Douce France

Chaque année la France devient plus chiante

Fumer la chicha vient d’être interdit à Béziers : dernier exemple de la fièvre prohibitionniste qui frappent nos élus locaux. Quand boire de l’alcool, danser dans les bars ou simplement se rassembler dans la rue devient illégal…

par Jean-Baptiste Bonaventure
04 Juillet 2018, 10:03am

© Alain Jocard /AFP

Grâce aux scientifiques, nous savons que l’été sera de plus en plus chaud. Grâce aux maires de France, nous savons aussi qu’il sera de plus en plus chiant. Et oui, car chaque année à l’approche de l’été, les élus locaux prennent des arrêtés municipaux réduisant peu à peu les plaisirs de leurs administrés.

Interdiction des ventes à emporter d’alcool après 22 heures à Lyon (2013), prohibition des rassemblements nocturnes à Bayeux (2018), de boire de l’alcool sur la voie publique à Toulouse (2016) et de fumer du tabac dans les grands parcs de Strasbourg (2018) ou encore celles des quads dans la petite ville de Halluin (2017) et même, tout récemment, boire de l'eau issue des fontaines publiques, à Nice... Des décisions qui varient en fonction des années, des villes et de l’air du temps.

Ce qui ne les empêche pas d’avoir une cible en commun : les gens aimant sortir, se réunir et faire la fête ailleurs que chez eux. En effet, elles nuisent plus souvent aux velléités festives qu’aux activités de l’asso. de marche sportive ou de l’amicale des pêcheurs en eaux vives. Les optimistes parleront de hasard, les autres de dictature de l’ennui.

À cette panoplie traditionnelle de petites atteintes à tout ce qui rend l’été plus agréable que le reste de l’année, s’est ajoutée en 2018 l’interdiction de fumer la chicha dans l’espace public de certaines villes. C’est déjà le cas à Antibes, Rungis, Saint-Laurent-du-Var, Carros, Vence, Cannes et, sans grande surprise, Béziers. Mais si Robert Ménard a tenu à se fendre d’un mauvais slogan des années 1990 et à dénoncer des « rassemblements dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne favorisent pas le vivre-ensemble », la plupart des communes invoquent la santé publique.

Tradition française et menace terroriste

Mais le manque total de sens de la fête de nos édiles – et le racisme latent de certains d’entre eux – ne suffisent pas à expliquer cette tendance. Pour Stéphane Tonnelat, chargé de recherche en ethnographie au CNRS, plusieurs raisons expliquent ce qu’il décrit comme une inflation de l’action du législateur pour réguler les bons usages de et dans l’espace public.

Pour commencer, la vision historique que la France a de la rue est celle d’un lieu de circulation – pas de station ou de réunion. « À l’exception peut-être du sud de la France, notamment autour de Marseille, nous n’avons pas de tradition de vie dans l’espace public. De ce point de vue-là, nous sommes culturellement bien plus proches des pays du nord que de ceux du sud », analyse le chercheur.

À cela s’ajoute la résurrection des centre-villes longtemps laissés pour morts et donc moins sujets au contrôles systématiques. « Depuis la décentralisation, les villes ont repris la main sur leur urbanisme et ont tenté de restaurer leurs centre-villes. Cela a fait disparaître de nombreux endroits autrefois à la marge, comme les bords de fleuves ou les quais aujourd’hui réhabilités », décrit Stéphane Tonnelat.

Pour ceux que la peinture trop fraîche et les interdictions à répétition incommodent, il est donc grand temps de chercher de nouveaux espaces où passer l’été tranquillement. « Là où naissent aujourd’hui les projets, c’est dans les anciennes zones industrielles. Ce n’est plus si nouveau et même ces zones subissent une forte pression immobilière, mais en suivant les rails, on finit toujours par tomber sur des endroits intéressants », conseille l’ethnographe.

Enfin, Stéphane Tonnelat souligne un paradoxe propre à notre époque. Si la liberté vestimentaire et stylistique n’a jamais été aussi grande, la liberté d’expression politique serait entamée par la place donnée aux évènements de divertissement, validée par les autorités et par des manifestations toujours plus encadrées. Concrètement, cela donne : oui aux face tattoos et au retour des colorations d’inspiration punk rock, non aux contestations trop virulentes du pouvoir.

Le tout appuyé par un contexte de menace terroriste ayant le bon goût de justifier l’omniprésence policière comme de donner des arguments aux interdiseurs compulsifs, surtout les plus limites.

Lutter contre l’ennui

Heureusement, porter une écharpe tricolore ne vous transforme pas en Palpatine de pacotille. « Le maire n’est pas un monarque, il exerce ses fonctions dans un Etat de droit et ne peut donc pas agir en dehors d’un texte lui donnant compétence », explique Philippe Blacher, professeur de droit public à l’université Lyon 3 - Jean Moulin. Qui poursuit : « L’article 2212-2 du code général des collectivités locales confie au maire le pouvoir de police sur sa commune. Il a donc le pouvoir – et même le devoir – de veiller à trois choses : le maintien de l’ordre public, de la sécurité publique et de la salubrité publique ». Toute mesure qui n’entre pas dans cette définition, qui sert des desseins politiques ou privés, ou qui est disproportionnée, peut donc être brisée par la justice.

Sur la chicha par exemple, l’universitaire lyonnais estime que le motif de l’arrêté est irrégulier, voire fallacieux. Encore faut-il que quelqu’un saisisse la justice car, sans cela, rien n’empêche l’effet de la décision d’un maire en dehors d’un éventuel contrôle de légalité de la préfecture.

Pour résumer, il existe donc un moyen ultra simple de faire sauter l’arrêté municipal interdisant le festival que vous attendiez depuis six mois. Il suffit de saisir le tribunal administratif en s’y rendant ou en adressant une lettre recommandée avec accusé de réception à son greffe dans les deux mois faisant suite ledit arrêté. Plus fou encore, n’importe qui peut le faire : citoyens, résidents étrangers, associations ou entreprises.

« On peut même le faire en urgence avec un référé liberté si une liberté – réunion, circulation ou autre – est menacée. Le juge devra se prononcer en 24 heures », rappelle Philippe Blacher. À noter que si le Conseil d’Etat a statué sur le sujet que « La liberté est la règle, la restriction de police est l’exception », la justice peut évidemment donner raison au maire.

Bref, il y a des moyens de lutter contre l’ennui qui guette les villes de France. Sinon, on peut toujours suivre les rails…

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