Soldats, espions et policiers : ils lancent une campagne pour la légalisation des drogues au Royaume-Uni

VICE News s’est rendu au Parlement britannique pour assister au lancement de la campagne « LEAP UK » — qui réunit d’anciens agents sous couverture, des cadres militaires et d’autres policiers qui réclament une réforme des lois sur la drogue dans ce...

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02 mars 2016, 10:50am

Photo par Daniel Karmann/EPA

« Quelque chose comme 50 pour cent de nos gouvernants actuels ont pris des drogues dans leur vie mais ont réussi à s'en sortir », a déclaré ce lundi le député britannique Norman Lamb devant une salle du Parlement britannique remplie de consommateurs de drogue à usage médical, d'anciens drogués dépendants et d'hommes politiques.

Norman Lamb s'exprimait lors du lancement d'un groupe baptisé « LEAP UK » — dont les initiales signifient « Forces de l'ordre contre la prohibition au Royaume-Uni » —, qui réunit d'anciens agents de la brigade des stupéfiants qui opéraient sous couverture, des cadres militaires et d'autres policiers qui réclament une réforme des lois sur la drogue dans ce pays.

En tant que nouvelle antenne britannique d'un groupe d'intérêt international fondé par cinq policiers américains et canadiens en 2002, LEAP UK a pour but de sensibiliser l'opinion publique à propos de la politique actuelle en matière de lutte contre la drogue — que les membres de cette organisation qualifient d'échec, en se basant sur leurs propres expériences. D'après LEAP UK, l'interdiction de la drogue serait coûteuse, inefficace, permet au crime organisé de gagner des millions et ne s'attaque pas aux causes premières de l'addiction.

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Dans le même temps, les opposants à la légalisation soutiennent que la criminalisation est relativement efficace parce qu'elle dissuaderait, et que les drogues douces — comme le cannabis — peuvent agir comme de véritables passerelles vers des drogues plus dures telles que l'héroïne. Pour ce camp, rendre toutes les drogues légales enverrait un mauvais message et mènerait davantage de personnes vers des addictions néfastes.

L'organisation LEAP déclare vouloir « réduire le crime, les maladies, les morts et l'addiction » en mettant un terme à la guerre contre la drogue, que Neil Franklin — un ancien responsable de formation pour la brigade des stupéfiants de la police du Maryland [États-Unis] — a désigné comme étant « la politique la plus destructrice socialement depuis l'esclavage ».

« Nos membres ont été en première ligne de la plus longue guerre du monde », a-t-il déclaré lors de son discours dans la salle 10 du Comité de la Chambre des Communes.

Une autre membre de ce comité, l'ancienne agent du MI5 — les renseignements intérieurs britanniques — Annie Machon, a déclaré que son passage dans ce service lui avait appris que la guerre contre la drogue était un « échec abject ». Elle a ajouté que lorsqu'elle travaillait avec des agents des douanes, elle s'était rendue compte des liens entre les organisations terroristes et le trafic illégal de drogue, dans des régions comme l'Afghanistan, la Colombie, le Nord-Ouest de l'Afrique et l'Irlande du Nord.

« En faisant en sorte que l'interdiction prenne fin, nous serons capables […] de protéger des millions, sinon des milliards de personnes dans le monde entier », a-t-elle déclaré.

Neil Woods, le président de LEAP UK, avait déjà raconté à VICE News son expérience de 14 ans en tant qu'agent antidrogue sous couverture — entre 1993 et 2007. Il se faisait alors souvent passer pour un accro au crack ou à l'héroïne. « Tout ce que j'ai fait sous couverture était une perte de temps », avait-il déclaré. « Tout ce que j'ai fait, c'était rendre la vie des plus vulnérables encore plus insoutenable. »

Norman Lamb, un député du parti Libéral Démocrate et ancien ministre de la Santé en charge des questions de santé mentale, a indiqué qu'il ne pensait pas que cela servait à grand chose de poursuivre des gens qui finissent par se tourner vers la drogue à cause de leurs problèmes. Pour lui, il s'agirait d'une « politique incroyablement stupide ».

Lamb a dit que les poursuites judiciaires concernant les stupéfiants brisent souvent les perspectives de carrière de jeunes gens qui sont vus comme des criminels parce qu'ils font quelque chose qui ne fait de mal à personne d'autre qu'à eux-mêmes.

Alors qu'il parlait du nombre de politiciens connus pour avoir pris des drogues par le passé et qui ont évité des poursuites judiciaires, il a déclaré : « Il me semble que c'est le sommet de l'hypocrisie. »

Lamb a accusé les politiciens britanniques de vivre dans une « faille temporelle », en ajoutant : « Je crois qu'une grande partie du public est en avance sur les politiciens sur ce sujet. »

« Je reconnais qu'il y a des dangers avec certaines drogues, et qu'il y a des dangers relatifs à l'utilisation excessive de drogue », a dit Lamb, en estimant que cela devrait toutefois être une « question de santé [publique] ». S'il était à la place d'un drogué, a-t-il déclaré, il préférerait acheter « sur un marché régulé » où il aurait alors une idée de ce qu'il achèterait.

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« Des gens impliqués dans le maintien de l'ordre qui défendent cette cause, c'est beaucoup plus fort que si des hommes politiques le faisaient », a déclaré Lamb, en saluant l'organisation LEAP.

Patrick Henessy, qui a combattu en Afghanistan avec l'armée britannique, a déclaré : « J'ai mené une guerre à l'ancienne, du genre avec des avions, des bombes et des baïonnettes. » Il a qualifié cette guerre contre la drogue d' « idiote ».

« Vous ne pouvez pas mener une guerre contre une chose », a-t-il déclaré.

Hennessy a notamment raconté comment il avait dû renvoyer « l'un de ses meilleurs » soldats, un homme de 21 ans qui avait échoué à un test de drogue, après avoir pris un cachet lors d'un festival alors qu'il se trouvait encore au Royaume-Uni. Ce renvoi avait eu lieu alors que cela faisait sept mois que le jeune soldat était présent en Afghanistan, où plusieurs de ses collègues avaient été tués. Patrick Henessy a indiqué que cet exemple montrait à quel point la loi actuelle est imparfaite.

« La prohibition a été un échec », a déclaré James Duffy, un inspecteur de police écossais à la retraite. Duffy a intégré la police en 1975 et y a travaillé pendant 32 ans. En Écosse, il y aurait d'après lui près de 55 000 personnes accros à l'héroïne, et la détention d'un seul de ces drogués coûterait environ 1 000 livres sterling (soit plus de 1 280 euros) par semaine de prison.

Pendant ce temps, il a souligné que l'industrie du whisky écossais était soutenue avec enthousiasme par le gouvernement. Chaque année, près de 1 500 personnes meurent chaque année à cause de l'alcool et plus de 10 000 personnes meurent de maladies liées au tabac. James Duffy a déclaré qu'il n'avait jamais trouvé aucune preuve attestant d'une mort liée au cannabis au Royaume-Uni. « Nous ciblons les mauvaises choses », a-t-il dit. 

L'ancien policier Neil Woods se faisant passer pour un drogué lors d'une couverture policière. (Photo : Neil Woods)

Michael Shiner, du groupe d'activistes « StopWatch » — qui mène des études sur les politiques publiques —, a indiqué que les réformes des lois sur la drogue étaient très en retard, et que d'après lui le régime actuel concernant la drogue « fait plus de mal que de bien » tout en ayant « un impact disproportionné sur des communautés vulnérables ».

Il a indiqué qu'une étude de StopWatch se basant sur des chiffres de 2010 montrait que les personnes noires avaient jusqu'à six fois plus de chances d'être arrêtés et fouillés par des policiers à la recherche de drogue — même si des recherches ont montré que ces personnes consommaient moins de drogue. Cela montre d'après Shiner que les lois relatives aux drogues sont appliquées de manière injuste et disproportionnée.

Une autre intervenante, Rose Humphries, a parlé de ses deux fils qui avaient consommé de la drogue étant jeunes. Ils avaient commencé par le cannabis, les amphétamines et les champignons hallucinogènes, avant de tous deux devenir accros à l'héroïne. Son fils Roland est mort il y a douze ans, alors qu'il était âgé de 23 ans et attendait de participer à un programme de sevrage par méthadone. Il se trouvait dans la maison d'un ami lorsque cela est arrivé. Rose Humphries se demande toujours si c'est la peur de la police qui explique le délai qui s'est écoulé avant que quelqu'un se décide à appeller les secours.

Son autre fils Jake avait réussi à rester loin des drogues pendant sept ans, avant de replonger. Il est mort seul en 2014, suite à une overdose d'héroïne alors qu'il avait 37 ans.

« J'espère que nous pouvons influencer les politiques », a-t-elle déclaré, ajoutant qu'elle voulait que d'autres familles évitent « les larmes et la souffrance d'avoir à organiser l'enterrement de leurs enfants ». « C'est pour cela que je désire une régulation légale des drogues. »

Faye Jones, de l'Alliance des patients unis (UPA), a déclaré qu'elle fumait du cannabis pour des raisons médicales. « Non seulement j'ai peur que les forces de l'ordre puissent venir chez moi [et] m'arrêter », a-t-elle raconté, « mais aussi qu'ils me prennent les deux choses sur lesquelles je compte pour avoir une vie normale, mon médicament [qui est] mon cannabis, et mon permis de conduire. »

Jones a ajouté que, pour cette raison, elle aurait peur d'appeler la police si un crime violent était commis contre elle.

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Cet article est d'abord paru sur la version anglophone de VICE News

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