrir, entre deux souvenirs d’une époque où tout se payait encore en francs belges, le quotidien de sa profession qui se déroule maintenant dans le quartier Nord de Saint-Josse. Et il est surtout question de survie, de loyers exorbitants, du prix des préservatifs, des aides sociales et de la pension qui approche.

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VICE : Bonjour Doris. Depuis quand exercez-vous ?
Doris : J’ai commencé il y a trente-neuf ans. Je ne voulais pas vous laisser deviner mon âge mais voilà, haha ! J’ai fait une pause de quatorze ans, un mauvais mariage, et je suis arrivée dans à Saint-Josse il y a bientôt trois ans.

Combien vous coûte l'endroit où vous recevez vos clients ?
Mille euros par mois pour deux pièces. Il y a les frais d’électricité, de gaz et d’eau en plus. Cela monte vite. Il faut s’en taper des clients, hein !

Vous avez encore d’autres frais liés à la profession ?
Le papier toilette x, les savons, les préservatifs, les gels, les draps, les désodorisants, etc. Seize euros pour cent vingt préservatifs. Quand je vois le prix d’une boîte de Durex...

Et les dépistages d’IST ?
On peut les faire gratuitement chez Espace P [association de soutiens aux travailleurs et travailleuses du sexe, NDLR] qui passe aussi nous voir pour savoir de quoi on a besoin. Et j’ai un médecin traitant dans une petite polyclinique. Je ne paie que deux euros cinquante la visite.

« À mon âge et avec les prix que les autres pratiquent, c’est impossible »

Quel est le prix d’une passe ?
Trente euros. Si le client veut un moment plus cool, c’est cinquante euros. Mais tous n'ont pas cinquante euros à donner dans cette rue, croyez-moi. Ici, des filles travaillent à des prix plus bas encore et c’est un problème. Si tous les clients que je refuse vont chez elles et que je dois payer ma facture d’électricité, je suis parfois obligée d’en prendre un. Je ne peux pas et ne veux pas me taper dix clients à vingt euros mais de temps en temps, j’en prends un à vingt ou vingt-cinq euros. La nuit, je ne peux plus travailler. À mon âge et avec les prix que les autres pratiquent, c’est impossible.

Quels sont vos horaires ?
Quand j’ai la grande forme, c’est de 9h30 à 20 heures. Je le fais pendant quelques jours, puis je dois prendre du repos. Et je dors une journée entière parce que je ne tiens plus. Ce n’est pas bon. Mais si j’ai besoin d’argent pour mes courses pendant un jour de congé, je viens derrière ma vitrine.

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Vous vivez dans le studio où vous recevez les clients ?
On ne peut plus y être domiciliées. Certaines collègues le sont mais je n’ai pas eu cette chance. Après mon divorce, j’ai vécu ici le temps d’avoir assez d’argent pour prendre un appartement qui me coûte sept cent cinquante euros par mois. Hors charges. De temps en temps je dors dans ce studio pour éviter de payer le taxi. C’est grave d’avoir été prostituée toute sa vie ou presque et de devoir économiser dix euros de taxi. J’ai encore des dettes. Je suis en train d’essayer de les régler pour vivre une vie de pensionnée normale. Sans logement social et la GRAPA [garantie de revenus aux personnes âgées en Belgique, NDLR], je ne m’en sortirai pas.

« J’ai encore des dettes. Je suis en train d’essayer de les régler pour vivre une vie de pensionnée normale »

C’était comment dans les années 1980 ?
Je louais une vitrine cinq mille francs belges [l’équivalent de cent vingt-cinq euros, NDLR] pour douze heures dans la rue d’Aerschot à Schaerbeek, un quartier de Bruxelles. Mes horaires étaient libres et j’avais deux jours de congé par semaine. Plus tard, j’ai racheté le fonds de commerce à la tenancière et j’ai sous-loué ma vitrine à des filles. C’était ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Je gagnais ma vie beaucoup plus facilement qu’aujourd’hui et je me sentais moins comme un objet. Beaucoup de gens avaient d’autres fantasmes que le sexe. Je faisais des connaissances, j’avais des journées de travail sans sexe et c’était très bien. Moi qui suis très bavarde, ça me plaisait. Ce travail faisait rentrer beaucoup d’argent et on me disait toujours que j’étais belle. J’étais contente, vous voyez. Mais j’étais jeune. Aujourd’hui, je survis. Si vous faites le tour de la prostitution, il y a beaucoup de blabla mais ce n’est plus le luxe d’avant, même pour les jeunes filles.

Entre Schaerbeek et le quartier de Saint-Josse, votre situation en tant que prostituée a énormément changé.
Si on pose bien ses limites, on peut se prostituer et se regarder dans une glace en continuant à se dire "je suis une femme, pas un objet". Dans cette rue de Saint-Josse, c’est beaucoup plus difficile. Certains clients sont sauvages, bestiaux. Je me demande ce qu’ils ont dans la tête. Vraiment. L’âge est là aussi. Je dois parfois prendre des clients que je n’aurais jamais acceptés avant. Parce que j’ai besoin d’argent. Et parce qu’ils ont un besoin comme les autres. A vingt ans, j’étais très prétentieuse. J’ai évolué. La vie m’a rendue plus humaine.

« Dans cette rue de Saint-Josse c’est beaucoup plus difficile, certains clients sont sauvages, bestiaux. Je me demande ce qu’ils ont dans la tête »

C’est-à-dire ?
Certaines personnes commencent leur vie difficilement. Moi, j’ai tout fait à l’envers. A vingt-deux ans, je roulais en Jaguar. Ce n’était pas obligatoire. J’ai peut-être mangé mon pain blanc avant mon pain noir. Mais je suis reconnaissante envers la vie parce que j’apprécie un morceau de pain que je n’appréciais pas auparavant. J’ai vécu dans le monde un peu fou de la nuit, avec des gens qui n’étaient pas des saints. On ne voit pas toujours le danger. J’ai commis une erreur parce que j’étais dans ce milieu et je la paie pour ma réinsertion.

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Cette erreur que vous avez commise, on peut en parler ?
Disons que je me suis laissée entraîner et ça ne m’a rien rapporté à part deux ans de prison. C’était un coup de folie. Je me suis dit que je pouvais gagner de l’argent plus facilement sans travailler. Maintenant, je veux me mettre en ordre pour ma pension. Dans un bureau d’aide sociale, on me demande mon casier judiciaire. On me pose des questions. Je suis fâchée parce que tout ça remonte à plus de vingt ans. J’ai payé pour cette erreur et je n’ai pas de sang sur les mains. Je suis certaine que c’est aussi à cause de la prostitution, parce que je ne m’en suis jamais cachée. Ca m’a peut-être porté préjudice mais je suis comme je suis. J’ai l’intention d’arrêter ce travail mais on ne m’aide pas à la réinsertion. Je suis cataloguée. Je ne peux pas travailler dans un home, je ne peux pas travailler avec des enfants, etc.

Retourner en vitrine a été facile après la prison ?
Très facile. En prison, j’ai dit ‘je sors mercredi et jeudi je suis en vitrine’. Pourtant j’avais tout perdu : mes affaires, ma maison et mon amoureux. Les prostituées ont une force que d’autres personnes n’ont certainement pas. Mais c’est vrai que je suis un peu émoussée aujourd’hui.

Vous ne cachez pas votre métier. Comment préservez-vous votre vie privée ?
Mon studio est comme un bureau. Une fois que j’ai fini ma journée, je suis madame Tout-le-monde. Je n’entretiens pas de relation hors travail avec mes clients. Je n’ai jamais embrassé un client. Quand il part, je lui dis qu’il peut me donner une bise sur la joue. Je suis vieille mais je peux encore rencontrer un amoureux. On ne sait jamais. Et ma bouche, elle sera pour mon amoureux. Je suis un phénomène, hein ?

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