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Crime

À quoi pensait Ben Laden à la fin de sa vie : les USA publient de nouveaux documents retrouvés dans sa cache

Depuis ce mardi, il est possible de consulter une série de 113 documents retrouvés dans le complexe pakistanais où Ben Laden a été éliminé en 2011.
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Photo EPA

Au cours des dernières années de sa vie, le leader d'Al Qaïda, Oussama Ben Laden, a continué à gérer l'organisation terroriste et à commenter les affaires internationales. Il craignait de plus en plus les espions et pour sa vie, apparemment marqué par une paranoïa.

Une série de 113 documents, retrouvés dans le complexe pakistanais où Ben Laden a été éliminé, ont été traduits et déclassifiés par les services de renseignement américains. Depuis ce mardi, ils sont désormais consultables librement sur le site Internet du Directeur du renseignement national. Il s'agit de la deuxième révélation de documents ayant appartenu à Ben Laden depuis 2011 et l'intervention des Navy Seals dans sa cache pakistanaise.

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En plus des directives opérationnelles et de sa correspondance personnelle — où l'on trouve notamment un testament olographe de sa fortune qui s'élèverait à 29 millions de dollars — les nouveaux documents révélés contiennent plusieurs lettres et essais sur des thèmes variés. Ben Laden y disserte notamment sur la crise financière américaine, l'influence grandissante de l'Iran au Moyen-Orient, et les perspectives politiques de Barack Obama.

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Dans nombre de courriers échangés dans les années précédant sa mort, Ben Laden apparaît de plus en plus paranoïaque. Dans une lettre, Ben Laden utilise le pseudonyme Abu Abdallah et s'inquiète de la visite chez le dentiste de sa femme lors d'un voyage en Iran. Il craignait qu'une puce GPS ait été implantée dans une des dents de sa femme, lorsqu'elle a subi une obturation dentaire.

« J'ai besoin de savoir à quelle date tu as eu cette obturation dentaire, ainsi que toutes les opérations que tu as eue, même s'il s'agit d'opérations bénignes, » écrivait Ben Laden. « Une puce GPS est longue comme un grain de blé et large comme un vermicelle. » La lettre se finit sur un message qui somme son destinataire de faire disparaître ce courrier immédiatement.

Dans un autre document, Ben Laden demandait à l'un de ses subalternes d'être vigilant, lorsqu'il organisait un paiement de rançon pour un otage détenu par Al Qaïda en Afghanistan.

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« C'est important de se débarrasser de la mallette dans laquelle les fonds ont été transportés — il se peut qu'une puce GPS ait été implantée dans la valise, » expliquait Ben Laden dans un courrier adressé à un subordonné nommé Shayk Mahmud.

L'ex-leader d'Al Qaïda était aussi particulièrement attentif à la menace que les drones américains représentaient. Il conseillait aux agents d'Al Qaïda qui louaient des maisons à Peshawar (Pakistan) de rester à l'intérieur, « sauf les jours nuageux et couverts ».

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La nouvelle fournée de documents contient aussi de longues digressions sur les affaires internationales, notamment une analyse géopolitique sur les relations compliquées entre l'Iran et les États-Unis.

« Si l'Amérique refuse de frapper l'Iran, ce qui pourrait renvoyer le pays des décennies en arrière, et si l'Amérique entre en guerre et la perd sur le moyen ou long terme, l'expansion iranienne va s'imposer dans la région et le pays va y imposer son contrôle, » écrivait Ben Laden dans un essai intitulé « Projet de discours sur l'Iran et l'Amérique avec les commentaires de Mahmoud ». Impossible de dire si Ben Laden a vraiment prononcé ce discours, ou encore de savoir qui est ce fameux Mahmoud.

Ben Laden commentait aussi l'économie américaine, à la suite de la profonde crise financière de 2008. Bien qu'il espérait que les États-Unis succombent à cette crise, il critiquait les membres d'Al Qaïda qui avaient trop insisté sur l'affaiblissement du dollar.

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« Certains parmi nous croient savoir que la faiblesse du dollar est le signe avant-coureur de la chute de l'économie américaine, particulièrement après la ruée inattendue des investisseurs vers les métaux précieux comme l'or — plutôt que le dollar, » écrivait le leader d'Al Qaïda. « Mais en réalité, la faiblesse du dollar en termes de prix bénéficie à l'économie américaine ! »

Dans ce même essai, il se lance ensuite dans une explication macroéconomique poussée, dans laquelle il détaille la manière dont la faiblesse de la monnaie bénéficie aux exportations du pays concerné. Il demande aussi à ses partisans de ne pas sous-estimer la santé financière à long terme des États-Unis.

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Dans un autre texte, Ben Laden ne tarit pas d'éloges sur Abou Moussab Al-Zarqaoui, le leader jordanien d'Al Qaïda en Irak — dont des partisans sont à l'origine de la fondation du groupe État islamique. Dans ce brûlot anti-Iran non daté, Ben Laden écrit, « L'émir Al-Zarqaoui, que Dieu le garde, était le plus efficace pour défaire leurs plans. »

À l'époque, Al-Zarqaoui menait une insurrection en Irak contre les forces américaines et perpétrait des attaques suicides contre les populations chiites irakiennes afin de mettre à mal l'influence iranienne (la grande puissance chiite de la région) en Irak. La stratégie audacieuse de Zarqaoui finira par créer une division entre lui, ses partisans, et le commandement central d'Al Qaïda.

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En 2005, le bras droit de Ben Laden, Ayman Al-Zawahiri, a écrit une lettre à Al-Zarqaoui pour le prévenir que mener des attaques suicides contre les chiites pourrait éloigner les autres musulmans d'Al Qaïda. Après la mort de Ben Laden, Zawahiri a fermement rejeté l'EI, qui est né du mouvement de Zarqaoui en Irak. Dans un message diffusé en septembre 2015, Zawahiri — qui a pris la tête d'Al Qaïda après la mort de Ben Laden — a déclaré que le califat proclamé par le chef de l'EI Abou Bakr Al-Baghdadi, était « illégitime », ajoutant qu'Al Qaïda ne le reconnaissait pas.

Dans un autre document, Ben Laden se penche sur les maux du peuple américain en s'adressant à eux. Il dénonce l'influence des lobbyistes et le « faux espoir » donné par la présidence Obama.

« Le cours des politiques mises en place par l'administration actuelle révèle clairement que peu importe celui qui se retrouve à la Maison blanche, [ce] n'est rien d'autre qu'un conducteur de train — même s'il rentre en fonction avec les meilleures intentions du monde. Sa seule tâche est de garder le train dans les rails qui sont posés pour lui par les lobbyistes de New-York et de Washington. Ceux-ci souhaitent avant tout servir leurs propres intérêts, même si cela va à l'encontre de votre sécurité et votre économie, » écrivait-il. « Si un président essaye de faire dérailler le train des voies des lobbyistes pour répondre aux attentes du peuple américain, il va se confronter à une forte opposition et à diverses pressions émanant des lobbyistes. »

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Ben Laden détaille aussi quelques théories conspirationnistes sur les intérêts financiers « des Juifs ».

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Si Ben Laden était coincé au Pakistan à l'époque, il a néanmoins tenté de coordonner de nouvelles attaques sur le sol américain.

« Nous devons étendre et développer nos opérations aux États-Unis et ne pas se limiter à faire exploser des avions, » peut-on lire dans un courrier écrit apparemment par Ben Laden, et à destination de Nasir al-Wuhayshi, le leader de la branche yéménite d'Al Qaïda.

Dans une autre missive, il somme le groupe somalien, affilié à Al Qaïda, des Shebaab de cibler des ressortissants français.

Si Ben Laden essayait tant bien que mal d'exercer son rôle de chef de l'organisation terroriste, les documents révélés montrent qu'il peinait à identifier des leaders dignes de confiance ou à trouver des ressources financières pour mener des attaques à l'étranger. Un associé de Ben Laden, lui expliquait dans un message daté de 2009, qu'il éprouvait les plus grandes difficultés à remplacer un leader inefficace — les meilleurs candidats pour le remplacer étaient tous morts.

« Il y a de nouveaux frères. Certains seront peut-être prêts dans le futur, mais pour le moment, ils ne le sont pas, » écrivait cet associé dans un message intitulé « Votre dévoué Atiyah ».

Preuve que Ben Laden savait ses jours comptés, il avait rédigé son testament et une note d'adieu à son père. Dans le testament, il assure avoir 29 millions de dollars en sa possession au Soudan, et demande que cet argent soit dépensé dans des actions de djihad.

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Dans cette étrange lettre adressée à son père, qui est pourtant mort depuis des années, Ben Laden spécule sur sa propre mort.

« Si je suis tué, prie beaucoup pour moi et fais de bonnes actions en mon nom, puisque j'aurais besoin de soutien pour rejoindre ma dernière demeure, » écrivait-il en août 2008. « J'aimerais que tu me pardonnes, si j'ai un jour fait quelque chose qui ne t'a pas plu. »

Les Navy Seals ont éliminé Ben Laden en mai 2011 dans sa cachette d'Abbottabad. En 2014, le Congrès américain a ordonné au Bureau du Directeur du renseignement national de passer en revue les documents retrouvés dans le complexe pakistanais et de diffuser les documents qui n'avaient pas besoin d'être classifiés. Ce processus a débuté en mai 2014 — mais il a fallu encore attendre une année supplémentaire avant que le premier document soit diffusé. La première série de documents rendus publics en mai 2015 comprenait environ 80 documents, une liste de livres qui appartenaient à Ben Laden, ainsi que quelques écrits.

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Un nombre inconnu de documents appartenants à Ben Laden est encore classifié. Le Bureau du Directeur du renseignement national a dit qu'il continuerait  à rendre public de nouvelles archives, tout en tenant à signaler que cela allait prendre du temps.

« Le processus d'étude des documents peut prendre du temps, parce qu'une fois qu'un document est déclassifié, il ne peut pas être reclassifié, » peut-on lire sur le site Internet des renseignements américains. « La Communauté du renseignement des États-Unis doit s'assurer de ne pas déclassifier des documents qui pourraient directement mettre en danger la sécurité de la nation. »


Reuters a participé à la rédaction de cet article.

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Cet article est d'abord paru sur la version anglophone de VICE News

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