Une brève histoire de l'étoile rouge du Red Star
Illustration : François Dettwiller pour VICE

Une brève histoire de l'étoile rouge du Red Star

Depuis plus d'un siècle, l'étoile rouge qui orne les blasons des équipes audoniennes est indissociable du club. À l'origine apolitique, elle a ensuite servi de symbole à un public acquis à la cause communiste, puis antifa.
10.10.17

VICE et le Red Star se sont associés pour suivre la saison des Vert et Blanc de Saint-Ouen sur et hors des terrains, auprès des joueurs, du staff, des supporters et de tous ceux qui gravitent autour de ce club historique du foot français qui joue en National, la troisième division française. Aujourd'hui, on se plonge dans l'histoire du club et de sa célèbre étoile.


Certes, le Red Star n'a pas eu la chance de son voisin le Paris FC, la chance de se voir repêché et ainsi débuter la nouvelle saison en Ligue 2, mais la rétrogradation en National a malgré tout permis aux Vert et Blanc de rentrer à la maison. Fini les quatre-vingts bornes à se taper les jours de matches à « domicile » du côté de Beauvais, ou les galères dans les rames du métro direction la porte de Saint-Cloud et le stade Jean-Bouin, dans une réalité bien éloignée de celle des habitués de la « banlieue rouge ». Le Red Star retrouve son Stade de Paris, rue du Docteur Bauer, ses habitudes et son quartier, où rares sont les poteaux électriques échappant à la stickite aigüe des ultras locaux. Les murs et les toilettes de l'Olympic, mythique troquet faisant face au stade, sont tapissés d'autocollants sur lesquels brille la fameuse étoile rouge si chère aux supporters du Red Star.

« Je crois que c'est en rapport avec une nounou, mais ce qui est sûr c'est qu'il n'y a aucun lien avec l'étoile des canettes Heineken », sourit Nico, adossé au mur du bar et maîtrisant à merveille l'art du contre-pied. Car, si la signification de l'étoile rouge est souvent fantasmée, ce n'est en général pas pour rendre un quelconque hommage à la bière préférée des supporters en déplacement, mais plutôt pour lui donner un sens politique – un peu à l'image de celle de Belgrade, fondée par la jeunesse antifasciste en mars 1945 dans une Yougoslavie sur le point de devenir entièrement communiste.

Mais comme l'explique Nicolas Mellot, supporter invétéré du Red Star et auteur d'un mémoire de master sur l'histoire de son club favori, « c'est une gouvernante anglaise des Rimet, Miss Jenny, qui aurait choisi le nom du club et son logo par rapport à la Red Star Line, ligne de bateaux qui lui aurait permis de venir en France depuis l'Angleterre ». Selon la légende, Miss Jenny aurait eu la révélation en tirant de son sac son dernier billet de voyage devant Jules Rimet, alors en panne d'inspiration au moment de baptiser son nouveau bébé. Red Star sonne par ailleurs idéalement à une période où l'anglophilie est en vogue dans le milieu du sport. Bien qu'aucun écrit officiel n'en atteste, cette version reste cependant plus plausible que celle d'une éventuelle fascination pour le socialisme sauce soviétique, pour la bonne et simple raison que l'URSS n'existe pas encore en 1897, date de création du club du côté du quartier aisé du Gros-Caillou.

« Le Red Star était censé permettre à la jeunesse du VIIe arrondissement de faire du sport et d'échapper peut-être même à quelque faction politique », précise Jean Durry, écrivain et historien du sport. Et ce même si le futur créateur de la Coupe du monde est alors proche du mouvement catholique démocratique et progressiste de Marc Sangnier. « Bien sûr quand, après avoir été à Meudon, puis en bordure du XVe arrondissement, le club se déplace vers Saint-Ouen, le Red Star et son étoile rouge vont prendre une tout autre connotation », retrace l'écrivain. Saint-Ouen l'ouvrière devient rouge en 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le communiste et ancien résistant Fernand Lefort est élu maire.

Dès lors, les liens entre la mairie et le club se renforcent. C'est un tournant pour l'étoile rouge qui, en pleine guerre froide, évoque davantage celle omniprésente aux quatre coins du bloc de l'Est que celle d'une compagnie de paquebots désormais coulée. Et ce n'est pas l'arrivée de Jean-Baptiste Doumeng qui change la donne, bien au contraire. Surnommé « le milliardaire rouge » et membre du PCF depuis l'adolescence, l'homme d'affaires a fait fortune en important des tracteurs soviétiques. Soucieux du détail, il est réputé pour l'opacité de ses sociétés, comme un clin d'œil à la Pravda.

Le sulfureux président parti, la municipalité nomme Paul Sanchez, premier adjoint à la mairie, président du club. Dans les années 1970, le Red Star est clairement estampillé PCF et considéré comme le club du parti, d'autant qu'il n'est pas rare d'apercevoir Georges Marchais venu voir jouer son gendre – un certain Xavier Pérez – à Bauer, ou d'assister à des meetings de la CGT et du PCF. Dans les esprits et bien avant la loi Toubon, le Red Star est plus que jamais l'étoile rouge.

Pour Charly, chanteur du groupe alternant ska et reggae 8°6 Crew « l'étoile rouge est avant tout le logo du club. Je connaissais le Red Star sans vraiment savoir d'où ça venait. Je ne savais même pas où était Saint-Ouen, il y avait un côté mystérieux avec cette étoile. » Aux premières loges depuis vingt-cinq ans lorsqu'il s'agit de suivre son club, l'artiste ajoute que « fut un temps, ça chantait "L'Internationale" dans les tribunes et, quand il s'agissait d'invectiver l'arbitre, les noms étaient aussi clairement liés à la politique. Il y a toujours eu ce côté populaire et de gauche. Le côté antifasciste comme on le connaît maintenant n'existait pas. »

« Avec la montée du mouvement du supportérisme de masse, on recherche des symboles n'importe où pour créer une identité forte, et plus encore avec l'apparition du mouvement ultra et des antifascistes dans les tribunes de Bauer », renchérit Nicolas Mellot. Une identité marquée au fer rouge au début des années 1990 avec l'apparition des Partizans 93, des redskins purs et durs venant à Bauer faire une démonstration parfois virile de leur admiration pour le parti communiste. Éphémère, le groupe est rapidement supplanté par les Gang Green et les Perry Boys, politiquement connotés, certes, mais surtout intéressés par le football. Au grand dam de certains habitués contraints de changer de place en tribune.

De symbole d'un communisme un tantinet désuet, l'étoile rouge se recycle en marqueur antifasciste, tout en conservant sa référence à la lutte des classes. Une frange de passionnés ne goûte que modérément l'opportunisme d'un public d'un genre nouveau, plus intéressé par la connotation politique que peut revêtir l'étoile rouge du club que par ses résultats. On trouve de tout parmi cette nouvelle vague de supporters : bobos, skins ou hipsters. Oour eux, le Red Star est the place to be du vendredi soir. « C'est un peu devenu Sankt-Pauli. Les gens s'approprient la mentalité des supporters et se foutent des résultats. Certains crient "antifa" dans la tribune mais pour moi, c'est du fake », râle Charly, également leader des Perry Boys, avant de se désoler d'avoir « récemment vu une vidéo d'un Suisse qui n'a sans doute jamais foutu les pieds à Bauer mettre des images du club sur fond d'"Internationale" ».

Cocos ou gauchos, l'étiquette collée au club audonien peut pimenter les déplacements. « Nos supporters lambda se sont parfois retrouvés dans des bleds à la con avec des fachos qui voulaient en découdre avec les antifas », regrette Charly, néanmoins fier d'entretenir « cette culture club en faisant par exemple vivre la mémoire de Rino Della Negra, ancien joueur du Red Star, membre du groupe résistant Manouchian, et fusillé par les nazis. Cela colle parfaitement avec l'étoile rouge pour nous. »

Menacée d'extinction à plusieurs reprises à la suite de manigances douteuses, l'étoile résiste au temps et scintille toujours de son rouge le plus vif. Et si l'idée farfelue de toucher à cet emblème à des fins marketing germait, à l'instar d'un Nîmes Olympique dont le logo ressemble aujourd'hui furieusement à celui d'un faux polo Lacoste déniché au bled, « le Red Star n'existerait plus », avertit Nicolas Mellot. « C'est un des seuls clubs en France qui ne porte pas le nom d'une ville mais d'un symbole. L'enlever du logo est impossible. » Les dirigeants sont prévenus en cas d'envie de laisser un jour filer l'étoile rouge.