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Culture

La terrible histoire du lynchage de Willie Earle

L’événement tragique de 1947 témoigne de la longue histoire du racisme et de la corruption systémique aux États-Unis.

par Seth Ferranti; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
25 Mars 2019, 8:24am

Les accusés et leur famille célèbrent le verdict d’innocence prononcé par le jury du tribunal dans le cadre de l’affaire du lynchage de Willie Earle. Palais de justice du comté de Greenville, à Greenville, en Caroline du Sud, le 21 mai 1947. (Photo : Ed Clark/La collection d'images LIFE via Getty Images)

« Il a pris mon taxi et mon argent », confie T.W. Brown à un policier de Liberty, Caroline du Sud, alors qu'il est allongé sur le sol, en sang, par une fraîche nuit de février. Brown a été poignardé à trois reprises, sévèrement battu et laissé pour mort sur la vieille route de Liberty-Pickens, dans la banlieue du comté de Pickens, a rapporté Greenville News en 2003, soit environ 56 ans plus tard.

Willie Earle, un Afro-américain de 24 ans, est rapidement arrêté pour ce crime et placé en détention à la prison du comté de Pickens. En 1947, le lynchage à motivation raciale en tant que forme de justice expéditive est encore bien ancré dans le pays. Peu de temps après l’arrestation de Willie Earle, des dizaines de chauffeurs de taxi blancs l’enlèvent de prison, déterminés à venger l’attaque de leur confrère. Ils le battent, le poignardent et le fusillent à mort. Le FBI mène une enquête et 31 d’entre eux sont mis en accusation. À ce moment-là, l’idée que cette mafia raciste et méprisable puisse être traduite en justice est encore vaguement plausible. Mais après un procès de neuf jours couvert par la presse nationale, tous les accusés sont déclarés non coupables par un jury composé exclusivement de Blancs.

Dans son nouveau livre, They Stole Him Out of Jail : Willie Earle, South Carolina’s Last Lynching Victim, William Gravely, professeur émérite de l’université de Denver et originaire du comté de Pickens, explore ce chapitre morose de l’histoire américaine.

VICE l'a rencontré pour comprendre comment les failles de l'enquête et des poursuites ont contribué à l'acquittement des chauffeurs de taxi et en quoi cet événement tragique témoigne de la longue histoire du racisme et de la corruption systémique en Amérique.

VICE : Selon vous, pourquoi l'attaque sur T.W. Brown a provoqué un tumulte aussi rapide et violent ? Il n'était pas mort au moment du lynchage, si ?
William Gravely : Selon la version officielle, il aurait réalisé une course, probablement deux, à Greenville, en Caroline du Sud, le samedi 15 février 1947 au soir. Il a été trouvé par un fermier de Liberty sur le bord de la route à la sortie de la ville. L'enlèvement de Willie Earle à la prison de Pickens a eu lieu avant l'aube, c’est-à-dire avant la mort de Brown – il a été emmené à l'hôpital St. Francis de Greenville dans un état critique – et avant que Earle ait été interrogé et inculpé. Brown est mort quelques heures après le lynchage. C’est l’attaque qu’il a subie et la gravité de ses blessures qui ont déclenché le désir de vengeance de ces hommes. Et comme l'attaque contre Brown est survenue tard le samedi soir, la presse locale n’en a été informée qu'après le lynchage.

Il n’y a donc pas eu d’indignation publique. Seuls les confrères de Brown (28 accusés sur 31) étaient au courant des conditions ayant conduit à sa mort. Un certain nombre de facteurs étaient en jeu : les tensions raciales post-Seconde Guerre mondiale avec le retour des soldats afro-américains, les tensions perpétuelles entre les chauffeurs de taxi de Greenville, les autorités de la ville et la police. Il y avait également du ressentiment parmi les chauffeurs de taxi : en 1945, un de leurs collègues avait été accusé de viol et condamné à la chaise électrique. Le procureur avait fait remarquer au jury que, si le chauffeur de taxi avait été Noir, il aurait été condamné à mort en moins de 15 minutes.

« En Caroline du Sud, les années 1940 ont été un véritable ascenseur émotionnel pour les citoyens afro-américains soucieux de leurs droits civiques. Ils ont gagné des procès, même si leurs victoires n’ont pas suffit à obtenir l’égalité salariale ou le vote »

Ce lynchage en bande organisée était-il vraiment surprenant, compte tenu de l'histoire du racisme en Caroline du Sud ? Y a-t-il eu des réactions du public ?
Les avocats et la presse locale ont exagéré le nombre d'attaques commises à l’encontre des chauffeurs de taxi. Le fait que Earle était noir a contribué à la colère et au désir de vengeance. Maisque les chauffeurs se méfie des forces de l'ordre et du système de justice pénale de Caroline du Sud, ça c’était surprenant.

Willie Earle a été dépeint de manière négative et stéréotypée. Correspondait-il à ces stéréotypes ?
Il avait une éducation limitée. Il avait des problèmes de santé. Il avait un penchant pour la bouteille et quelques démêlés avec la justice. J'ai démenti les rumeurs selon lesquelles il était pyromane, s'était disputé avec son supérieur hiérarchique et s'était retrouvé condamné au pénitencier d'État. Ces rumeurs découlaient du stéréotype de l’homme noir violent, dans le cas présent, un meurtrier. Le public a projeté sur Earle un comportement qu’il n’avait pas eu, n’en démontre l’article de Rebecca West pour le New Yorker sur cette histoire de pénitencier. De toute évidence, une source locale a confondu Willie Earle avec un dénommé Frank Earl. Le spectre du criminel noir était courant en Caroline du Sud.

Quelles failles dans l'enquête ont contribué aux acquittements, à votre avis ?
Le FBI s'est retiré de l'enquête au bout d'une semaine, laissant une longue liste de pistes non examinées ainsi qu’une note affirmant qu’aucune violation des droits civils ne s'était produite « sous le couvert de la loi ». Le ministère de la Justice a estimé qu'il était plus important d'identifier les lyncheurs et de les juger au niveau des États plutôt que de s'engager dans une poursuite problématique des violations fédérales.

Il y avait peu de témoignages. Et il n'y avait pas de jurés femmes ou afro-américains. L'affaire a été jugée dans une salle d'audience ségréguée : les journalistes noirs ont dû y assister depuis un « balcon coloré ».

Cet acquittement a-t-il été perçu comme une victoire de la suprématie blanche ?
En Caroline du Sud, les années 1940 ont été un véritable ascenseur émotionnel pour les citoyens afro-américains soucieux de leurs droits civiques. Ils ont gagné des procès, même si leurs victoires n’ont pas suffit à obtenir l’égalité salariale ou le vote. Ils ont échoué, malgré des tentatives héroïques de renverser les délégations entièrement blanches aux conventions démocratiques de 1944 et 1948. La Caroline du Sud a créé la ségrégation juridique et l’a confortée afin de maintenir de « bonnes relations raciales » du point de vue des Blancs. Il a fallu plus de deux décennies pour parvenir à une déségrégation scolaire réussie.

J'ai été surpris de voir que le sénateur Storm Thurmond était impliqué dans cette affaire. Pouvez-vous m’en dire un peu plus ?
Thurmond a été élu gouverneur le mois précédant le lynchage, mais en tant qu’ancien juge de district, sénateur et vétéran de l’armée, il n’a pas pu s’empêcher d’évoquer la nécessité de condamner le lynchage. C’était un homme honnête, un homme de « loi et d'ordre », et il a immédiatement envoyé des agents de police de l'État pour aider dans l'enquête. J'ai interviewé Thurmond en 1989. Il était mal à l'aise à l’idée de qualifier l’incident de lynchage. Il préférait parler des cas de peine capitale qu'il avait jugés. Mais sa fille, qui était métisse, était fière de la position anti-lynchage de son père.

Quels parallèles peut-on établir entre un cas comme celui-ci et ce qui se passe aujourd’hui avec l’administration de Trump, à savoir la violence raciste, les fusillades à grande échelle et le nationalisme blanc en plein essor ?
« Vous violez nos femmes et prenez le contrôle de notre pays », a déclaré Dylann Roof suite au meurtre de neuf personnes innocentes à l'église Emanuel AME de Charleston, en Caroline du Sud. En 2015, il réitérait cette fausse affirmation qui remonte à la fin du XIXe siècle : le viol d’un Blanc par un Noir justifie la violence. La « loi du lynchage » était à un moment donné un moyen de défense contre la prétendue épidémie de viols des Noirs sur les Blanc. L’année 1865 a mis fin à l'esclavage, mais pas au racisme.

Le privilège blanc existe toujours, même s'il faut tenir compte de l'intersection de la classe économique, du sexe et de l'orientation sexuelle dans la gestion de la diversité et de l'inclusion. Les codes de couleur de la race ne figurent ni dans la déclaration d'indépendance ni dans la constitution américaine. L'adhésion au nationalisme blanc, au Klan, à l'antisémitisme et à la diabolisation des réfugiés et des immigrants a récemment refait surface publiquement, mais ces idées ne sont pas nouvelles. Le racisme n'est pas une attitude inoffensive ou une aversion envers quiconque est considéré comme « l'autre ». Le racisme est fondé sur la croyance que « l'autre » est en quelque sorte défectueux, non pas dans son comportement ou son caractère, mais dans sa vie.

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