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complotisme

Dans le monde triste et solitaire des groupes QAnon sur Facebook

Cette théorie du complot semble avoir créé beaucoup de problèmes dans la vie de ses adeptes.

par K.T. Nelson; traduit par Florian Gilleron
29 Janvier 2019, 8:16am

Une mère et son fils lors d'un rassemblement de Trump en août 2018. Photo : Rick Loomis/Getty

Difficile de savoir par où commencer avec QAnon. Pour ceux d'entre vous qui ne connaissent pas le terme, il s'agit d'un mouvement sur Internet (enfin en quelque sorte) qui semble être la forme finale des conspirationnistes réactionnaires extrémistes en ligne, né des entrailles de la confusion du Pizzagate. Le postulat de base est que pratiquement tout le monde au sein du gouvernement (à l'exception du président Donald Trump, bien sûr) et des médias est un pédophile et un cannibale mangeur d'enfants, et que « Q », le chef omniscient et anonyme du groupe, fait partie d'un groupe de résistance dans l'État qui a comme objectif de traduire tous ces criminels en justice, ou à Guantánamo. Et même si tout a commencé sur 4chan, les adeptes de Q semblent souvent être âgés et sans emploi. Bien que leur but soit de faire tomber les méchants gobeurs d’enfants du gouvernement et des médias, il semble que QAnon ait fait beaucoup plus de tort à ses fidèles qu'à ses soi-disant ennemis.

En tant que fin connaisseur des crétins d’Internet, l'existence de QAnon a immédiatement attisé ma curiosité et j'ai commencé à rejoindre des groupes privés sur Facebook, où les adeptes de Q se réunissent régulièrement. Je suis alors tombé sur un pot-pourri grouillant de démence, où les gens affirment que le père Noël aux meetings de Donald Trump était en fait le pas-vraiment-mort JFK Jr., attendant de faire son retour pour arrêter Michelle Obama. Dans ces groupes, aucun aveu ou opinion ne peuvent être perçus comme trop embarrassants. Et ça devient encore pire pendant les vacances. Accrochez-vous, les amis :

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« Joyeux Thanksgiving à tous ! Mes enfants ont décidé de ne pas m’inclure aux festivités cette année car leur esprit n’est pas ouvert à la vérité, mais je suis reconnaissante envers le président Trump et la famille WW1WGA !! S’il y en a d’autres parmi vous qui passent la journée tous seuls, je serai heureuse de partager des photos de nos repas. »
« Mon fils aîné vit à 30 kilomètres depuis 5 ans !! Je ne l’ai pas vu depuis et je ne lui cours pas après ! Joyeux Thanksgiving ! »
« Le dîner de Thanksgiving, c’était délicieux, je l’ai mangé en quelques secondes il y a dix minutes. »

Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas pu m’empêcher de rire à haute voix en tombant sur le sandwich de Thanksgiving Doritos/saucisson de Bologne. Il n'y avait personne chez moi mais j'ai quand même ri à gorge déployée. J’ai normalement l’habitude de trouver ces choses trop tristes pour être drôles, mais les adeptes de Q (quasiment que des personnes qui s’estiment lamentables) arrivent à brouiller la frontière entre le tragique et la crédulité hilarante. Et ces publications, loin d'être des exceptions à la règle, sont en fait la norme au sein des groupes QAnon.

Comme vous l'avez probablement remarqué grâce aux exemples ci-dessus, la nébuleuse Q est composée d'un genre très spécifique de cybercitoyens : des personnes de droite, relativement âgées, qui sont allées trop loin dans les recoins les plus obscurs d’Internet. En vous plongeant dans n'importe quel fil, vous auriez peu de chances d’y trouver quelqu'un de moins de 55 ans, mais vous rencontrerez en revanche un des plus dérangeants mélanges de divagations psychotiques et de pavés haineux possibles. Les appels à la raison font l'objet d'accusations « d’opposition manipulée », et les seules théories critiquées sont celles qui remettent en question le fait que le groupe soit allé trop loin. Mais plus important encore, presque tous les membres de la communauté de Q semblent partager un trait évident et unificateur : ils sont, de façon incroyablement déchirante, profondément seuls.

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« Eh bien vous n’êtes pas seuls. Ma famille, dont mes 3 enfants, ne veut plus me parler. Je ne vais pas les supplier de m’appeler. Je serai mort depuis des mois avant qu’ils s’en rendent compte. La vie de conservateur est solitaire parfois. »

Depuis environ un an que le phénomène QAnon existe, celui-ci a connu une impressionnante croissance au sein de ses effectifs, sans toutefois avoir prouvé qu’il avait raison sur quoi que ce soit. Malgré toutes les prédictions d'arrestations massives (Hillary Clinton envoyée à Guantánamo et exécutée par Donald Trump en personne ; Barack Obama traîné hors de chez lui par les troupes américaines et soumis à un tribunal militaire télévisé) rien ne s'est passé. Les partisans de Q se sont réjouis quand John McCain et George H. W. Bush sont morts, mais seulement quelques-uns des plus sévèrement atteints parmi eux ont cru que ces morts étaient le résultat d’autre chose que le fruit de leur vieillesse. La « tempête » qui avait été promise n'a même pas eu l’effet d’une légère bruine.

Q et ses adeptes les plus dévoués expliquent souvent que tout cela n'est qu'un jeu et que les plans doivent être flexibles, mais il semble que les seules personnes que le mouvement a réussi à baiser soient ses propres partisans. En parcourant les timelines des groupes QAnon, vous découvrirez un triste groupe d'individus qui semblent penser que le monde ne leur a pas prêtés attention, et que leur dévouement indéfectible à cette cause en particulier leur a coûté leurs amitiés, leurs familles, leurs mariages et leurs emplois. Vous auriez du mal à trouver un seul politicien que Q a ne serait-ce qu’un peu inquiété, mais il est en revanche ridiculement facile de trouver des douzaines, voire des centaines de partisans de QAnon dont la vie est devenue encore plus triste qu’elle ne l’était auparavant.

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« Excusez-moi, mais je pense à ce que Trump traverse tous les jours, y compris pendant les vacances. »
« C’est vrai ! Son fardeau est tellement plus lourd que le mien ! »

Les théories sur les objectifs de Q abondent, mais après avoir surveillé de près tout ça pendant plusieurs mois maintenant, je pense qu’il y a beaucoup de chances que Q ne soit qu’un troll élaboré, visant directement l'une des démographies les plus crédules dans le monde : les personnes âgées sur Facebook. Une récente étude a révélé que les personnes de plus de 65 ans étaient beaucoup plus susceptibles que les jeunes de partager des « fake news » en ligne, et personne n'aime partager un bon paquet de conneries autant que les adeptes de QAnon. Dès le départ, j’avais pensé que l’auditoire de Q diminuerait au fur et à mesure que de plus en plus de ses prédictions ne se réaliseraient pas, mais ces grands-parents incroyablement connectés ont une capacité apparemment infinie à se dissimuler et sont en mesure de nourrir leurs théories conspirationnistes entre eux presque partout.

Compte tenu du postulat manifestement bidon de toute cette affaire, il semble probable que le mouvement Q s'effondrera à un moment donné. Une question plus ouverte serait de savoir ce qu'il adviendra de l'armée de vieux que celui-ci a accumulé au cours de l'année, et à quoi ressemblera leur vie dans un monde post-Q. Ces gens semblent vraiment tristes : tranquillement conscients que le monde les a mis de côté, ils veulent à tout prix se définir comme quelque chose de plus qu'un simple rouage du système. Ils se voient comme de braves chevaliers de la vérité, des guerriers au nom d’enfants anonymes qu'Hillary Clinton serait en train de déguster sous-vide, ce qui leur permet d’avoir un but et une certaine estime d'eux-mêmes. Quand il sera évident (puisque ça arrivera forcément) que ces gens se sont fait avoir, je me demande s’ils seront capables de comprendre ça, ou s’ils seront capables de retrouver le chemin vers le monde réel.

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