Épisode #3 : Prêts à vivre sur un site d'enfouissement nucléaire ?

VICE News vous propose une plongée en cinq épisodes dans le projet d'enfouissement de Bure, à 500 mètres sous le sol dans un laboratoire de test, et à la surface avec les opposants, les partisans et la population locale.

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18 Juillet 2016, 2:00pm

Une affiche « Cigéo studio présente : La forêt qui cache l’arbre », collée sur une porte à Mandres-en-Barrois (Solenn Sugier / VICE News)

Certains y voient une poubelle nucléaire qui va nous empoisonner, d'autres le seul moyen de traiter les déchets radioactifs. VICE News vous propose une plongée en cinq épisodes dans le projet d'enfouissement de Bure, à 500 mètres sous le sol dans un laboratoire de test, et à la surface avec les opposants, les partisans et la population locale.


Tous les épisodes de notre reportage sont à retrouver ici : DANS LE VENTRE NUCLÉAIRE DE BURE


« Ici, les gens n'aiment pas trop le changement », glisse François, le patron d'une ferme qui fait chambres d'hôtes dans le village de Saudron. « Ici », on est entre la Meuse et la Haute-Marne, sur le territoire où est installée l'Andra, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Elle y a construit son laboratoire et doit bâtir son futur centre de stockage de déchets radioactifs, « Cigéo », le premier de ce genre.

« Ici », on est dans le monde rural. De grands champs, partout, et quelques vaches, parfois. Les rues sont désertes dans la journée. Au loin, les clochers des églises permettent de distinguer chaque village. À Bure, commune de 90 habitants, un monument aux morts marque le centre du village. Il rend surtout hommage aux hommes tombés durant la Première guerre mondiale. Ici, à 90 kilomètres de Verdun, on est encore très marqué par la Grande Guerre.

Vue sur la campagne dans la région de Bure. (Solenn Sugier / VICE News)

Dans cette région, depuis le lancement du projet de l'Andra, une partie des habitants a exprimé son opposition. Beaucoup ont notamment critiqué la manière dont l'agence a délivré les informations à la population durant ces vingt dernières années. Certaines associations ont été créées dans le but d'apporter une « contre-information » aux habitants, une information divergente de celle de l'Andra.

C'est le cas des Habitants vigilants de Gondrecourt-le-Château. « Nous voulons être des opposants constructifs », assure le président de l'association, Jean-François Bodenreider. « Les habitants ne sont pas écoutés, ni par les maires locaux, ni par les députés ou les sénateurs. Quand ils nous voient arriver aux réunions, les gens de l'Andra doivent ricaner. »

Un panneau « Bure Stop » dans la rue principale de Bure. (Solenn Sugier)

Le directeur général adjoint de l'Andra, Jean-Paul Baillet, réfute complètement ces accusations de manque de transparence. « On invite les habitants, on répond systématiquement à leurs questions », affirme-t-il. « Nous sommes toujours taxés des deux extrêmes : soit on ne dit rien, soit on fait de la propagande », complète Marc-Antoine Martin, géologue et responsable de la communication. Jean-Paul Baillet mentionne aussi le CLIS, le Comité local d'information et de suivi du laboratoire de Bure.

Le CLIS se trouve dans une petite maison, juste en face de celle des opposants à Bure. Il est financé par l'État et les producteurs d'énergie. Composé de 90 membres (élus, scientifiques, membres des syndicats, des associations ou des professions médicales), il est chargé de fournir un suivi des études menées par l'Andra à la population.

Sandrine Jean dit Pannel, assistante de direction, y reçoit quelques curieux. « Il y a peu de population ici. Certaines personnes ont des idées, il y a un peu de tout. Certaines pensent qu'il y a déjà des déchets stockés à Bure », commente-t-elle. Elle assure entretenir de bonnes relations avec les opposants. Concernant l'Andra, « on a parfois du mal à avoir certaines informations », explique-t-elle. « Mais des avancées ont été faites. »

Carte de Bure et ses environs :
1. Le village de Bure 2. Lieu de l'occupation de la forêt de Mandres-en-Barrois 3. Position du laboratoire de l'Andra 4. Commune de Saudron 5. Commune de Mandres-en-Barrois. (via Google Maps)

Les difficultés de dialogue entre les habitants et l'Andra se sont particulièrement fait ressentir durant les deux débats publics organisés autour du projet Cigéo. Le premier s'est déroulé en 2005. Il s'est conclu par le choix définitif du stockage en couche géologique profonde, rendu officiel par la promulgation de la loi de 2006. « On a participé à ce débat », se souvient Claude Kaizer, secrétaire de l'EODRA, une association d'élus de la région opposés à Cigéo. « Mais la conclusion allait dans l'autre sens. Une large partie de la population était contre le stockage. Ça a été une trahison. »

En 2013, les événements ont été plus houleux. Les opposants, qui ont jugé que les thèmes abordés étaient trop superficiels, ont boycotté les réunions. « C'était une mascarade », continue Claude Kaizer. Michel, habitant de Mandres-en-Barrois et ancien conseiller municipal, ajoute : « Il n'y avait pas de places dans la salle pour la première réunion. Le brouhaha des opposants a mis fin aux débats. Puis ceux des autres villages ont été supprimés. » Le débat a finalement été remplacé par une consultation sur internet.

« Ce débat a peut-être été mal amené. Les opposants ont peut-être été trop virulents », tempère la salariée du CLIS. « C'est dommage de ne pas prendre part au débat car c'est un sujet très important pour tout le bassin. »

Illustration du projet sous sa forme définitive (via Andra)

Le sujet est aussi primordial sur le plan économique. Pour certains élus, l'installation du laboratoire près de leurs communes a été perçue comme une opportunité de développement économique. Un groupement d'intérêts publics (GIP) a été créé dans chaque département concerné, en Meuse et en Haute-Marne.

Cet établissement public est chargé de répartir des subventions destinées à accompagner des actions d'aménagement du territoire et de développement économique sur le département. Ces subventions sont financées par des taxes payées par EDF, Areva et le CEA. Elles sont perçues par l'État puis reversées aux GIP.

Sur son site, le GIP Haute-Marne annonce que « plus de 3 500 projets représentant 1,54 milliard d'euros d'investissements ont été soutenus par les fonds d'accompagnement avec plus de 322 millions d'euros accordés » entre 2000 et fin 2015. Dans un document listant les subventions accordées en 2015 par le GIP Objectif Meuse, on retrouve des communes mais aussi des entreprises ou le conseil général par exemple.

"La baguette de pain quotidienne"

Pour les opposants à Cigéo, il s'agit d'une manière d'acheter la population locale. « L'argent a été distribué avant même que l'avis des collectivités ne soit pris et que les autorisations de création ne soient données », s'insurge Claude Kaizer de l'EODRA. « C'est comme si un élu distribuait de l'argent pendant sa campagne. » Lui assure n'avoir jamais fait de demande de subventions à l'époque où il était maire du village de Menil-la-Horgne.

Il ne souhaite pas cependant culpabiliser les communes qui les acceptent, comme la sienne — il est désormais adjoint au maire. « Cet argent irrigue l'économie locale. C'est une telle puissance que nous sommes démunis. En vingt ans, ces subventions sont devenues comme la baguette de pain quotidienne. »

Le maire de Gondrecourt-le-Château, quelques kilomètres à l'est de Bure, défend pour sa part le bienfait de ces subventions. « Je n'ai pas augmenté la fiscalité depuis que je suis arrivé à la mairie en 2004 », assure-t-il. « Il existe aujourd'hui des services pour lesquels nous n'aurions pas eu les moyens sans l'Andra. Par exemple une médiathèque gratuite pour la population. »

Selon lui, cet argent n'a aucun impact sur son sentiment envers le projet Cigéo. Sa commune reçoit 485 € par habitant par an, soit 600 000 € au total. « Ce n'est pas encore assez pour acheter ma conscience. Même un million ne suffirait pas », certifie-t-il.

Une affiche « Cigéo studio présente : La forêt qui cache l'arbre », collée sur une porte à Mandres-en-Barrois (Solenn Sugier / VICE News)

Pour mener à bien son projet, l'Andra a acquis des forêts mais aussi des terres agricoles. Certaines font l'objet d'une convention avec les SAFER (Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural). « Une fois que les plans du centre seront définis, les terres agricoles restantes seront remises à disposition des SAFER et rendues à la profession », assure le directeur général adjoint de l'Andra.

Mais les associations dénoncent une augmentation du prix du foncier pour les agriculteurs. « Le prix des terres est de 20 à 50 pour cent plus cher que le prix standard », affirme Romain Balandier, de la Confédération paysanne. Le jeune agriculteur accuse aussi l'agence de mener une politique foncière agressive. « Il y a une pression qui se fait. Les petites fermes qui veulent s'agrandir ou les jeunes qui veulent s'installer ne peuvent plus le faire. »

Lorsqu'on se promène dans les villages autour du laboratoire, les avis sont mitigés. Ils sont souvent peu tranchés. Concernant le projet Cigéo, « la population c'est 50 / 50 », estiment les personnes interrogées. Dans son jardin, l'ancien maire d'un des villages semble résigné : « De toute façon, les maires d'ici n'ont aucun pouvoir. C'est le département qui décide. Je comprends l'opposition mais je ne m'occupe plus de tout ça. Il faut bien faire quelque chose de ces déchets. »

Henri est agriculteur à la retraite. « Né, et mort à Bure », lance-t-il. Il connaît le projet mais ne suit pas les dernières actualités. « Si ce n'est pas ici, ça sera ailleurs. Il faut bien que ça soit quelque part », résume-t-il, assurant n'être ni pour, ni contre le stockage. « Mais s'ils pouvaient garder les déchets stockés ailleurs, ça serait bien. »


Retrouvez la suite de ce reportage mardi : Épisode #4 : La clause de « réversibilité »

Tous les épisodes sont à retrouver ici : DANS LE VENTRE NUCLÉAIRE DE BURE


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