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Les deux pieds dans le pétrole : marée noire au Bangladesh

VICE News s'est rendu au Bangladesh, dans la région des Sundarbans, pour constater une dramatique marée noire dans une mangrove classée au patrimoine mondial de l'UNESCO.
16.12.14
Toutes les photos sont de Gilles Bonugli Kali pour VICE News

Les enfants participent aussi à la collecte de pétrole, sans aucune protection.Toutes les photos sont de Gilles Bonugli Kali pour VICE News

Dans une barque remplie de branchages noircis par le mazout, un adolescent de 15 ans mains et pieds nus ramasse le pétrole qui colle aux racines de la plus grande mangrove du monde. « Je sais que c'est dangereux pour ma santé, mais je suis pauvre et le Gouvernement me donne 400 takas par jour [l'équivalent de 4 euros] pour faire de ce travail, alors je le fais », explique à VICE News le jeune-homme. Comme lui, des centaines de personnes s'affairent sur le rivage boueux de la rivière Sheva au sud du Bangladesh, dans la région des Sundarbans, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO.

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À quelques pas de la jungle et des tigres du Bengale, elles nettoient ce qui pourrait bien devenir « une catastrophe écologique sans précédent au Bangladesh » estime Sharif Amed, influent militant environnemental pour l'ONG Waterkeeper Alliance et le groupe de pression bangladais BAPA.

Le pétrolier à l'origine de la marée noire. Toutes les photos sont de Gilles Bonugli Kali pour VICE News

Le pétrolier responsable de l'accident est désormais amarré à un autre bateau, dans le petit port local de Mrigamari. Seules les traces noires sur sa coque laissent imaginer l'ampleur du désastre. Mardi 9 décembre au petit matin, l'embarcation entre en collision avec un autre navire qu'il ne repère pas à cause de la brume, courante en cette saison. 350 000 litres de pétrole s'échappent alors dans la nature créant la première marée noire dans cette région qui se trouve à 350 km de Dacca, la capitale du pays.

Le bateau était affrété par Bangladesh Petroleum Corporation, l'entreprise de pétrole nationale qui aujourd'hui rachète le mazout de la marée noire récolté par les locaux.

La cale est vide à présent, tout le liquide visqueux s'est dispersé sur au moins 80 km2 . Un chiffre qui devrait augmenter en raison des prochaines marées et de l'action quasi inexistante du Gouvernement jugé trop timide.

Une semaine après l'accident, les bords de la rivière Shela sont noirs comme du goudron, depuis les pontons d'embarcation jusqu'aux racines des arbres. « Il y a quelques jours lorsque je suis arrivé, la situation était encore pire, tout était noir », raconte à VICE News Pinaki Roy, journaliste pour le quotidien local de référence, le Daily Star. Aujourd'hui, les amas de fioul ont délaissé les rives pour s'accrocher aux plantes et enduire la surface de l'eau d'une fine pellicule huileuse. Sous les palmiers et les bananiers, le pétrole s'est déjà dilué. « J'ai marché dans la forêt et j'ai vu le pétrole, partout », déplore Zahir Hossain, avocat et activiste pour la fondation « Sauver les Sundarbans ».

Deux pêcheurs payés par le gouvernement pour enfouir le mazout sous la boue avant l'arrivée des médias. Toutes les photos sont de Gilles Bonugli Kali pour VICE News

Résultat, plusieurs espèces menacées d'extinction risquent de se retrouver piégées par la catastrophe avec, en première ligne, les rares dauphins du fleuve Irrawady. « Le pétrole s'accumule exactement dans les endroits où les dauphins ont l'habitude de remonter à la surface. S'ils viennent chercher de l'air pur à cet endroit, ils vont inévitablement s'intoxiquer », s'alarme A. K. M. Wahiduzzaman, environnementaliste et professeur de géographie à l'Université nationale du Bangladesh. Il poursuit : « C'est un écosystème unique au monde par sa richesse qui risque d'être détruit ».

L'économie de la région pourrait, elle aussi, être touchée. Les Sundarbans sont considérés comme l'un des principaux garde-mangers du pays. Quelques pêcheurs continuent de tenter leur chance, en vain. «Depuis une semaine nous ne prenons plus rien», regrettent-ils avant d'ajouter « On a l'impression que tout est mort ». Pour Sheik Faridul Islam, le président de la Fondation «Sauver les Sundarbans », « économiquement, le pire pour la région serait une baisse de la production de crevettes », le produit local d'exportation par excellence.

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Face à ces menaces, le gouvernement bangladais refuse toujours de déclarer une situation d'urgence et de débloquer des moyens adaptés. La première barrière contre la marée noire reste donc la communauté locale, accompagnée d'autres barrières de fortune : les filets des pêcheurs accrochés entre deux arbres à l'entrée de la mangrove, censés filtrer le mazout.

Près d'un filet, un pêcheur reconverti en ramasseur de fioul avoue à VICE News qu'il est payé par les autorités pour camoufler l'accident : « Je recouvre les berges abîmées avec de la boue neuve, avant l'arrivée des médias et des organisations internationales ».

Les plantes imbibées de mazout sont chauffées pour récupérer le pétrole qui sera ensuite revendu à la population locale.

Sur le site de récupération des déchets, des barques de fortune rapportent leur butin toxique. Là, une personne âgée s'occupe de faire chauffer à l'air libre les branches imbibées de pétrole afin de récolter le précieux liquide. Les restes ? « Enfouis dans le sol ».

Le pétrole « recyclé » sera, lui, ensuite revendu aux locaux par la Bangladesh Petroleum Corporation, la compagnie nationale pétrolière. Elle achète un litre de pétrole 30 takas, mais le revend 70. La marge ne choque pas dans le village alentour.

Pour Suman Ahmed, propriétaire d'une ferme d'aquaculture, « Le gouvernement devrait nous donner plus. Nous mettons notre santé en danger». Surtout, « ils devraient envoyer des protections, au minimum des masques et des gants ». Tous travaillent sans aucun équipement. « Inadmissible » pour les associations en déplacement sur les lieux de l'accident pour qui, le gouvernement devrait envoyer au plus vite des experts pour évaluer les dégâts et déclarer l'état d'urgence.

Toutes les photos sont de Gilles Bonugli Kali pour VICE News.