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La mystérieuse disparition du marin Alain Colas

Le 16 novembre 1978 , le navigateur français a disparu au large des Açores, lors de la première édition de la Route du Rhum. Ni son corps, ni son bateau n’ont été retrouvés. Quarante ans après, de nombreuses questions restent sans réponse.

par Alexis Billebault
16 Novembre 2018, 8:25am

Beaucoup de choses ont été dites ou écrites depuis la disparition d’Alain Colas le 16 novembre 1978, onze jours après avoir pris le départ de la première édition de la Route du Rhum à bord du trimaran Manureva. Qu’il se serait suicidé. Ou qu’il aurait volontairement donné une mauvaise position de son trimaran afin de mieux brouiller les pistes et d’aller refaire sa vie ailleurs, loin de la France, parce qu’il avait des dettes. Dans son village natal, Clamecy dans la Nièvre, certains assurent l’avoir reconnu quelques années plus tard, dans les rues qu’il parcourait avant sa disparition.

La vérité est hélas beaucoup plus crue : le jeune navigateur, âgé de 35 ans, dont la femme attendait des jumeaux – il était déjà papa d’un enfant de quatre ans – a probablement été emporté avec son bateau par une vague scélérate, ou a été victime d’une chute à la mer, d’un démâtage, d'une possible collision avec un cargo dans une zone pourtant peu fréquentée par les navires marchands. Là encore les hypothèses sont multiples.

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Alain Colas avant le départ de la Route du Rhum à Saint-Malo le 30 Octobre 1978. Il disparu au large des Açores le 16 novembre 1978. © AFP

Avant de disparaître, Colas, comme il en avait l’habitude depuis son départ de Saint-Malo, avait donné de ses nouvelles via un message vocal transmis à RMC, en vertu de l’accord de partenariat conclu avec cette station de radio. « Tout va bien. Le bateau fonctionne à merveille, et j’ai retrouvé le contact avec mon trimaran. L’expérience acquise sur mon quatre-mâts Club Méditerranée me sert beaucoup. Désormais, je travaille plus en réflexion qu’en vitesse. Chacun de mes gestes s’enchaîne en douceur dans les manœuvres. Le pied se pose au bon endroit, la main et l’épaule s’appuient là où il faut. Je mène Manureva avec moins de douceur qu’autrefois, mais je crois qu’il m’en sait gré. » Sa position – 36’30 N et 35’34 O – est celle d’un potentiel futur vainqueur de cette course en solitaire, accessible aux marins professionnels comme aux amateurs, et dont l’arrivée est prévue à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Mais ce sera son dernier message.

« Ce n’est pas normal que Colas ne soit pas en vue. Il faut aller voir derrière » – Michel Malinovski, un concurrent.

Ensuite, comme le rappelle Jean-François, le frère cadet d’Alain, « ce fût le silence total. » Ce jour-là, la mer est agitée, et la météo mauvaise dans cette partie de l’océan Atlantique. Des conditions qui ne font pas peur au marin, considéré comme un des favoris de cette Route du Rhum, seul sur Manureva (« l’oiseau du voyage » en tahitien), un trimaran en aluminium de 22 mètres de long. « C’était son souhait de remporter cette course par mauvais temps. Alain voulait tenir la distance jusqu’aux Açores puis prendre le dessus sur les autres. D’ailleurs, pour moi, il avait quasiment course gagnée au moment où il arrivait aux Açores. Quand il n’a pas plus donné de nouvelles, j’ai tout de suite commencé à m’inquiéter. Il avait un contrat avec RMC pour intervenir à la radio, et il avait pour principe de toujours respecter ses engagements », précise son frère.

Jean-François Colas, en instance de départ pour la Guadeloupe, comprend que quelque chose de grave vient de se produire. Un autre concurrent, le Français Michel Malinovski, lui aussi secoué par la météo capricieuse qui sévit aux large des Açores, partage ce sentiment. « Ce n’est pas normal que Colas ne soit pas en vue. Il faut aller voir derrière », explique-t-il alors aux journalistes. Mais les mauvais pressentiments de Malinovski n’attirent pas vraiment l’attention. L’organisation, dépassée par la pression médiatique, met du temps à lancer les premières recherches.

Rapidement, les deux principales chaînes de télévision, TF1 et Antenne 2, évoquent la disparition du navigateur, jusqu’à en faire l’ouverture du 20 heures. Roger Colas, le père du disparu, demande officiellement aux organisateurs de s’activer. « Pendant presque trois semaines, hormis un vol sur zone, il ne s’est strictement rien passé », se souvient Jean-François Colas, lequel, sans ordre de mission, participe au survol de la vaste zone où le bateau de son frère a disparu. Dans l’avion qui vole à une trentaine de mètres au-dessus de l’eau, personne ne détecte la moindre présence d’une épave à la dérive, où même d’éléments du trimaran. « On a tourné pendant plusieurs heures, en empruntant de grands couloirs. Nous étions cinq dans l’appareil. Sans rien voir. À l’époque, il n’y avait pas de balises Argos sur les bateaux. Et organiser des recherches sous-marines, dans une zone où les fonds peuvent atteindre 3000 mètres, aurait coûté une vraie fortune. » Beaucoup de zones ne seront jamais explorées. Il y avait notamment un endroit de survie dans le trimaran, où Alain pouvait tenir quelques semaines.

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Bernard Tapie, propriétaire et skipper du « Phocéa», un quatre-mâts qu'il a racheté en 1982 après la disparition du navigateur Alain Colas. © Andre Durand / AFP

Rapidement, les premières hypothèses affluent : un suicide, une fuite, une chute, donc, mais, aussi la possibilité que le trimaran ait été emporté par une vague scélérate de 30 mètres de haut, comme cela arrive presque quotidiennement à cause du déplacement de la plaque tectonique. Le 12 décembre 1978 dans l’Atlantique Nord, le cargo allemand München, pourtant présenté comme insubmersible, disparut à cause de cette fameuse vague océanique. « Alors, imaginez un bateau en aluminium de 22 mètres », résume Jean-François Colas, aujourd’hui persuadé que le Manureva a été disloqué. « Je n’espère plus le retour de mon frère, mais j’attends d’avoir un élément nouveau un jour. »

La mère d’Alain Colas, brisée par la disparition de son fils, décède en 1979. Entre-temps, Jean-François Colas étudie toutes les possibilités de survie du marin. Le biologiste Alain Bombard, devenu célèbre en 1952 grâce sa traversée de l’Atlantique en canot pneumatique et qui a travaillé sur la question de la survie en mer, estime que Colas, au cas où il ait dérivé vers le Sud, pouvait tenir jusqu’au mois d’avril 1979. Dans le film Alain Colas, rêves d’Océan, réalisé par Eric Le Seney en 2012, Olivier de Kersauzon raconte qu’avant le départ de la course, il trouve Colas « fatigué. » Et dans le même film, un journaliste croit lire dans les yeux du navigateur « une expression bouleversante. Il n’avait pas le même regard que d’habitude… »

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