Or noir, Nicolas Sarkozy, Kadhafi et intervention en Libye — L'étrange équation retrouvée dans les mails d'Hillary Clinton

Un des proches conseillers de l'ex-Secrétaire d'État lui faisait savoir dans un mail ce qu'il estimait être les vraies raisons qui ont poussé Nicolas Sarkozy à engager la France dans le conflit libyen.

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janv. 15 2016, 10:27am

Photo via EPA

Deux semaines après le début de l'intervention française en Libye, Sidney Blumenthal — un vieil ami et conseiller de Hillary Clinton — adresse à la Secrétaire d'État une note interne sur ce qu'il estime être les vraies raisons qui ont poussé Nicolas Sarkozy à engager la France dans le conflit libyen.

À l'époque, Sarkozy avait déclaré vouloir libérer le peuple libyen du joug dictatorial de Mouammar Kadhafi — une version remise en cause par Blumenthal, qui avance une flopée d'autres arguments, principalement économiques.

Les emails aujourd'hui déclassifiés d'Hillary Clinton ont été rendus publics dans le cadre d'une procédure engagée par VICE News au titre de la loi sur la liberté de l'information (Freedom of Information Act). Ils montrent que Blumenthal fournissait régulièrement des infomations confidentielles sur la situation politique en Libye, citant généralement des sources anonymes prétendument proches des élites politiques du pays.

L'un des facteurs évoqués par le conseiller de Clinton : le désir de la France d'obtenir une plus grande part du pétrole libyen. Autre motivation : empêcher le dictateur libyen d'utiliser ses vastes réserves d'or pour établir une devise panafricaine, et maintenir ainsi la suprématie française dans la région.

De nombreux experts ont émis des doutes sur la pertinence des informations relayées par Blumenthal. "Pour moi ce n'est pas crédible," explique Patrick Haimzadeh, qui a été en poste diplomatique pour la France à Tripoli de 2001 à 2004, et qui est l'auteur d'un ouvrage de référence intitulé Au cœur de la Libye de Kadhafi. "En 2011, tout le monde disait un peu tout et n'importe quoi sur la Libye. Mais en réalité, personne ne savait vraiment ce qu'il s'y passait. Les services français comme la CIA étaient dans le flou à l'époque. Par exemple, les services français disaient que la guerre allait durer trois jours. En réalité, il a fallu 8 mois."

Il semblerait que le conseiller informel de Clinton ait inondé la Secrétaire d'État de mémos sur la situation politique et sécuritaire en Libye. Blumenthal — qui n'était pas, à l'époque, employé par l'État — a signé environ un tiers des emails sur la question libyenne reçus par Clinton au cours de son mandat.

À l'époque, le conseiller est employé par la Clinton Foundation, où il touche un salaire mensuel de 10 000 dollars pour son rôle de consultant. En marge de ses activités de conseiller, Blumenthal continue de poursuivre ses propres projets commerciaux en Libye.

Ces bulletins étaient rédigés par le consultant privé Tyler Drumheller, un associé de Blumenthal et ancien agent de la CIA. Drumheller et Blumenthal étaient tous deux associés à l'entreprise Osprey — une start-up libyenne qui espérait décrocher de gros contrats publics dans la Libye d'après-guerre.

Même si ces contrats avaient, a priori, nécessité le feu vert de Clinton, Blumenthal a nié à plusieurs reprises s'être servi de sa relation avec la secrétaire d'État pour faire avancer ses intérêts commerciaux. Après l'intervention de l'OTAN en 2011, la Libye est devenue un pays fracturé et les contrats juteux tant espérés par Osprey n'ont jamais vu le jour.

Certaines des informations fournies par Blumenthal sont plutôt singulières. Dans l'un de ses emails à la secrétaire d'État, le conseiller explique que les dirigeants libyens souhaitent réchauffer les relations avec Israël. Dans un autre, il prétend que les agences de renseignement européennes sont en train d'encourager les chefs de tribu à déclarer une zone tribale semi-autonome à l'est du pays. À chaque fois, ces bribes d'information sont imputées à des sources anonymes et à des "personnes compétentes." Même si les informations qu'ils contiennent semblent parfois farfelues, Clinton fait souvent suivre ces emails aux membres de son équipe, pour savoir ce qu'ils en pensent.

Le 2 avril 2011, un message intitulé "Le client de la France/l'or de G" cite à nouveau des "personnes compétentes," ayant des informations privilégiées sur les motifs profonds de Sarkozy dans son soutien aux rebelles libyens. Selon cette source anonyme, la campagne française aurait eu pour but d'empêcher l'introduction d'une nouvelle devise panafricaine basée sur le dinar or libyen, lui-même appuyé par des réserves secrètes d'or d'une valeur de 7 milliards de dollars.

La théorie avancée est alors que la France se serait sentie menacée par cette alternative au Franc CFA — une monnaie commune à plusieurs pays d'Afrique dont la valeur est garantie par le Trésor Public français.

Lorsque les services de renseignement français ont eu vent de ce projet — toujours selon Blumenthal — Sarkozy aurait paniqué. "C'est l'un des facteurs qui a influencé [sa] décision d'engager la France dans une attaque contre la Libye," écrit Blumenthal.

L'hypothèse que la France est intervenue en Libye pour stopper le projet d'une monnaie nouvelle circule déjà depuis un bout de temps sur les sites complotistes. Une thèse particulièrement enthousiaste est d'ailleurs accessible sur le site ufo-blogger.com.

Le nouveau projet monétaire de Kadhafi n'était pas un secret pour les experts sur la Libye. "Il est certain que Kadhafi avait des projets de création de monnaie panafricaine, mais selon moi ce n'est pas ça qui a déclenché la décision d'intervenir en Libye," explique Haimzadeh — notamment pour une raison de calendrier. "Sarkozy a pris la décision dès le 21 février d'intervenir," explique le chercheur, soit bien avant cette hypothétique découverte de plan de monnaie panafricaine.

Même si Blumenthal n'était pas un employé du département d'État à l'époque de son tuyau sur l'or libyen, Clinton semble avoir pris au sérieux sa théorie, et encouragé son équipe à utiliser l'information.

Le 27 août 2012, les sources de Blumenthal ont affirmé que le nouveau président de la Libye chercherait à établir "une relation discrète avec Israël." Clinton a fait suivre cet email à son conseiller principal Jacob Sullivan, avec le commentaire suivant : "Si c'est vrai, c'est encourageant. On devrait envisager de transmettre aux Israéliens." D'autres mémos confidentiels auraient rencontré plus de scepticisme de la part des conseillers de Clinton, qui ont suggéré à l'époque que certaines de ces informations n'étaient pas crédibles.

Même si l'on ignore le degré de confiance accordé au mémo sur l'or libyen, il reste que pour certains, les arguments mis en avant par Sarkozy pour justifier l'intervention française n'étaient rien de plus qu'un écran de fumée.

Au printemps 2011, Sarkozy joue un rôle plus qu'actif dans la décision d'entamer les opérations dans le ciel libyen. Alors que le pays est au bord de la guerre civile, Sarkozy envoie en Libye son émissaire Bernard Henri-Levy. Selon Blumenthal, les membres du Conseil National de Transition (CNT) de Libye voient BHL comme un "auto-promoteur," un personnage "moitié utile, moitié risible."

Dans les semaines qui suivent, Sarkozy invite le chef du conseil Mustafa Abdul Jalil à l'Élysée, reconnaît le CNT (le "client de la France" dans le mémo de Blumenthal) comme seul représentant légitime de la Libye, et continue de mettre la pression sur l'OTAN pour une intervention militaire.

Deux semaines avant l'envoi du mémo sur l'or de Kadhafi, Clinton rencontre Sarkozy en France, où le président essaye de la convaincre de s'engager dans le conflit libyen.

Sarkozy affirme vouloir intervenir en Libye pour protéger les civils "de la folie meurtrière du régime" et pour "permettre au peuple libyen de choisir lui-même son destin." La France, dit-il, est "décidée à assumer son rôle devant l'histoire."

L'email de Blumenthal présente une tout autre version de la réalité. En plus de souligner les craintes du président au sujet du projet monétaire de Kadhafi, le conseiller fait état des quatre autres préoccupations principales de Sarkozy d'après lui : le pétrole libyen, le désir d'accroître l'influence de la France en Afrique du Nord, une vitrine idéale pour l'armée française et l'occasion de faire remonter sa cote.

À l'époque, Sarkozy s'apprêtait à briguer un second mandat, alors que 70% des Français déclaraient ne pas lui faire confiance. Même si 66% des Français se déclaraient favorables à l'intervention libyenne, d'autres voyaient la participation de la France comme une manœuvre désespérée de la part de Sarkozy, dont la cote de popularité avait atteint son plus bas niveau depuis le début de sa présidence.

D'autres encore reprochaient au président son amitié d'avant avec Kadhafi, même si la "lune de miel" entre les deux hommes avait par la suite tourné au vinaigre.

Le dictateur avait notamment été reçu à Paris en décembre 2007, pour, entre autres, signer des contrats d'armements et d'équipements d'une valeur d'une "dizaine de milliards d'euros." Pendant son séjour de cinq jours, Kadhafi avait participé à une partie de chasse dans la forêt de Rambouillet et s'était vu accorder un accès privé au Louvre, en compagnie de ses gardes du corps féminines. Le président avait également permis au dictateur d'installer une tente chauffée dans les jardins de l'Hôtel Marigny — tente qu'il avait aussi plantée à Rome en 2009.

Selon Le Monde, trois jours après l'arrivée du dictateur à Paris, Sarkozy aurait dit à des interlocuteurs qu'il n'en pouvait plus des caprices de son invité. Kadhafi aurait en effet appelé les jeunes des banlieues à "se soulever" et aurait parlé publiquement de "l'oppression" des femmes en France.

La relation déjà tumultueuse entre les deux dirigeants a pris un tout autre tournant lorsqu'une enquête de Mediapart a révélé l'existence d'un possible financement libyen occulte de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007. Selon l'enquête — qui repose en grande partie sur deux documents officiels — le régime libyen pourrait avoir versé 50 millions d'euros à la campagne de Sarkozy.

L'ancien président français a toujours démenti les accusations, mais plusieurs sources libyennes ont attesté de l'authenticité des documents publiés par Mediapart.

Fabrice Arfi est journaliste au service Enquêtes de Mediapart. Il est à l'origine de plusieurs révélations d'envergure dans des scandales politiques en France. Il a notamment travaillé sur les relations entre la France et la Libye, principalement sur les soupçons qui planent autour d'un possible financement par des fonds libyens de la campagne présidentielle de 2007 du candidat Nicolas Sarkozy.

"D'intuition, cette hypothèse [NDLR, que l'intervention française soit motivée par le projet de Kadhafi de créer une monnaie panafricaine] parait surprenante, d'autant plus puisqu'elle est n'est pas documentée," nous a dit Arfi lors d'une conversation téléphonique. "Personnellement, je n'ai aucun élément qui accrédite cette piste, mais cela ne veut pas pour autant dire qu'elle est fausse."

Ce qui est certain, c'est que les responsables politiques américains se posaient beaucoup de questions sur les motivations de l'aventure française en Libye. "Même dans les hautes sphères du renseignement américain, on ne prend pas au sérieux les arguments mis en avant par Sarkozy pour expliquer cette guerre," explique Arfi. "Ainsi, même parmi ses alliés, personne ne semble croire à la version française de l'intervention en Libye."

Il existe également un nombre de preuves circonstancielles qui soulignent le lien entre l'intervention militaire et les intérêts pétroliers de la France. En 2011, Libération a publié un texte rédigé par les responsables du CNT, promettant de réserver 35 pour cent du pétrole brut libyen à la France, en échange d'un "soutien total et permanent."

Dans un autre email depuis déclassifié, Blumenthal informe Clinton que les services de renseignement français ont rencontré les responsables du CNT au début du soulèvement pour parler des futurs intérêts pétroliers français.

Dans ce message — envoyé le 22 mars 2011 et intitulé "Comment la France a créé le Conseil National Libyen, ou, l'argent parle" — Blumenthal informe Clinton que la DGSE a organisé une "série de rencontres secrètes "avec les grandes figures de l'opposition libyenne, et qu'elle leur a fourni "de l'argent et des conseils."

Ces espions français auraient également dit aux rebelles "qu'ils parlaient sur ordre du président français, Nicolas Sarkozy, et qu'ils promettaient que, dès que le CNT serait en place, la France le reconnaîtrait comme nouveau gouvernement de Libye."

Mais l'email de Blumenthal ne mentionne aucune récompense financière pour Sarkozy en échange de son soutien aux rebelles. "En échange de leur aide… les agents de la DGSE ont indiqué qu'ils attendaient du nouveau gouvernement libyen qu'il favorise les entreprises françaises et les intérêts nationaux [de la France] notamment au niveau de l'industrie pétrolière française. Total produisait 55 000 barils de pétrole brut par jour en Libye avant le conflit. Dans un rapport paru en 2013, la compagnie indiquait que la production en Libye avait retrouvé son niveau d'avant-guerre en 2012 mais qu'elle avait stagné en 2013 en raison des perturbations dues à la situation politique. Aujourd'hui, ce sont les entreprises chinoises et russes qui contrôlent la plupart des gros contrats pétroliers en Libye.

Et si Sarkozy a pu penser, à une époque, qu'un effort de guerre pourrait rehausser sa cote sa popularité en France, l'histoire en a voulu autrement, puisqu'un an plus tard, son adversaire socialiste François Hollande était élu président de la République.

Sarah Françoise et Pierre Longeray a participé à la rédaction de cet article. 

Suivez Avi Asher-Schapiro sur Twitter : @AASchapiro

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