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D'où vient l'influente « GUD connection » qui entoure Marine Le Pen ?

Interview avec Mathias Destal, co-auteur d'un ouvrage référence sur Marine Le Pen, qui fait notamment la lumière sur le cercle des anciens « gudards » autour de la présidente du FN.

par Pierre Longeray
22 Mars 2017, 11:00am

Alors que le premier tour de la présidentielle française est dans moins d'un mois, les ennuis judiciaires semblent glisser sur Marine Le Pen — du moins ils n'ont aucun effet sur sa côte de popularité. La semaine dernière, Marine Turchi (Mediapart) et Mathias Destal (Marianne) ont sorti un livre intitulé Marine est au courant de tout... (Flammarion) qui révèle de nouveaux aspects des affaires judiciaires portant sur des financements occultes de campagnes électorales et des soupçons d'emplois fictifs sur fonds publics. Des dossiers qui conduisent inévitablement à ceux que l'on surnomme la « GUD connection » : d'anciens membres du Groupe Union Défense, un syndicat étudiant d'extrême droite adepte de la violence, créé en réaction à mai 68. Ils forment aujourd'hui le premier cercle de la candidate frontiste, et aussi son bras financier.

Parmi eux, on retrouve Frédéric Chatillon (homme-clé du financement du Front national avec son agence de communication Riwal et dirigeant du GUD entre 1992 et 1995), Axel Loustau (autre « gudard », trésorier de Jeanne, le micro-parti de Marine Le Pen et conseiller régional FN dans le 92) et Nicolas Crochet (expert comptable attitré du parti depuis 2011 et de plusieurs sociétés de la « GUD connection »). Tous les trois sont mis en examen dans le cadre du financement des campagnes de 2012 et, pour Chatillon, dans celui des élections de 2014 et 2015. Ces hommes de confiance de Marine Le Pen ont la réputation — attestée par les témoignages d'anciens membres interrogés dans le livre — d'être obsédés par les juifs, de surnommer Hitler « Tonton » ou d'abuser de saluts nazis pendant leurs soirées entre amis. On a discuté avec Mathias Destal de cette garde rapprochée, de son influence sur Marine Le Pen et de son possible rôle si celle-ci arrivait à l'Élysée.

Que pensez-vous de l'impact qui accompagne la sortie de votre livre avec Marine Turchi ?

Mathias Destal : On s'est rendu compte que les gens ne connaissaient pas bien le premier cercle de Marine Le Pen, les amis de trente ans qu'elle a connu à la fac ou dans les bars de Saint-Germain des Près, qui l'ont accompagnée dans son ascension et qui, finalement, ont pris le contrôle de ses finances. Ils ne connaissent pas le système qu'ils ont mis en place avec sa bénédiction pour capter un maximum d'argent public, que ce soit en France ou au Parlement européen. Avec le livre et la diffusion du documentaire « Front national : les hommes de l'ombre » sur Envoyé spécial, on a l'impression que c'est en train de changer : beaucoup de personnes découvrent l'importance que les « gudards » ont discrètement gagné dans le parti depuis 2011.

Au niveau du Front national, en revanche, on attend toujours des réponses. La candidate continue à faire campagne sans prendre la peine de réagir sur le fond et les cadres du parti font le dos rond, ou nous traitent de « journalistes militants », comme l'a par exemple fait Axel Loustau sur Twitter après la diffusion de notre enquête sur France 2. Les questions sont simples et ont été posées plusieurs fois à Marine Le Pen et son entourage : comment se fait-il que Frédéric Chatillon, deux fois mis en examen, soit salarié de Marine Le Pen pour la campagne présidentielle ? Pour quelle raison s'appuie-t-elle sur Axel Loustau nommé trésorier de son micoparti, le même Axel Loustau qui est soupçonné d'enrichissement personnel par la justice dans le cadre de la campagne des régionales de 2015 ? Comment expliquer que Nicolas Crochet, soupçonnés d'avoir employé fictivement des cadres du FN en 2012, et qui se trouve au cœur de l'enquête sur les emplois fictifs au Parlement européen, soit toujours dans le dispositif ? Que pense Marine Le Pen de la fascination de ses amis pour Adolf Hitler ou l'ancien SS belge Léon Degrelle ? Silence radio.

Frédéric Chatillon en 1994 quand il dirigeait le GUD lors d'une manifestation contre impérialisme américain à Denfert-Rochereau à Paris. (Crédits photo : Les rats maudits)

Pourtant, le FN réagit au quart de tour quand un responsable local méconnu est filmé en train de tenir des propos négationnistes dans un reportage de C8. [Ndlr, Benoît Loeuillet a été suspendu du Front national en vue de son exclusion du parti]. Dans ce cas, les cadres frontistes n'hésitent pas à répondre du tac au tact en expliquant : « Vous voyez, on ne garde pas les gens qui se tiennent ce genre de propos au sein du parti ». C'est ce qu'a fait Marine Le Pen au 13h de TF1 dimanche dernier. Mais le résultat, c'est qu'elle à pu esquiver une question du journaliste qui l'interrogeait sur le clan Chatillon en ne développant que l'histoire de Nice.

On a le sentiment que les révélations sur Marine Le Pen et son entourage lui glissent dessus...

Difficile à dire... En écrivant « Marine est au courant de tout... » notre projet était de raconter son ascension depuis ses premiers pas en politique jusqu'à aujourd'hui, en suivant une piste : l'argent, qui est le nerf de la guerre. On a réuni des centaines de documents, des mails internes, des factures, et rencontré plusieurs dizaines de personnes pour que notre enquête soit le plus factuel possible. Maintenant, il faut que les gens lisent le livre pour se faire leur propre idée, mais il faut aussi que les confrères prennent la peine d'interroger Marine Le Pen sur le fond.

Les journalistes n'osent plus questionner Marine Le Pen ?

En tout cas, on a l'impression qu'ils n'osent pas lui poser certaines questions qui fâchent, de peur d'être renvoyés dans les cordes, ou d'être « blacklistés », comme c'est le cas de Mediapart ou de Quotidien. Je me demande s'il n'y a pas aussi une crainte d'être catalogués comme journalistes militants parce qu'on poserait des questions sur les gudards et les affaires. Je n'ai pas l'impression qu'on prenne autant de pincettes avec François Fillon, qui, à la différence de Marine Le Pen, n'a pas refusé de se rendre à sa convocation devant les juges.

Quand on pense à la garde rapprochée de Marine Le Pen, on pense surtout à Florian Philippot ou à David Rachline. Mais les membres du cercle que vous décrivez dans le livre sont inconnus du grand public. D'où viennent les Frédéric Chatillon, Axel Loustau ou encore Nicolas Crochet ?

Ils sont inconnus du grand public parce qu'ils ont longtemps été considérés comme des prestataires qui évoluaient en périphérie du Front national. En fait, le trio Chatillon-Loustau-Crochet côtoie Marine Le Pen depuis le début des années 1990. Les deux premiers ont rencontré Marine Le Pen à la fac à une époque où ils passaient leur temps à chasser les gauchistes ou à manifester contre l'impérialisme américain, tandis qu'elle sortait avec ses copains. À cette époque, ils trouvaient Marine Le Pen trop bourgeoise et en retour elle les qualifiait de fachos. Mais à force de fréquenter les mêmes lieux et d'avoir les mêmes relations, ils se sont rapprochés et sont devenus complices. Marine Le Pen et Frédéric Chatillon vont nouer une amitié forte, au point de passer leurs vacances et leurs Noël ensemble. Et quand Marine Le Pen prend le pouvoir en 2011, ils sont à ses côtés. Comme nous l'a expliqué l'ancien conseiller de Marine Le Pen, Aymeric Chauprade, elle a besoin d'eux, tant d'un point de vue affectif que financier. À la question : « Pourquoi Marine Le Pen continue de les protéger ? » Son ancien chef de cabinet Philippe Martel nous a confié qu'elle lui a dit un jour qu'elle ne les lâchait pas car elle pouvait « compter sur eux à la vie à la mort ».

Nicolas Crochet, c'est un peu différent : quand il était jeune, il n'était pas au GUD mais au FNJ. Candidat à des élections dans le Nord en 1992, il a quitté la scène politique pendant des années avant de refaire son apparition au FN qu'en 2011 quand Marine Le Pen l'a choisi pour être l'expert-comptable des campagnes. Aujourd'hui, il est complètement indissociable de la bande du GUD et des montages de sociétés complexes qu'ils ont mis en place en France, mais aussi dans des paradis fiscaux à l'étranger.

Un ancien de cette GUD connection décrit l'ambiance qui y règne dans le numéro d'Envoyé Spécial réalisé avec Marine Turchi et Mathias Destal.

Au-delà de leur rôle « technique », ces proches ont-ils aussi un rôle politique ?

Marine Le Pen les présente systématiquement comme de simples prestataires. Mais en réalité, ils jouent aussi un rôle politique. On retrouve par exemple Frédéric Chatillon dans l'organisation de voyages de Marine Le Pen à l'étranger, notamment en Italie ou en Allemagne, où il l'a récemment accompagnée. En 2012, Chatillon a aussi joué un rôle auprès de Marine Le Pen dans sa recherche de parrainages pour l'élection présidentielle... On le voit peu au siège du FN à Nanterre, il n'a pas sa carte au du parti, il ne parle pas dans les médias, mais il a l'oreille de la candidate et n'a pas besoin de passer par son cabinet pour lui parler.

En matière internationale, Frédéric Chatillon l'a sans aucun doute conseillée sur le dossier syrien et les positions à adopter sur le régime de Bachar Al-Assad, dont il connaît les membres du clan personnellement, et pour qui il a réalisé la propagande en France, il y a quelques années, avec le site de « réinformation » InfoSyrie. Il est aussi à la tête d'une agence de voyages, Dreamwell, qui a organisé des déplacements dans le pays.

Il y a un autre membre du groupe qui joue un rôle de conseiller, c'est Philippe Péninque, que nous avons rencontré pendant plus de quatre heures pour le livre. Péninque, qui fait du conseil en matière fiscale, est un peu « l'ange gardien » des gudards. Il a aussi un accès privilégié à Marine Le Pen qu'il a rencontré au cours d'un diner chez Chatillon en 2003. On ne le sait pas, mais en 2005, c'est lui qui l'a en grande partie aidée à écrire son autobiographie À contre flots et qui l'a ensuite conseillée sur des sujets comme la laïcité ou la République. Il fait aussi parti de ceux qui ont imposé au FN une ligne plus sociale sur les questions économiques, un changement qu'on attribue généralement à Florian Philippot.

Philippe Péninque (au centre) au 1er mai 2013 du FN, à côté de Jean-Claude Nataf, dirigeant de la LDJ (à gauche). (Photo de Marine Turchi/Médiapart)

Justement, comment ce premier cercle s'entend-il avec la garde rapprochée de Marine Le Pen que l'on voit dans les médias ?

Ils entretiennent de bonnes relations. Il faut savoir que Frédéric Chatillon et Axel Loustau sont très amis avec le directeur de campagne de Marine Le Pen David Rachline ou Jean-Lin Lacapelle, le monsieur mobilisation de la campagne. Mais ce qui paraît plus surprenant c'est qu'ils s'entendent aussi très bien avec Florian Philippot. Pour certains frontistes, il y aurait une sorte de « paix froide » entre eux. En gros, les gudards s'occupent de la partie financement des campagnes, pendant que Philippot gère la communication et enchaîne les plateaux télé.

Aymeric Chauprade estime que ca va beaucoup plus loin que ça. Il nous a par exemple raconté un dîner organisé chez Frédéric Chatillon en 2014, avec Florian Philippot. Pendant la soirée, il dit avoir découvert la proximité entre les les deux hommes qui rigolaient ensemble comme de vieux copains. Chauprade pensait que tout opposait le radical Chatillon et l'ancien chevènementiste Philippot, mais c'est loin d'être le cas. Philippot a été adoubé par le clan Chatillon. D'ailleurs, on ne l'entend pas beaucoup dès qu'il s'agit d'évoquer les casseroles du groupe.

Si Marine Le Pen remporte la présidentielle en mai, les anciens du GUD seront-ils amenés à occuper des fonctions officielles ?

Marine Le Pen fait extrêmement confiance à ces amis. Il est donc difficile d'imaginer qu'ils n'auront pas un rôle auprès d'elle. Comme le dit Aymeric Chauprade, on peut penser que si elle arrive au pouvoir, ces gens seront aussi au pouvoir. C'est un peu de la politique-fiction, mais on pourrait très bien imaginer que Philippe Péninque devienne le Claude Guéant de Marine Le Pen, pendant que Chatillon s'occupe de la communication de l'Elysée et du gouvernement et que Loustau, qui a fait carrière dans le domaine de la sécurité privée, prenne des responsabilités au ministère de l'Intérieur. Et pourquoi pas Nicolas Crochet au Budget ?

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