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Le bad trip des supporters du SLUC Nancy

Trois ans après s'être sauvé in extremis de la relégation, Nancy jouera en Pro B cette saison. Un crève-coeur pour les supporters, qui ne se reconnaissent plus dans leur club.

par Clément Lefoll
06 Septembre 2017, 10:30am

« J'ai assisté au match de la montée il y a 23 ans, aujourd'hui, je viens assister à celui de la descente ». En ce mardi de mai 2017, l'amertume est difficile à dissimuler chez les supporters du SLUC Nancy. Leur club de cœur joue son dernier match de Pro A, l'élite du basket français, face à Hyères-Toulon. Un peu plus d'une heure avant le début de la rencontre, un écho emplit les coursives vides du palais des sports Jean-Weille. Regroupés dans leur local, au milieu des tasses frappées du logo des Couguars, des porte-clés à l'effigie des joueurs et d'une écharpe de l'Union nationale des clubs de supporters de basket fièrement étendue au-dessus d'une porte, les membres du club de supporters du SLUC, Les Couguars, tirent un trait sur une saison cauchemardesque.

Placardé contre un mur, un maillot floqué Maxime Zianveni, ancienne gloire du club. « Quand il jouait encore à Nancy, on le croisait au supermarché et on discutait ensemble », se souvient nostalgique, Christelle, présidente du club de supporters depuis 2005. Patrick, son mari, regrette cette époque pas si lointaine où il existait une proximité avec les joueurs. « Lorsqu'ils nous voyaient de l'autre côté de la route, ils venaient nous voir pour discuter. Aujourd'hui, ils nous fuient ».

Et Patrick a eu le temps d'en voir défiler des joueurs. Le virus SLUC l'a pris il y a plus de 30 ans, en 1986, alors que le club n'évoluait pas encore en Pro A. Affaissé contre une table qui sert de présentoir, ce supporter volubile transpire la passion et n'est jamais à cours d'anecdotes quand il s'agit d'évoquer son club de cœur. « On a tout vécu avec ce club, on les a suivis à Valence, Francfort, et même Vilnius. Quand le SLUC joue, ça me prend aux tripes. » Mais cette saison, pour Patrick comme pour d'autres fanatiques du club, quelque chose s'est brisé. La preuve la plus éclatante de ce désamour naissant : Patrick n'a pas effectué un seul déplacement. L'ancien ne se reconnaît plus dans l'attitude des joueurs, aussi distants avec leurs supporters qu'hésitants sur le terrain. Des joueurs qui ne poursuivront pour la majorité pas l'aventure avec le SLUC en Pro B. « Maintenant, les joueurs, ils sont là pour six mois, un an. Il n'y a plus de vision à long terme », déplore Patrick.

Ça, c'était avant. Photo Flickr

En ce soir de clôture de la saison, les Couguars n'encourageront pas leurs joueurs. Les tambours resteront au placard, les chants et les applaudissements aussi. Quelques jours plus tôt face au Mans, le club de supporters avait exprimé son mécontentement, via une banderole : « Saison gâchée, blason bafoué, joueurs non concernés = le SLUC en Pro B ». Un message qu'ils souhaitaient marteler à nouveau pour le match de ce soir. « On est très déçus, le club est venu nous enlever cette banderole durant la semaine », explique Christelle.

A Nancy, les supporters ne sont pas les seuls à employer des mots durs. Après une branlée 100-61 à Pau-Orthez le 6 mai dernier, Gregor Beugnot n'avait pas hésité à qualifier ses joueurs de « starlettes de merde ». Rebelote une semaine plus tard, après une nouvelle défaite face au Mans – qui a officialisé la descente du SLUC. Cette fois-ci, c'est le président Marc Barbé qui avait exprimé son ressenti : « Un match de merde, à l'image d'une saison de merde ».

Les problèmes du dernier de Pro A ne sont pas nouveaux. Du côté des supporters, l'arrivée du coach Alain Weisz en 2013 a marqué un point de rupture. « Les joueurs recrutés n'avaient pas l'esprit "famille" que l'on avait l'habitude d'avoir à Nancy, des joueurs proches des supporters avec qui on pouvait discuter, échanger. Cet état d'esprit n'était pas le problème de M. Weisz qui a laissé la situation se dégrader avec les supporters », détaille la présidente des Couguars . Dès lors que le coach vous ignore, difficile de s'extasier pour l'équipe qu'il dirige, malgré la passion.
À cette ambiance délétère s'ajoute la dégringolade de l'équipe au classement, qui achève de saper le moral du public et son engouement. Résultat, les effectifs du club de supporters ont réduit comme peau de chagrin. « Nous avons compté jusqu'à 300 membres en 2002, lorsque le SLUC a gagné la Coupe Korac (Coupe d'Europe, ndlr) . Aujourd'hui, nous sommes environ 75 », détaille Christelle.

Maxime Zianveni salue ses supporters après un match contre Le Havre, en février 2012. Photo via Flickr.

Mais le SLUC paye aussi son manque de flair lors des derniers recrutements et ses difficultés à offrir un temps de jeu conséquent aux joueurs de l'équipe Espoirs. Un paradoxe que ne comprend pas Vincent Masingue, ancienne gloire du club lorrain. « Ce qui me chagrine, c'est que Nancy a l'un des meilleurs centres de formation des quinze dernières années, mais qu'il n'y a jamais eu une vraie politique d'intégration des jeunes dans l'effectif pro. C'est une vision à court terme qui montre aujourd'hui ses limites ». Le problème vient également du fait que les espoirs et les professionnels du SLUC appartiennent à deux entités indépendantes. Chacune des associations défend son bout de steak et il n'est jamais facile d'arriver à un consensus. Dommage que ce soit aux jeunes cracks du club lorrain de payer les pots cassés.

La principale raison pour laquelle les membres des Couguars sont présents pour ce dernier match en Pro A, ce sont les jeunes. « Il faut leur céder la place, c'est à eux qu'il faudra accorder du temps de jeu la saison prochaine », expose un des supporters. Les regards sont déjà braqués vers la saison prochaine. Une année de reconstruction, charnière pour l'avenir du club. Patrick en est persuadé : « Si on ne remonte pas en PRO A immédiatement, cela va être très compliqué pour nous. »

Greg Beugnot face à ses joueurs. Photo via Twitter.

Les discussions et les débats sur la future saison vont bon train. Celui sur l'homme qui revêtira le costume d'entraîneur est particulièrement animé. « J'aime bien Beugnot, car il a une grande gueule, mais est-ce qu'il sera bon en Pro B ? », s'interroge un supporter. « La Pro B est un championnat beaucoup moins tactique, mais plus physique que la Pro A. Et Beugnot est un coach de Pro A, je verrai plus quelqu'un comme Castano, qui a l'expérience de ce championnat », rétorque Patrick. Certains bruit laissaient penser que Germain Castano*, l'ancien entraîneur de Boulogne-sur-Mer serait l'un des favoris pour remplacer Gregor Beugnot sur le banc du SLUC. C'est finalement ce dernier qui va être charger de diriger l'équipe en Pro B, avec l'espoir de remonter dans l'élite à l'issue de cette saison 2017-2018.

Le manque de combativité des joueurs est aussi pointé du doigt. L'occasion de se remémorer que Nancy est une vraie terre de basket, qui a connu son lot de titres et de matches mythiques. Le dernier club français à avoir soulevé la coupe Korać en 2002, avant de glaner la Semaine des as et d'accrocher à son palmarès deux titres de champion de France. Trois ans plus tard, en 2014, le vent avait tourné. Le club jouait sa survie lors du dernier match de la saison face au Mans, mais avait réussi là où les joueurs ont échoué cette saison. « Le stade était plein, il y avait une ambiance assourdissante, c'était de la folie. Mais à l'époque, les joueurs sortaient les tripes sur le terrain, c'était des chiens », se souvient la petite troupe. Si on en croit la réaction de Patrick lorsqu'on évoque une éventuelle prolongation de contrat d'un joueur, ca n'a pas dû être le cas de tout le monde cette saison. « C'est simple, s'il est présent la saison prochaine, je déchire ma carte d'abonné ! »

La mine des mauvais jours. Photo via Flickr.

Un agent de sécurité vient interrompre la séance de conseil sportif. 900 places VIP devraient être occupées pour ce match. Un opportunisme qui fait sourire : « Ils viennent pour manger, nous ça fait depuis 2h30 qu'on est là ». Le match commence dans une vingtaine de minutes, tout le monde part rejoindre sa place en tribune, en secteur F3, celui du club de supporters. « Gregor Beugnot nous a promis qu'il laisserait jouer les jeunes, s'il ne le fait pas, à la fin du troisième quart-temps, on s'en va », briefe Christelle.

Le match débute, devant des tribunes à moitié vides. Fidèle à ce qu'ils avaient annoncé, les membres du club de supporters n'encouragent pas leurs joueurs. Une fanfare tente d'emporter la foule aux rythmes des tambours et trompettes. Le speaker joue aussi son va-tout en s'égosillant dans son micro après un saut au-dessus de la table de marque de Benjamin Sene. Autant de tentatives que d'échecs si je m'en réfère au groupe d'adolescentes assis devant moi, plus préoccupées par le rendu des filtres Snapchat sur leur minois que par les systèmes mis en place par Gregor Beugnot.

Pour ses adieux à la PRO A, le SLUC vire en tête à la mi-temps. Mais les supporters s'intéressent moins au tableau d'affichage qu'aux choix de l'entraîneur. Or, Gregor Beugnot n'a laissé que très peu de temps de jeu aux jeunes. Forcément décevant pour les membres des Couguars, qui réfrènent comme ils le peuvent leurs élans naturels. En tribune, un supporter m'avoue avoir lutté pour ne pas applaudir ses joueurs durant les deux premiers quart-temps. « C'est dur de ne pas les encourager, malgré la situation". Le match reprend. Le speaker entreprend un ultime beuglement pour chauffer la salle : « Ici, ici, c'est Nancy ! » Nouveau flop et réponse cinglante de Christelle et ses ouailles. « Ici ici, c'est la PRO B ! »

Des membres des Couguars, lors d'un match de Coupe d'Europe face aux Allemands d'Oldenbourg en 2014. Photo via Facebook.

Le quatrième quart-temps va permettre, en deux actions symptomatiques, de résumer la volonté des supporters nancéiens. L'horloge affiche 6mn30 lorsque Enzo Goudu-Sin dégaine à trois points dans le corner. Ficelle ! Pour la première fois du match, le bloc F3 se lève comme un seul homme pour acclamer le joueur. Il est un des jeunes espoirs nancéien qui n'a pas eu le temps de jeu nécessaire pour montrer l'étendue de son talent. Un de ceux qui incarne l'avenir du SLUC. Quelques secondes plus tard, Dario Hunt est moqué après une brique sur la ligne des lancers francs. Le pivot américain fait partie de ceux qui ont mené le SLUC en PRO B, et qui n'accompagneront sûrement pas le club à l'échelon inférieur. De quoi irriter les supporters. « Même moi je le mets, et je ne gagne pas ce que tu gagnes », peut-on entendre descendre des tribunes.

Le SLUC l'emporte 96-91. Le speaker demande au public d'applaudir une dernière fois l'équipe. Une partie du stade s'exécute, pas Christelle et Les Couguars. Les joueurs se réunissent au milieu du terrain. Derrière eux, les bannières des plus grands succès du SLUC Nancy : Coupe Korac 2002, Semaine des as 2005, Championnat de France 2008 et 2011. « On est une équipe qui fonctionne par tranche de trois ans. En 2002, on gagne la coupe Korac, en 2005 la semaine des as, en 2008 et 2011 le championnat. En 2014, on a sauvé notre place en PRO A à la dernière journée, et en 2017, on est relégué en PRO B », explique un supporter . A l'équipe de montrer qu'elle est capable de réagir en moins de trois ans. La balle est dans leur camp.

La nouvelle vie du SLUC en Pro B débutera le 14 octobre à domicile face à Aix-Maurienne. Les Couguars et tous les supporters nancéiens pourraient être gagnés par la nostalgie et les regrets. Seuls l'enchaînement des victoires et la perspective de retrouver la Pro A pourrait ranimera la flamme.

* Germain Castano a été nommé entraîneur de l'Orléans Loiret Basket quelques jours après la rédaction de cet article, le 29 mai 2017.

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