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La vie s'organise dans le premier centre d'accueil pour migrants de Paris

Dix jours après son ouverture, nous avons visité cette structure située dans le nord de la capitale. L'occasion d'un premier bilan.
24.11.16
À l'intérieur du centre d'accueil pour migrants de Paris, ouvert le 10 novembre Porte de la Chapelle. (Henrique Valadares/VICE News)

Après 30 opérations d'évacuation de campements de fortune, le premier « centre humanitaire d'accueil » pour migrants de Paris a ouvert ses portes jeudi 10 novembre. Dix jours après son ouverture, nous avons visité cette structure située dans le nord de la capitale pour faire un premier bilan.

Annoncé en mai 2016 par la maire de Paris, Anne Hidalgo, ce centre a été prévu pour héberger 400 hommes célibataires demandeurs d'asile. « On accueille de 80 à 100 personnes par jour », nous indique Bruno Morel, directeur général de l'association Emmaüs-Solidarité, qui gère les lieux, Porte de la Chapelle.

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Selon Patrick Vieillescazes, chef de cabinet du préfet d'Ile-de-France, l'État et la Ville de Paris ont déboursé 16,4 millions d'euros pour la mise en place de ce Centre de premier accueil (CPA), une structure modulaire. Car dans dix-huit mois, le centre devra être démonté pour être installé ailleurs afin de laisser la place aux travaux de construction d'un campus universitaire prévu au 70 boulevard Ney.

Entre-temps, une bulle jaune y est dressée, derrière des grilles vertes. Elle attire l'oeil dans ce paysage dominé par le gris du béton. Il s'agit de la première structure du centre : c'est ici que tous les demandeurs d'asile sont reçus, et c'est là que le personnel analyse leur situation. Après un entretien, ils seront hébergés brièvement dans des chambres situées derrière cette structure gonflable, avant d'être répartis sur d'autres centres dans toute la France.

De l'autre coté de la grande bulle se trouve un ancien entrepôt de la SNCF de 10 000 m2sur deux étages. Huit « villages » ont été construits, ainsi qu'un pôle santé, une laverie et un « magasin » qui distribue gratuitement des vêtements. On y trouve également des tables de ping-pong et bientôt un terrain de foot. Chaque « village » abrite une douzaine de chambres chauffées.

À l'intérieur de la bulle, où la situation des nouveaux arrivants est étudiée. (Photo Henrique Valadares/VICE News)

Dans l'une des chambres de 16 m2, Ali est debout à côté d'un des quatre lits. Ce grand Soudanais de 27 ans rêve de devenir décorateur. Il a traversé le Tchad, la Libye pour ensuite arriver en Italie, où « des policiers m'ont frappé partout où j'allais », nous dit-il en simulant des coups de pied et l'utilisation de taser. « Je suis bien en France, la chambre, tout est bien. »

On croise un jeune Afghan qui porte un grand pansement autour du pied. Il se dirige vers une cabane située entre les « villages » et la bulle jaune. C'est le pôle santé, où « toute personne ayant un problème médical peut avoir une consultation, que ce soit d'ordre physique ou psychologique », nous indique Bruno Morelen tout en nous faisant entrer dans le pôle santé. Il annonce que le centre a procédé à « 255 consultations depuis l'ouverture, soit vingt par jour ».

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À quelques mètres de là, Nablah salue quelques amis, adresse des sourires à des visages qu'il a côtoyés pendant au moins une dizaine de jours. Cet Afghan marche vers un bus qui l'emmènera vers un autre centre d'hébergement. « Je suis très satisfait d'ici : c'est confortable. Par contre, je ne sais pas où ils m'emmènent en France », nous dit-il avant de partir avec une vingtaine d'autres migrants.

Une salle de consultation dans le pôle santé. (Photo Henrique Valadares/VICE News)

Les migrants hébergés dans ce centre sont censés rester entre cinq et dix jours dans la structure, avant d'être orientés vers d'autres centres en Île-de-France ou ailleurs dans l'Hexagone. Il s'agit de créer un flux continu entre les départs et les arrivées, afin de créer ce que Bruno Morel appelle « un système vertueux ». « Lundi soir, il y a eu 188 orientations, 79 ce mardi », nous indique-t-il. Car cette fluidité de « la prise en charge des migrants » est essentielle pour le bon fonctionnement de ce centre.

Depuis l'ouverture du centre, 500 bénévoles se relaient pour venir au centre. Ils sont chaque jour une petite cinquantaine à venir au camp — en plus des 120 employés d'Emmaüs qui sont là tous les jours. « Je m'attendais à quelque chose de plus chaotique, mais tout est très bien organisé », nous explique Yann, steward d'Air France et bénévole au camp. Ce quarantenaire aide au service de la « laverie » trois heures par jour, trois jours par semaine. « Je me sens très utile », nous glisse-t-il. Mais il relève un manque de confort. « J'ai l'impression que les migrants ne sont pas très bien lotis, parce que nous sommes dans un hangar ouvert et qu'il fait très froid. »

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Tous les migrants portent des manteaux lorsqu'ils sont hors de leurs chambres. Car dans les allées du « pôle habitation », le vent souffle entre les structures en bois. « Imaginez ce que ce sera en janvier et février. J'ai l'impression que les organisateurs ne voulaient pas donner l'impression d'offrir trop de confort aux migrants », nous dit Yann, qui dit vouloir rester jusqu'à la fermeture du site, en mai 2018.

Entrée des douches et des toilettes dans un des villages du pôle habitation. (Photo Henrique Valadares/VICE News)

Le 10 novembre, lors de l'ouverture du centre, Dominique Versini, adjointe à la mairie de Paris aux questions de solidarité, s'était réjouie d'avoir trouvé « une alternative à la rue » avec l'ouverture du centre.

Pourtant, Ali (le prénom a été modifié à sa demande) va devoir affronter la rue ce mardi soir. Ce jeune Afghan de 26 ans a fait la queue devant le CPA pendant 4 heures ce mardi matin. « Ils disent qu'ils ont déjà reçu tous ceux qu'ils pouvaient aujourd'hui et nous disent de revenir demain. » Lorsqu'on lui demande où il va dormir, avec ses cinq autres compagnons de voyage, il répond : « Je ne sais pas. Rester debout toute la nuit ? Dormir dans la rue ? On ne sait pas. Je ne suis pas sûr non plus qu'on pourra rentrer demain », confie-t-il.

Selon Le Monde, ce ne serait pas la première fois que des migrants restent à la grille du centre. Le mercredi 16 novembre, soit une semaine après l'ouverture, une centaine de migrants ont attendu en vain à l'extérieur, à l'image d'Ali. Pourtant, le centre était loin d'afficher complet : seulement 220 lits étaient occupés d'après le journal. « Certains essaient depuis au moins quatre ou cinq jours », confiait un bénévole au quotidien. Pour identifier ceux qui essaient d'entrer pour la deuxième fois, Emmaüs aurait posé un tampon sur leur poignet, pour les recevoir en priorité.

Un espace détente avec des babyfoots. (Photo Henrique Valadares/VICE News)

« Tout cela est faux », balaie d'un revers de main Bruno Morel, qui précise que le mercredi 16 novembre environ 390 lits étaient occupés. « Il y a une complexité dans la gestion [du centre] et toute cette mécanique prend un certain moment pour se mettre en place », dit Patrick Vieillescazes pour justifier ces loupés en matière d'accueil. « Tous les indicateurs nous montrent que c'est une réussite », conclut Bruno Morel. Pour ce qui est des tampons il explique qu'il ne s'agit «pas de marquage mais de repérage ».

Du côté des riverains, certains critiquent l'emplacement. « C'est important qu'on les aide, c'est une bonne chose, mais je pense qu'il fallait les installer dans un quartier plus approprié, nuance Melice, étudiante de 19 ans née dans le quartier. Que vont-ils faire de leur journée à porte de la Chapelle ? »

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D'autres craignent un afflux trop important de personnes dans le quartier. Sarah, la quarantaine, « espère que ce sera bien géré, même si je suis contre [le centre]. Les migrants vont changer la vie du quartier ». Ce qu'Éric réfute, car « je ne vois pas comment 400 personnes pourraient changer ce quartier, qui est très densément peuplé », indique cet ingénieur informatique de 49 ans.

« Il fallait bien trouver une solution», résume Émilie, professeure voisine dans une école élémentaire du quartier. « C'est une bonne chose. »


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