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Photo par Pooneh Ghana
Culture

Pour La Dispute, « Panorama » est une ode au deuil

Sur son quatrième album studio, le groupe du Michigan explore la perte, vue à travers les yeux d’autrui.

Ça fait chaud au cœur de savoir que des groupes comme La Dispute existent. Je n’oublierais jamais la première fois que je les ai vus, à la fin de 2010, en première partie d’un concert d’Alexisonfire. Pour une fois, j’étais arrivé assez tôt pour voir les premiers groupes. Vu leur nom français, je m’étais dit que c’était un band local et j’étais, au mieux, sceptique. Ils se sont mis à jouer et, en moins de cinq secondes, j’étais accro. La Dispute a cette habileté confondante à être à la fois ridiculement méticuleux dans l’écriture de ses chansons, tout en gardant un côté cru et abrasif, le genre d’énergie qui vous donne envie de vous arracher la peau (dans le meilleur des sens).

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Les fans du groupe de Grand Rapids, au Michigan, s’étaient habitués à La Dispute dans leur vie. Le groupe a passé une décennie constamment en tournée ou en train de sortir de la nouvelle musique, tenant leur public par la main, les réconfortant et les aidant à surmonter leurs plus grandes épreuves personnelles.

Après la fin d’une tournée en 2015, les gars ont pris un repos (bien mérité) qui aura duré près de trois ans. Vers la fin de l’année dernière, après avoir sorti une version remastérisée de leur œuvre séminale de 2008, Somewhere at the Bottom of a River Between Vega and Altair, le groupe a annoncé son prochain album très attendu, intitulé Panorama, qui sort aujourd’hui. Très différent de Rooms of the House, leur album précédent, qui traitait des tragédies de la vie moyenne au Michigan, Panorama raconte le parcours qu’a suivi Jordan Dreyer, chanteur et parolier du groupe, pour apprendre à aider les gens à surmonter leurs deuils.

Dès les premières notes de l’album, on sent tout de suite qu’il s’agit bel et bien de La Dispute, mais quelque chose est différent. L’écriture et la voix de Dreyer sont aussi poignantes et captivantes que jamais, alors que le groupe continue de faire des prouesses musicales, alternant entre les tempos avec aisance et grâce, créant un paysage cinématique et dramatique dans lequel peuvent vivre les paroles, les personnages et les histoires de Dreyer.

J’ai donc appelé Jordan la semaine dernière pour parler de Panorama, de la raison pour laquelle la pause a été nécessaire, et des façons de composer avec le deuil que vit quelqu’un d’autre.

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VICE : Salut Jordan! Vous avez pris une pause de presque trois ans. Comment c’était d’avoir autant de temps libre? Était-ce libérateur, ou étais-tu un peu stressé par l’inactivité?
Jordan Dreyer : Un peu des deux! Je crois que la pause était nécessaire, dans un sens. Il y a une période dans l’histoire de notre groupe où nous pouvions être sur la route pendant sept ou huit mois par année sans que ça crée trop de tension émotionnelle. Nous avions moins d’attachement au concept de maison. On a vieilli, et, à un moment, on commence à diversifier sa vie, d’autres choses surviennent et il devient plus difficile de passer du temps loin de chez soi, de ses proches et des gens qu’on aime.

Donc, je crois qu’il était nécessaire de recharger nos batteries et prendre un peu de recul. À un certain point, quand tu fais ça pendant aussi longtemps, surtout à ce point dans la vie où, après avoir passé la fin de l’adolescence et une bonne partie de la vingtaine à jouer de la musique, tout à coup, on prend trois ans de pause. On commence à se sentir un peu… incomplet, je suppose. Ce gros aspect de la vie est soudainement manquant, et on a tous individuellement commencé à sentir ce désir profond de créer, et on a commencé à parler de plancher sur le nouvel album. C’était devenu dur, t’sais. C’était peut-être trop long, vers la fin.

Je trouve cet album très différent du reste de votre œuvre, bien qu’il soit très fidèle à votre style. Qu’avez-vous fait différemment, lorsque vous travailliez sur celui-ci?
Beaucoup, je pense. On a commencé à y travailler en mai 2017, tous ensemble à Grand Rapids, et on a passé deux mois à écrire. Après ces deux mois, on n’était pas excités par ce qu’on avait écrit, ou plutôt avec la direction dans laquelle on allait, donc on a tout jeté et on a recommencé du début.

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Je crois que ce qui nous a en grande partie empêchés d’être contents de ce qu’on avait créé, c’est que l’on explorait les mêmes territoires qu’avant. Une fois qu’on s’est arrêtés et qu’on a recommencé, on a essayé de complètement changer de processus et d’être moins analytique. On s’est mis à bouger plus par instinct, et on a passé plus de temps à expérimenter avec les structures et l’instrumentation. Je pense que le plus gros changement qu’on a effectué, et la décision la plus importante qu’on a prise lors du processus, c’était de mettre l’accent sur tout ce qui nous venait à l’esprit. C’était hyper différent, et ça fait de cet album ce qu’il est.

Serais-tu d’accord si je disais que c’est peut-être votre album le plus « mature », dans un sens? J’ai l’impression que vous n’êtes plus aussi fâchés ou agressifs que vous l’étiez auparavant…

Je dirais que c’est de la colère, dans un contenant différent. Mais je vois ce que tu veux dire, quoique j’hésiterais à dire qu’il est plus mature, parce que c’est un peu méprisant envers l’angoisse qu’on ressent en tant que jeune punk, mécontent du système et de la situation peut-être poignante et importante. Je crois que c’est mature, ça aussi, et que c’est un sentiment qu’on doit préserver, sans quoi tu stagnes et tu deviens complaisant. C’est un frein au progrès.

Mais oui, peut-être qu’en vieillissant, on acquiert une perspective plus large des choses, et on comprend mieux les nuances. Cet album traite surtout du point auquel les choses peuvent être difficiles, émotionnellement, plutôt que de simplement plonger dans les premières émotions qu’on ressent.

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Quel est le fil narratif de l’album, selon toi?
Je dirais que l’album est une analyse du processus de deuil, en particulier vu de la perspective de quelqu’un qui n’est pas directement impliqué. Ça parle surtout de la mort et du deuil autour de moi et du processus par lequel quelqu’un près du deuil a tendance à être bénéfique pour la personne qui le vit.

Quelle était ta plus grande crainte par rapport à la sortie de cet album?
Il est certainement plus personnel que le précédent. Il y a eu des réticences tout au long du processus qui me gardaient éveillé, inquiet de ne pas être fidèle aux histoires, craintif par rapport au processus d’auto-évaluation dans un forum public. C’est très étrange comme concept, de prendre quelque chose et de l’utiliser comme moyen d’évaluer ses propres contributions à sa communauté et aux gens dans sa vie et de jeter un regard critique sur soi-même. C’est angoissant, donc c’était un peu épeurant de revenir à des sujets plus personnels.

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Quelle est la leçon la plus importante que tu as apprise pour être un bon compagnon de quelqu’un qui vit un deuil, alors que l’on n’a pas à le vivre?
J’ai vraiment compris qu’en fait, il n’y a véritablement rien que tu puisses faire pour qui que ce soit. La plupart du temps, le meilleur moyen d’aider quelqu’un, c’est, du moins dans mon expérience, simplement d’être là et de ne pas trop se soucier d’être trop impliqué. Parce que je pense que c’est en grande partie un truc que quelqu’un doit vivre avec soi-même. C’est une relation profondément personnelle entre la personne et la tragédie, ou le traumatisme, qu’elle vit. Donc de simplement écouter et être là juste pour être là, c’est très important.

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